‹ Roman d'une jeune fille 1770-1794Chapitre 4 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

A quinze jours de là, Philippe, qui était en garnison à Versailles, reçut de Dolorès la lettre suivante : « J'ai le triste devoir, mon cher Philippe, de vous faire connaître l'irréparable malheur qur vient de nous frapper. Réunissez toutes vos forces, mon ami. Votre mère est morte hier. Le coup a été si foudroyant, la marche du mal si rapide, que nous n'avons pu vous prévenir ni vous donner la consolation suprême d'embrasser une dernière fois celle que nous pleurons et qui n'a cessé jusqu'à son dernier soupir d'appeler son fils.

« Il y a quatre jours, elle était debout, pleine de santé, de vie et d'espérances. Elle parlait d* votre prochain retour; nous partagions sa joie Un soir, elle est rentrée de sa promenade accou* tumée, avec un peu de fièvre et se plaignant du froid. Ce n'était qu'une indisposition qui, mal-

heureusement, est devenue dès le lendemain une maladie alarmante. Nos soins ont été impuissants à conjurer le malheur, et il ne nous reste qu'à pleurer et à nous incliner sous la main qui nous frappe.

a Pleurez donc, mon cher Philippe, mais ne vous révoltez pas contre les arrêts de Dieu. Résignez-vous. Vous en aurez la force, si vous voulez la chercher dans l'espérance de l'immortelle vie qui nous réunira pour jamais. C'est par la contemplation de cet indestructible espoir que je fais violence à ma propre douleur, que je peux vous écrire, et prodiguer à votre père les consolations dont il a tant besoin. Toutefois, je serais impuissante à apaiser son mal si son fils ne vient à mon aide. Il importe que vous arriviez sans retard, Philippe. Le marquis vous réclame. Au milieu de ses gémissements, il prononce votre nom. Ne tardez pas. Il y va de sa vie.

« Maintenant, vous qu'hier j'appelais mon frère, je vous dois un aveu. Peut-être l'avez- vous déjà pressenti ? Je connais la vérité de ma naissance. Avant de mourir, la marquise m'a dévoilé les détails de l'étrange aventure qui me jeta, orpheline et mendiante, dans votre famille. Au moment où elle venait de rendre le dernier soupir, votre père s'est précipité dans mes bras, en

pleurant et en criant. Il m'appelait des noms les plus tendres, comme s'il eût voulu dans les caresses de son enfant trouver un refuge contre la terrible catastrophe. Je suis tombée à ses pieds.

« Je sais tout, monsieur le marquis.

« — Quoi ! elle t'a dit ! s'est-il écrié. Eh bien, est-ce en un semblable moment que tu veux cesser d'être ma fille !

« — Jamais ! ai-je répondu, en le serrant contre moi.

« Je ne le quitterai jamais, Philippe. Je veux donner à sa vieillesse la tranquillité, la sérénité, l'apaisement et, puisque je continue à être sa fille, c'est à vous à me faire savoir s'il vous agrée que je continue à être votre sœur.

« Dolouès. »

Quelques heures après avoir reçu cette lettre, qui mit le deuil dans son cœur, Philippe, suivi de Coursegol, quitta Versailles pour se rendre à Chamondrin. Quelle que fût dès ce moment la gravité toujours croissante des événements politiques, il ne lui avait pas été difficile d'obtenir de son colonel un congé illimité, en raison des motifs qui l'appelaient auprès de son père et pourraient l'y retenir. 11 voyagea en chaise de poste,

ne s'arrêtant que lorsque les chevaux manquaient aux relais.

Éloigné de Dolorès depuis plus de quatre ans, et l'ayant laissée presque enfant, Philippe, au moment où il allait la retrouver changée, embellie, transformée, sentait battre son cœur plus fort que de coutume. C'est que sa longue absence n'avait pas détruit cet amour candide qui s'était révélé à lui le jour où il quittait la maison paternelle. C'est qu'il n'avait pas cessé d'aimer Dolorès. Les émotions , les aventures, les orages de sa vie nouvelle ne pouvaient rien contre le souvenir dont son âme était comme illuminée, ni contre la résolution qu'il avait prise d'épouser la compagne de sa jeunesse. Il revenait auprès d'elle, sachant qu'elle n'ignorait plus la vérité, qu'il pouvait lui révéler son amour. Si près de connaître son destin, alors que la réponse de Dolorès renfermait le malheur ou le bonheur de sa vie, il éprouvait une émotion violente, accrue encore par les impressions qui saisissent l'homme lorsqu'il revoit le ciel natal, longtemps déserté, et n'y retrouve plus tous ceux qu'il y avait aimés.

Philippe songeait à sa mère qu'il ne reverrait pas, à son père qu'il savait abattu, désolé ; à Dolorès dont il devinait le désespoir. Sa tristesse

augmentait à mesure qu'il approchait du pont du Gard. Cependant cette route lui était bien connue; les arbres semblaient lui sourire comme autant de gais compagnons inclinés sur son passage. Le soleil semblait briller d'un éclat plus vif pour le fêter. Que de fois, par un temps semblable, il avait fait ce trajet entre Avignon et Chamondrin! Là, tout lui était familier, tout lui rappelait quelque doux souvenir. Mais qui dira le cœur de l'homme? A la joie de revoir les êtres et le pays aimés se mêlaient, chez Philippe, les regrets, l'incertitude, le doute, et il n'était pas heureux. Durant le voyage, Coursegol avait d'abord essayé de le distraire. Puis, à mesure qu'on se rapprochait de Chamondrin, il était lui-même tombé dans la mélancolie qu'il voulait dissiper chez son maître.

Enfin, le soir du septième jour, la chaise de poste roula bruyamment sous l'une des arches du pont du Gard ; quelques minutes après, les chevaux, ayant gravi la colline, entraient, couverts de sueur et d'écume, dans la cour du château de Chamondrin.

Le marquis et Dolorès, attendant qu'on servît le souper, étaient ensemble assis sur la terrasse, du côté du parc. Le bruit de la voiture les attira dans la cour, au moment où Philippe et Coursegol

mettaient pied à terre. 11 y eut un cri de joie, et, longtemps séparés, nos amis s'embrassèrent. 11 faut renoncer à décrire ces premières étreintes, ces longs baisers, qui sont le charme du retour.

C'est Dolorès que Philippe vit d'abord. Cette écrasante beauté le stupéfia. Quatre années avaient fait de l'enfant une adorable jeune fille. Ses traits délicats, ses cheveux éblouissants, ses yeux pleins de rayons et de mystère, ses lèvres vermeilles, sa voix sonore, harmonieuse, pénétrante, sa taille flexible, ses mains de reine, Philippe les admira, après les avoir dévorés d'un regard. Il avait porté, durant son absence , un pur et noble amour dans son cœur. Il en avait vécu moralement, y rattachant ses actions, son langage, ses pensées, ses espérances, son avenir, sans connaître tout entière celle qui l'inspirait. Il la rêvait belle, mais, si belle qu'il l'eût rêvée, il dut s'avouer, en la voyant, que la réalité dépassait le rêve; il l'en aima plus encore,

Cependant le marquis entraînait son fils dans le salon. Lui aussi voulait se rendre compte des changements que le temps avait laissés sur Philippe. Sous la lumière des bougies, il le regardait, l'embrassait, le regardait encore, en l'admirant. C'était bien là le noble héritier d'une vaillante race.

Puis, on parla du passé, de la morte. On pleura, mais ce ne furent pas les larmes amères que le marquis avait versées au lendemain de son malheur. La joie de revoir son filu y mêla quelque douceur. Il se sentait apaisé, consolé, et la mort lui apparaissait moins cruelle, parce qu'au milieu de ses enfants, ses espérances et sa foi se fortifiaient.

Cette première soirée passa comme une minute. Philippe, pour distraire son père, retraça les événements, les intrigues dont la cour était le théâtre; les craintes et les espérances du pays. Il fit l'éloge de ce charitable duc de Penthièvre, dont la protection avait facilité ses pas dans la vie, du chevalier de Florian, intendant des bienfaits de ce prince, de cette adorable princesse de Lamballe, devenue la plus chère amie de h reine. Dolorès ne perdait pas un mot de ces récits. Elle donnait son cœur, sans les connaître, à ceux que Philippe aimait. Elle admirait les sains jugements que son frère adoptif portait sur les hommes et sur les choses, l'éloquence avec laquelle il exprimait son opinion.

Coursegol assistait à cet entretien. Souvent, d'un mot, il complétait ou rectifiait les souvenirs de son jeune maître, et pour l'attachement dont chacune de ses paroles témoignait, Dolorès l'ai-

mait. Quant à lui, nonobstant la familiarité qui avait autrefois régné dans ses reports quotidiens avec la jeune fille, il se trouvait quelque peu intimidé en sa présence, sans ressentir pour cela une moindre affection.

Vers onze heures, le marquis se leva, et, s'adressant à son fils :

— Tu dois avoir besoin de prendre du repos ? dit-il.

— Je suis si heureux de vous revoir tous que je n'éprouve plus aucune fatigue, répondit Philippe. J'ai tant de choses à dire à Dolorès et à lui demander, que je ne sens pas le sommeil.

— Eh bien, mes chers enfants, bavardez à votre aise. Moi, je me retire.

Sur ces mots, le marquis, les ayant tendrement embrassés, sortit , suivi de Coursegoh Philippe et Dolorès restèrent seuls. Il y eut d'abord un assez long silence. Assise auprès d'une croisée entr'ouverte, Dolorès, pour cacher son embarras, regardait le parc et les champs, silencieux dans l'éclatante blancheur d'une nuit claire et embaumée. Philippe, encore plus troublé qu'elle, allait et venait dans le salon, comme s'il eût cherché l'occasion de placer les aveux que ses lèvres retenaient mal. Enfin il se décida, et, s'asseyunt en face de Dolorès, il lui dit :

— Tu m'as écrit une longue lettre. Tu m'as demandé de t'apporter la réponse. Cette réponse la *oici.

Dolorès releva la tête, le regarda et s'aperçut alors qu'il était en proie à une vive émotion. Cette découverte accrut son propre embarras. Elle ne trouva pas un mot à répondre. Philippe reprit alors :

— Mais, d'abord, explique-moi la cause de la froideur que trahissait cette lettre. Pourquoi employais-tu ce vous solennel ? Pourquoi ne m'appelais-tu pas ton frère, comme par le passé?

— Savais-je si je n'allais pas devenir une étrangère pour toi? répondit doucement Dolorès.

— Une étrangère ! toi ! s'écria Philippe en se levant. Voici plus de quatre ans que je connais la vérité, et jamais je ne t'ai autant aimée. Que dis -je ? du jour où je l'ai connue, je t'ai aimée plus et autrement.

Dolorès n'osa répondre. Pouvait-elle lui dire que, depuis qu'elle savait n'être pas sa sœur, elle éprouvait le même sentiment que lui et commençait, elle aussi, à l'aimer autrement? Philippe continua :

— Tu m'as demandé si je consentais à ce que tu fusses encore ma sœur. Ma sœur, non ! ma femme, si tu le veux.

— Moi, ta femme! s'écria Dolorès, se levant à son tour, le regard illuminé d'une sainte et

pieuse joie.

En même temps, comme si elle eût craint d'y laisser lire trop vite, de ses mains tremblantes elle cacha ses yeux. Philippe s'était mis à genoux. Il disait :

— Je caresse cette espérance depuis le jour où mon père me fit connaître ton histoire. Je me disais qu'ainsi nous ne nous séparerions jamais, que j'aurais éternellement près de moi celle que, si longtemps, j'appelais ma sœur, celle qui a rendu la raison à ma mère, charmé sa vie, consolé ses derniers instants, soutenu, durant ces tristes heures, mon père désolé. Dolorès, ne me refuse pas. J'en mourrais.

Elle ne pouvait en croire ses oreilles. Les aveux de Philippe, elle les entendait comme dans un rêve. Elle doutait de la réalité de cette heure enivrante. Philippe, alarmé de son silence, ajouta :

— Si ma mère était là, c'est elle qui te supplierait de me rendre heureim

— Par pitié ! tais-toi, s'écria-t-elle, nous sommes fous !

Elle se rappelait les projets du marquis quif tant de fois la prenant pour confidente, lui avait

dit qu'il recherchait, pour son fils, une riche et illustre alliance. Et, cependant, en présence de l'amour qu'elle inspirait, en le partageant, elle n'osait ni désoler Philippe par un refus immédiat', ni renoncer elle-même à l'espoir qui venait de s'éveiller en elle.

— T'aimer, est-ce donc être fou ? demanda Philippe.

— Ecoute-moi, fit-elle. Je ne peux te répondre aujourd'hui. Je m'attendais si peu à ce qui m'arrive ! J'ai besoin de descendre en moi-même, de consulter ma conscience et mon cœur. Il faut que tu réfléchisses toi-même.

— Je réfléchis depuis quatre ans !

— Mais, moi, je n'ai pu envisager encore l'existence nouvelle que tu m'offres.

— Ne m'aimes-tu donc pas ?

— Comme une sœur aime son frère. Si je t'aime autrement, je l'ignore. Va, mon Philippe, ajouta-t-elle en essayant de se calmer pour le calmer lui-même, laisse-moi m'accoutumer aux idées que tu viens de jeter dans mon cœur. Elles y germeront, et alors je te ferai connaître ma réponse. Jusque-là, je t'en supplie, prends pitié de ma faiblesse, respecte mon silence et attends.

Philippe se releva et lui dit:

— La première preuve d'amour que je veux te donner, c'est l'pbéissance. J'attendrai, Dolorès ; j'attendrai, mais j'espère.

Ayant ainsi parlé, il se retira, la laissant livrée à un trouble que la nuit et le sommeil ne dissipèrent qu'imparfaitement.

Le lendemain et les jours suivants, fidèle à sa parole, il ne fit aucune allusion à la scène que nous venons de raconter. Il était, depuis quatre ans, accoutumé à cacher son secret au fond de son cœur, si profondément, que Coursegol luimême n'en avait rien deviné. Aux yeux de son père, il ne lui fut donc pas difficile de continuer le même rôle, et si la contrainte qu'il s'imposait devint plus lourde en présence de Dolorès, il trouva, dans ses espérances mêmes, la force de la subir.

Ses espérances ! elles étaient immenses. Les jeunes cœurs ne doutent jamais. II n'ignorait pas les projets de son père. Mais il se disait que le marquis l'aimait trop pour lui causer une douleur, qu'il serait peut-être heureux de sacrifier ses rêves ambitieux au bonheur de ses deux enfants. Toujours en face de son amour, Philippe ne voyait que les motifs qui devaient en assurer la consécration. Les motifs contraires ne lui apparaissaient qu'imparfaitement. Il se faisait fort

d'en avoir raison. Il invoquerait le souvenir de sa mère, la tendresse qu'elle avait pour Doiorès; le marquis se laissera U fléchir. 11 se voyait a six mois de là, marié, en possession d'une félicité au delà de laquelle rien ne lui semblait enviable. Fortifié par cet espoir, il attendait avec impatience la décision de Doiorès, heureux de vivre auprès d'elle, de la voir tous les jours, de l'entendre, de la suivre dans ses promenades. Il veillait sur lui avec tant de soin que jamais un mot ne révélait l'état de son cœur, et personne, en observant ses actions et son langage, n'aurait pu deviner l'existence des sentiments sur lesquels il fondait, dès ce moment, le bonheur de son avenir.

Doiorès lui savait gré de sa réserve, de la fidélité avec laquelle il observait sa promesse. Elle appréciait d'autant mieux le sacrifice de Philippe qu'elle-même s'imposait une égale violence pour ne pas se trahir. Elle l'aimait. Tout ce qu'une âme chaste et ardente peut contenir d'aspirations idéales, rêver de féli.cités pures basées sur une noble affection, la sienne le contenait et le rêvait. Il avait suffi des aveux de Philippe succédant aux révélations de la ma requise mourante, pour lui prouver que ie but de sa vie était dans un mariage selon son cœur,

et que l'élu, l'être désigné de toute éternité pour réaliser sa destinée, c'était Philippe. Élevés ensemble, ils se connaissaient, s'estimaient, goûtaient les mêmes joies, partageaient les mêmes impressions, s'enthousiasmaient pour les mêmes causes. 11 y avait entre leurs âmes comme un lien que rien ne pouvait briser et qui n'en faisait qu'une. Philippe était à ses yeux le plus beau, le plus délicat, le plus noble, le plus parfait des hommes : tout cela n'est-il pas l'amour ? Pourquoi donc Dolorès gardait-elle encore le silence, alors que son ami attendait anxieusement qu'elle le rompît? C'est qu'elle redoutait de déplaire au marquis. Elle tenait tout de sa générosité. Elle était sans fortuné. En devenant la femme de Philippe, elle n'apporterait à la maison de Chamondrin aucun des avantages que le marquis espérait d'une grande alliance, en vue desquels il s'était, depuis la naissance de Philippe, condamné à une existence obscure. Consentirait-il à une union si contraire à ses désirs? S'il n'y consentait pas, quel serait son rôle à elle, placée entre l'amour du fils et la résistance du père. S'il y consentait, ne serait-ce pas au prix du plus cruel des sacrifices qu'on pût lui demander? Eprouvé déjà par la peHe prématurée de sa femme, supporterait-il ce nouveau coup porté à ses espérances?

Voilà quelles réflexions douloureuses obsédaient l'imagination de Dolorès et la laissaient sans volonté pour parler. Elle n'osait faire part à Philippe de ses craintes de peur de le désespérer. D'un autre côté, lui déclarer qu'elle ne l'aimait pas était au-dessus de ses forces. Même alors que l'impossibilité de ce mariage lui apparaissait clairement, elle n'avait pas le courage de mentir, de marcher sur son propre cœur. Un parti s'offrait encore à elle. Révéler la vérité au marquis. Mais c'était jouer le tout pour le tout. Un pressentiment secret lui disait qu'averti par elle, c'est à elle que le marquis s'adresserait pour obliger Philippe à renoncer à ses espérances ; puisque d'un mot elle pouvait les détruire. Au milieu de ces alternatives, le temps passait, et Dolorès, tour à tour fortifiée, indécise, désolée, attendait du hasard une solution suprême.

A deux mois de là, le marquis fut mandé à Marseille par un de ses cousins dangereusement malade. Il partit sur-le-champ, accompagné de Philippe. Ce cousin se nommait le comte de Mirandol. Maître d'une fortune considérable gagnée aux colonies, veuf depuis longtemps, n'ayant qu'une fille âgée de dix-huit ans, qui devait hériter de tous ses biens, il arrivait en France

avec le dessein de s'y fixer. Atteint d'une maladie chronique contractée durant ses longs voyages, il revenait vers le sol natal, avec l'espoir d'y trouver un soulagement à ses souffrances. Mais il avait à peine mis le pied à Marseille que son mal s'aggrava. Il fut en quelques jours à toute extrémité. Il ne se fit aucune illusion sur son état, et, cherchant un protecteur pour sa fille, il songea à son cousin, le marquis de Chamondrin. Bien que depuis trente ans il n'y eût entre eux que des relations lointaines, il le connaissait assez pour ne pas hésiter à lui confier la tutelle de son enfant.

Le marquis ne trompa point ses espérances. Il accepta la charge que son parent lui léguait, lui ferma les yeux, et, peu de jours après, Philippe et lui revenaient au château, accompagnés d'une jeune fille en grand deuil. C'était mademoiselle Antoinette de Mirandol.

Douée d'un visage sympathique et fin, Antoinette, sans posséder aucun de ces charmes qui donnaient à la beauté de Dolorès un incomparable éclat, avait de la grâce. Elle était brune, un peu frêle, et plutôt petite que grande. Mais la douceur de ses yeux était telle que, lorsqu'elle les fixait sur vouô, vous étiez en quelque sorte pénétré, enveloppé et obligé de l'aimer.

— Je t'amène une soour, dit le marquis à Dolorès, en lui présentant Antoinette. Elle a besoin d'affection.

Les deux jeunes filles allèrent aussitôt l'une vers l'autre, s'embrassèrent tendrement. Dolorès entraîna mademoiselle de Mirandol dans la chambre que celle-ci devait partager avec elle, lui prodigua des consolations, des caresses, et dès ce moment elles s'aimèrent comme si elles se connaissaient de toute leur vie.

Cruellement éprouvée par la perte de la marquise et par les combats qu'elle se livrait, au sujet de Philippe, Dolorès puisa de telles forces dans la présence, auprès d'elle, d'une amie à consoler, qu'elle oublia ses propres maux et se voua tout entière à la mission de calmer la douleur d'Antoinette. Celle-ci ne tarda pas à éprouver un immense apaisement. Il était l'œuvre de Dolorès. Il rendit leur amitié plus étroite. Elles se racontèrent mutuellement leurs jours passés. Dolorès n'en cacha rien. Elle avoua, sans fausse modestie ni fausse honte, qu'elle devait au marquis de n'être pas une mendiante. Antoinette, à son tour, parla d'elle. Elle ne connaissait rien de la France. Sa jeunesse s'était écoulée à la Louisiane. Elle parlait avec enthousiasme de ce pays admirable qu'elle regrettait. Dolorès, cherchant

à la distraire, obligea Philippe à répéter ce qu'il savait de Paris, de Versailles et de la cour, ce qu'il y avait vu. Le marquis, non sans intention sans doute, mit quelque ardeur à placer en lumière les qualités de cœur et d'esprit qui faisaient de Philippe le plus séduisant des hommes. Comme Desdémone, charmée par l'éloquence d'Othello, c'est en écoutant Philippe qu'Antoinette commença à s'éprendre de lui.

Heureux ceux qui ont connu l'aurore radieuse du premier amour dans un cœur jeune et chaste ! C'est d'abord une lueur crépusculaire qui montre, comme dans une brume indécise, les traits et les dons de l'être aimé, — ce qui le rend aimable. Puis le iour grandit ; il adoucit les contours, éclaire ce qui était encore obscur ; le cœur voit mieux au dedans de lui-même, où se sont reflétées et fixées, comme en un miroir qui retiendrait les images, les beautés de celle qui le charme et le fait rêver. Tout à coup, les derniers voiles se déchirent, le soleil apparaît, embrase l'être entier d'une chaleur, d'une flamme, d'une vie nouvelle. C'est l'amour.

Après un mois de séjour à Chamondrin, Antoinette en était encore au premier degré de ce travail mystérieux qui se fait dans l'homme comme dans la nature. Elle trouvait Philippe ai-

niable, bon, irrésistible. Elle ne le cacha pas à Dolorès, sans se douter qu'elle lui déchirait l'âme par ses confidences. Elle n'était déjà plus insensible à la pensée de devenir marquise de Chamondrin. C'est alors que pour la première fois, comme à la lueur d'un éclair qui, sur la route obscure, découvre soudain un précipice au voyageur épouvanté, apparut nettement à Dolorès l'impossibilité d'épouser Philippe. Elle vit mieux qu'elle ne l'avait fait jusque-là les obstacles élevés entre eux. Pouvait-elle lutter contre Antoinette ? Oui, si l'on ne consultait que l'amour de Philippe et le sien. Non, si l'on consultait la noblesse, la fortune, toutes ces choses que possédait mademoiselle de Mirandol et que le marquis souhaitait dans la femme qui épouserait son fils.

Quelle terrible nuit fut pour Dolorès celle qui suivit la confidence d'Antoinette ! Que de douleurs ! que de larmes ! que de combats ! Les deux jeunes filles couchaient dans la même chambre, et si l'une ne connut pas, durant cette nuit, le mal de l'autre, c'est que Dolorès en retint l'explosion. Elle ne voulait pas montrer à Antoinette ce qu'elle appelait sa faiblesse. Elle ne ressentait contre son amie ni haine ni envie, comprenant bien qu'elle eût aimé Philippe en le voyant. Elle pleurait, non de jalousieni de colère, mais de désespoir.

Depuis qu'elle connaissait l'amour de Philippe^ elle s'était rattachée, même lorsque se révélaient les obstacles qui existaient entre elle et lui, à une espérance secrète. Elle avait le temps pour elle. La femme que le marquis cherchait pour son fils n'était pas trouvée. Elle se payait de ces raisons et y puisait des forces. Maintenant, elle ne pouvait plus même conserver ces dernières illusions. La lutte qu'elle soutint fut pleine de déchirements. Une voix lui disait : « Tu aimes, tu es aimée, maintiens tes droits, lutte, supplie, seconde Philippe ; travaillez de concert au triomphe de votre amour, résistez ensemble aux volontés de son père, si vous ne pouvez dès à présent les vaincre, et vos efforts seront couronnés de succès. » Mais, une autre voix disait : « Le marquis fut ton bienfaiteur, la marquise te tint lieu de mère. Tu leur dois de n'avoir pas vécu dans l'ignorance, dans l'ignominie, de connaître Dieu, la tendresse paternelle, les joies de la famille, le bien-être, ce qui charme la vie. Est-ce trop les récompenser que de faire taire ton cœur et de ne pas détruire leurs espérances? » La première voix reprenait.- « Philippe sera malheureux de ton abandon. Il te pleurera, te maudira, et toimême tu passeras ta vie dans les larmes, en te trouvant ridicule de t'être sacrifiée à des scru-

pules exagérés. » Mais, la seconde voix répondait : « Antoinette consolera Philippe. S'il te maudit d'abord, il te bc:iira le jour où il connaîtra les causes de ton refus. Quant à toi, si tu le pleures amèrement, tu t'apaiseras en puisant dans ta conscience le témoignage du devoir accompli. » Telles furent les luttes par lesquelles passa Dolorès. Mais, au matin, elle parvint à imposer silence à son imagination et à son cœur. Résignée à sa défaite volontaire, elle résolut, non de combattre l'amour naissant d'Antoinette, mais de l'encourager. Elle espérait que Philippe ne serait pas insensible aux grâces de celle-ci, et qu'elle pourrait alors, sans crainte de le désespérer, oser lui mentir et lui déclarer qu'elle ne l'aimait pas.

Trois mois s'écoulèrent ainsi. Ce fut vers ce temps que Philippe, lassé d'attendre la réponse qui devait décider de sa destinée, n'osant violer sa promesse et interroger directement Dolorès, résolut d'avoir recours à Antoinette pour obtenir, par son intermédiaire, la décision qu'il brûlait de connaître. Il savait combien s'aimaient les deux jeunes filles, combien était entière la confiance qu'elles se témoignaient l'une à l'autre, et il pensait qu'Antoinette ne refuserait pas d'intercéder pour lui. Lorsqu'il eut formé ce projet, il commença par essayer d'acquérir les bonnes

grâces de mademoiselle de Mirandol. Jusqu'à ce jour, il avait affecté, vis-à-vis d'elle, quelque froideur, comme s'il eût craint de l'embarrasser par les témoignages trop fréquents de l'intérêt qu'il lui portait. Il changea de tactique, se montra plus prévenant, plus empressé, eut pour elle quelques-unes de ces attentions qui semblaient, jusqu'à ce jour, réservées à sa sœur adoptive. Or, c'est au moment où le cœur d'Antoinette commençait à être occupé plus qu'il ne l'aurait fallu pour son propre repos, qu'elle remarqua les soins que lui rendait Philippe. Elle s'y trompa. Qui ne s'y fût trompée à sa place? Durant les promenades que l'on faisait en famille dans les environs, Philippe semblait goûter quelque plaisir à prendre place à côte d'elle, si l'on était en voiture; à lui offrir le bras, si l'on était à pied. Tous les matins, il cueillait des fleurs qu'elle trouvait sur son couvert. Il n'allait plus à Avignon ou à Nîmes sans en rapporter quelque souvenir pour elle. Comment pouvait-elle interpréter ces marques fréquentes d'une attention particulière ? Ses propres sentiments la rendaient crédule. Ayant reçu de la sorte, durant quelques jours, les soins de Philippe, elle se crut comprise.

— Il m'aime ! dit-elle un soir à Dolorès.

Celle-ci la crut folle. Etait-il donc possible que

Philippe eût oublié si vite ses aveux ? Mentaitil lorsqu'il les formulait avec tant d'ardeur ? Comment le supposer ? Dolorès ne put s'adresser ces questions sans frémir. Après le combat qui s'était livré entre sa conscience et son cœur, elle avait consenti, au fond de soi-même, à ce que Philippe cessât de l'aimer, la sacrifiât à mademoiselle deMirandol, reconnût que celle-ci était charmante et l'épousât. Oui, elle était prête à voir d'un œil tranquille se consommer son malheur. Mais être oubliée ainsi en quelques semaines, lui semblait odieux.

— Si cela était, se disait-elle, Philippe serait aussi indigne d'Antoinette que de moi. Mais, cela n'est pas. Elle se trompe.

Antoinette se trompait-elle? Pour s'en assurer, Dolorès voulut connaître celles des actions de Philippe qui étaient interprétées comme des preuves d'amour. Mademoiselle de Mirandol les révéla. Dolorès fut rassurée. Quelques attentions prodiguées à la pupille du marquis de Chamondrin par le fils de ce dernier n'avaient pas à ses veux l'importance que leur prêtait une jeune fille éprise, enthousiasmée. Néanmoins, elle se garda bien de dissuader celle-ci d'une conviction qui lui causait tant de joie. Antoinette s'endormit heureuse.

Le lendemain de ce jour, comme elle quittait sa chambre, elle rencontra Philippe dans la grande galerie du château.

— J'ai à vous parler, Mademoiselle, dit-il rapidement, et à voix basse, en passant devant elle. Je vais vous attendre dans le parc, aux Buissières.

11 avait disparu que sa voix charmante retentissait encore à l'oreille d'Antoinette, confuse et extasiée. Son cœur battait avec violence. Ses joues étaient colorées. Tout son être trahissait l'émotion la plus vive. Elle s'enfuit au dehors autant pour cacher son trouble à Dolorès qui la suivait que pour aller rejoindre Philippe aux Buissières. On appelait ainsi un massif de buis gigantesques situés sur la gauche du parc, qui enfermaient, commé entre des murailles élevées et épaisses, deux allées mystérieuses un peu sombres, où le soleil ne pénétrait jamais. C'est de ce côté qu'Antoinette dirigea ses pas, se reprochant la facilité avec laquelle elle obéissait à Philippe, se retournant à chaque pas afin d'observer si on ne l'épiait pas, murmurant ces paroles avec autant de surprise que de crainte :

— Un rendez-vous ! moi, j'ai un rendezvous !

Elle y arriva. Philippe l'attendait. En la voyant, il marcha vers elle. Alors elle remarqua qu'il possédait son calme ordinaire, que ses traits n'exprimaient aucune émotion, qu'il souriait comme pour démontrer que ce qu'il allait dire n'était ni émouvant ni solennel. Antoinette éprouva quelque désappointement. Elle s'attendait à le trouver pâle, fiévreux, les cheveux épars, ainsi que les amoureux dont elle avait lu les tourments dans deux ou trois romans innocents tombés par hasard entre ses mains.

— Excusez-moi, Mademoiselle, d'avoir songé à recourir à vous, dit tout à coup Philippe. Mais, le service que seule vous pouvez me rendre est d'une telle importance pour moi, le bonheur de toute ma vie y est lié d'une manière si étroite, que je n'ai pas hésité à faire appel à votre bonté.

— En quoi puis-je vous servir ? demanda mademoiselle de Mirandol, que ce préambule, si contraire à ce qu'elle attendait, avait subitement calmée.

— J'aime, répondit Philippe.

Elle tressaillit, et, troublée de nouveau, baissa les yeux. Philippe continua.

— Celle que j'aime est charmante, belle, bonne comme vous. Ce n'est pas vous qui me

démentirez, car c'est de Dolorès que je veux panier.

Comment en cet instant Antoinette ne se trahit-elle pas? Elle ne put se l'expliquer mieux lorsque, après cette scène, elle essaya de s'en rappeler les circonstances. Elle poussa un cri étouffé que Philippe n'entendit pas. Elle se sentit devenir très-pâle. Mais l'ombre des buis lui permit de dissimuler sa pâleur. Ce fut avec un serrement de cœur inexprimable qu'elle entendit les confidences de Philippe. Il raconta qu'il aimait Dolorès depuis quatre ans, mais qu'elle ne le savait par lui que depuis quelques mois et avait refusé de répondre à ses aveux. Il attendait anxieusement qu'elle daignât se prononcer. Mais il ne pouvait plus vivre dans ces incertitudes cruelles ; il suppliait mademoiselle de Mirandol d'intercéder pour lui auprès de Dolorès, d'obtenir qu'elle fit enfin connaître sa décision à son adorateur. Antoinette promit d'exaucer ce désir. Elle promit sans trop savoir ce qu'elle disait, tant son cœur était oppressé. Elle ne souhaitait qu'une chose, quitter Philippe pour pleurer en liberté. Combien elle était malheureuse ! Venue à ce rendez-vous avec la confiance la plus naïve, elle y trouvait, au lieu des félicités qu'elle en attendait, la ruine de ses espérances. C'en était

LE CHAPITRE DES AMOUiiS. 95

trop pour une jeune fille peu faite à des émotions si violentes. Elle s'estimait coupable, se reprochait son amour comme un crime et voyait dans ce qui lui arrivait le doigt de Dieu qui la punissait d'avoir osé penser à Philippe, étant encore en deuil de son père.

Enfin elle resta seule et donna un libre cours à sa douleur. Puis, la jalousie s'éveilla dans son sein. Irritée contre Dolorès, qui avait reçu ses confidences, sans lui faire connaître que Philippe aimait déjà, elle courut auprès d'elle.

— Antoinette, que vous arrive-t-il ? s'écria celle-ci en la voyant pâle, en larmes, les traits bouleversés.

— Ce qui m'arrive, c'est que je ne suis pas aimée. C'est vous qu'il aime. Il m'a suppliée tout à l'heure de plaider sa cause, de vous arracher une réponse favorable à ses vœux. Comprenez-vous cette ironie du hasard qui fait que c'est à moi qu'on s'adresse pour remplir auprès de vous le rôle d'avocat? Ah ! je souffre ! je suis meurtrie, homiliée, honteuse. Vous m'auriez épargné ces souffrances si, le jour où je vous fis part de mes impressions, vous m'aviez dit que Al. Philippe vous aimait. Pourquoi ne m'avoir pas avoué la vérité ? C'est mal, Dolorès, je vous croyais mon amie, ma sœur...

Elle ne put en dire davantage et s'arrêta suffoquée. Dolorès, qui avait si durement souffert, qui souffrait encore du même mal, eut cependant pitié du chagrin d'Antoinette. Elle s'approcha d'elle, essuya ses larmes et répondit :

— Il est vrai que Philippe m'aime et qu'il me l'a dernièrement avoué, que j'ai refusé de m'engager avant d'avoir réfléchi. Mais il est également vrai qu'après avoir consulté mon cœur, je ne peux me résoudre à voir en Philippe autre chose que mon frère. Je ne serai jamais sa femme, et, si j'ai retardé à lui faire connaître ma volonté, c'est dans la crainte de lui causer une peine, en détruisant un espoir auquel il semblait tenir.

— Quoi ! il vous aime et vous ne voulez pas l'épouser ? demanda Antoinette à qui un tel aveu paraissait invraisemblable.

— Je ne veux pas l'épouser, reprit Dolorès. Vous l'avouerai-je même ? En vous voyant arriver au château, je me suis dit : Voici la femme qui convient à Philippe, et si mon refus le désespère, l'amour d'Antoinette le consolera.

— Vous aviez pensé cela ! s'écria mademoiselle de Mirandol en se jetant dans les bras de son amie. Et moi qui viens de vous juger si mal ! Dolorès, me pardonneicz-^ous ?

Un sourire héroïque^ accompagné d'un baiser,

fut la réponse de Dolorès. Puis, elle ajouta :

— Non-seulement je vous pardonne, mais encore je veux travailler à votre bonheur. Philippe vous aimera.

— Hélas ! dit Antoinette, comment m'aimeraitil, alors que son cœur est plein de vous, alors que son regard vous rencontre sans cesse ? Sans le vouloir, vous êtes une rivale redoutable pour moi, car Philippe, en me voyant à vos côtés, ne devinera jamais mon cœur.

— Je partirai, s'il le faut.

— Quoi ! vous quitteriez cette maison, et c'est moi qui vous en chasserais ! s'écria Antoinette, jamais !

— Je la quitterai jusqu'au jour où votre bonheur sera assuré. Quand vous serez devenue la femme de Philippe, vous irez à Paris avec lui, et je viendrai reprendre alors ma place auprès du marquis.

— Dolorès ! combien vous êtes bonne et combien je vous aime ! s'écria mademoiselle de Mirandol en pressant son amie dans ses bras.

Le ferme langage de celle-ci venait de la rassurer, de lui rendre l'espérance et de sécher ses pleurs. Restée seule, Dolorès, accablée par l'effort qu'elle s'étaii imposé, ne put d'abord s'arrêter à une solution Radicale. Elle ne comprenait

qu'une chose, c'est qu'elle était toujours aimée. La fidélité de Philippe, la grandeur de l'amour qui se révélait à elle, rendaient plus douloureux son sacrifice. 11 lui semblait que jamais elle n'aurait le courage de l'accomplir.

— Il le faut, se dit-elle enfin.

Et, secouant son abattement, imposant silence aux ardeurs de son cerveau surexcité, elle se rendit auprès du marquis. Ils eurent ensemble un long entretien. Avec un courage sans orgueil, Dolorès révéla toute la vérité. C'est par elle que le marquis apprit qu'elle était aimée de Philippe, qu'elle l'aimait ; mais que, ne voulant pas mettre obstacle à des projets formés depuis longtemps dans le but de relever l'éclat de la maison de Chamondrin, elle renonçait à ses espérances et cédait à Antoinette sa place et ses droits. Le marquis n'eut pas le courage de refuser le sacrifice que sa fille adoptive lui faisait, bien qu'il en comprît toute l'étendue. Le plus cher de ses vœux se réalisait. Tout en gémissant sur le sort auquel se condamnait Dolorès, il était heureux d'une décision qui lui épargnait de contraindre son fils et qui assurait le mariage de ce dernier avec une riche héritière. Cependant, lorsque Dolorès lui annonça qu'elle s'éloignerait de Chamondrin jusqu'au jour où Philippe seftrit marié,

il refusa d'abord de consentira cette séparation.

— Elle est nécessaire, répondit Dolorès. Tant que Philippe me verra ici, il conservera l'espérance de toucher mon cœur. Il faut, pour le décider à renoncer à moi, qu'une barrière infranchissable s'élève entre nous, qu'il me croie morte au monde et à l'amour. D'ailleurs, vous ne sauriez exiger que je continuasse à vivre auprès de celui que je veux oublier. Je passerai deux ans dans une maison religieuse et je reviendrai ensuite auprès de vous.

M. de Chamondrin, touché de cet héroïsme dont Dolorès semblait, dans sa simplicité, ne pas comprendre la grandeur, la tint longtemps pressée contre sa poitrine, la couvrant de baisers, faisant entendre à ses oreilles des paroles de tendresse et de reconnaissance. Lorsqu'ils se séparèrent, il n'était pas le moins ému des deux. Dolorès se hâta de rejoindre Philippe. Elle le trouva aux Buissières, à la place où, le matin encore, il suppliait Antoinette d'intercéder pour lui.

Il la vit venir.

— C'est mon arrêt qu'elle va me (aire connaître, pensa-x-il.

Elle était calme. La tristesse qu'exprimaient ses traits n'enlevait rien à sa sérénité.

— Antoinette m'a parlé, dit-elle d'une voix ferme. La crainte de t'affliger avait jusqu'à ce jour retenu sur mes lèvres la réponse que tu attends. Mais, après ce qui s'est passé ce matin, et puisque tu veux la connaître, il faut que je m'explique franchement.

Ce préambule ne pouvait laisser à Philippe aucun doute. Il poussa un gémissement et, le corps plié en deux, comme accablé, il écouta son amie.

— Du courage, Philippe, continua-t-elle. N'ajoute pas à la douleur que j'éprouve, en te désespérant, le spectacle de la tienne. Depuis le jour où tu m'ouvris ton cœur pour m'y faire lire les sentiments qui l'oppressaient, je n'ai cessé de consulter le mien. Je voulais y trouver les symptômes d'un amour égal à ton amour. C'est vainement que je les ai cherchés. Je t'aime à donner pour toi mon sang et mon repos, toute ma vie. Je t'ai toujours aimé ainsi, avec cette fraternelle tendresse prête à tous les dévouements . Mais, même en faisant violence à mon cœur, je ne saurais en éprouver une autre. Est-ce là cet amour que tu ressens, que tu voudrais me faire partager ? Non, et tu le vois bien, à celui-là mon cœur est resté obstinément fermé. Il y resterait fermé de même si je consentais à m'unir

plus étroitement à toi, par les liens du mariage. Etre assez faible pour t'écouter, pour céder à tes désirs, ce serait faire à jamais notre malheur.

— Hélas ! murmura Philippe. Je n'ai pas su me faire comprendre.

— Puis-je donc oublier que durant dix-huit ans je t'ai traité comme un frère ? demanda Dolorès, qui cherchait en vain à le consoler. D'ailleurs, ce mariage était-il possible ? N'étaitil pas contraire aux vœux de ton père, à la gloire du nom dont tu es Tunique héritier?

— Et que m'importent la gloire de mon nom, les vœux de mon père? s'écria vivement Philippe. Suis-je né pour être offert en holocauste à des préjugés absurdes? Depuis cinq ans, j'ai vécu d'une espérance. Elle est est détruite aujourd'hui. Que puis-je voir au delà ? Rien ne m'attache plus à la vie, car si ta décision est irrévocable, je ne me consolerai jamais.

— Oublies-tu donc ceux qui t'aiment ?

— Ceux qui m'aiment ! je les cherche en vain autour de moi. Où sont-ils ? est-ce mon père qui ne m'a élevé qu'en vue de son égoïste ambition ? Est-ce-toi, Dolorès, toi qui te plais à déchirer mon cœur? Ma mère! la seule qui m'aurait compris, consolé, soutenu, elle n'est plus là pour plaider ma cause.

Fonde douleur, il pleurait et gémissait ainsi. Doloiès, éperdue, faisait un suprême appel à son courage, pour continuer à mentir, résister à l'entraînement de cette passion qu'elle inspirait, en la partageant.

— Tu blasphèmes, Philippe, reprit-elle. Tu te montres ingrat envers ton père, envers moimême. Mais, s'il est vrai que nous ne t'aimions pas, en diras-tu autant d'Antoinette ?

— Antoinette !

— Elle t'aime de l'affection la plus tendre, la plus dévouée. Elle me l'a dit, et si tu l'ignorais, maintenant que je te l'ai fait savoir, croirastu encore qu'il n'y a autour de toi que des cœurs ingrats ?

A cette déclaration, Philippe, étonné, s'apaisa subitement. 11 se rappela que le matin même il avait confié à mademoiselle de Mirandol ses anxiétés et ses craintes. En songeant au rôle cruel qu'il lui avait imposé, à ce qu'elle devait souffrir, il eut pitié d'elle.

— Si elle éprouve une douleur semblable à la mienne9 dit-il, elle est à plaindre.

— Que ne cherches-tu à apaiser ton mal en la consolant ?

Ces paroles ranimèrent l'irritation de Philippe.

— Suis-je donc le maître, s'écria-t-il, d'imposer à mon cœur l'oubli de ce qui le charme et le .désespbre à la fois, en ce moment ? Est-il en mon pouvoir d'en chasser ton image, d'y élever celle d'Antoinette? Crois- tu qu'on renonce ainsi au bonheur que l'on rêvait ? Crois-tu qu'il suffise de tes paroles pour m'arracher l'espérance qui m'a fait vivre jusqu'ici ? Détrompe-toi, DolorèSc Je suis navré, mais non résigné à te perdre. Je t'obligerai à m'aimer, ne serait-ce que par la pitié que t'inspirera mon désespoir.

Ces paroles exaltées déchiraient l'âme de Dolorès, mais sans abattre l'énergie de ses résolutions. Elle comprit qu'il fallait détruire l'espérance à laquelle Philippe venait de faire allusion, que c'était le seul moyen de le pousser dans les bras d'Antoinette ; d'une voix grave, elle dit :

— Je t'aime trop, Philippe, pour vouloir prolonger, en vue d'une consolation passagère, des illusions dont je ne saurais faire une réalité. Ma décision est irrévocable, et si tu en doutes encore, apprends toute la vérité. Je suis promise

— Promise ! décria Philippe qui, passant tour à tour de la surprise à la colère, eut itn geste de menace pour l'inconnu qui osait devenir son rival. Promise ! A qui donc ?

i04 LE ROMAN D'UNE JEUNE FILLE.

— A Dieu ! répondit doucement Dolorès. J'ai fait connaître à ton père le dessein que j'ai d'entrer aux Carmélites.

A ces mots, Philippe recula, frappé de stupeur. Il couvrit de ses mains son visage bouleversé, prit la fuite, à travers les allées désertes du parc, en poussant des gémissements, des plaintes où revenait sans cesse le nom de celle qu'il perdait sans retour. Dolorès resta immobile pendant cinq minutes, clouée sur le sol, à cette place où elle venait de briser sa vie. Elle regarda Philippe s'enfuir. Lorsqu'il eut disparu, elle eut un mouvement de colère et de regrets. Mais ce ne fut qu'une ombre qui ternit à peine durant une seconde la surface de cette âme courageuse. Elle leva les yeux vers le ciel, sembla y chercher des forces et revint lentement vers le château, anéantie sous le poids d'une douleur déchirante, mais fière de sa conduite, comme les héros après le combat qui les a mutilés, mais qui a prouvé leur vaillance. Tout à coup, au détour d'une allée, Coursegol se trouva devant elle. Elle n'eut pas le temps de cacher son visage. Il vit ses larmes. Il osa, en souvenir du passé, au nom de la tendresse profonde qui remplissait .son cœur, interroger oelle qu'il considérait un peu comme son enfant

— Pourquoi pleurez-vous, Mademoiselle ?

demanda-t-il avec une sollicitude empressée.

Cette question, loin de blesser Dolorès, la soulagea. Elle trouvait donc quelqu'un en qui se confier. Il est des heures où le cœur a besoin de crier sa peine à quelque cœur qui le comprenne. Coursegol arrivait à propos pour être son confident. Dolorès éprouvait pour lui quelque chose qui ressemblait à une affection filiale. Elle éprouvait cette affection, même au temps où elle se croyait la fille du marquis de Chamondrin. Maintenant qu'elle connaissait son origine, elle estimait que le fils d'un paysan était l'égal de la fille des bohémiens. Elle n'hésita donc pas à lui ouvrir toute son âme. Elle lui raconta les péripéties qu'elle venait de traverser, le mal qu'elles lui avaient causé. Ce qu'elle n'avait pu dire au marquis, à Philippe, à Antoinette, son amour ardent dont elle venait de faire courageusement le sacrifice, elle l'avoua. Elle pleura devant le protecteur de ses jeunes années, comme elle eût pleuré devant son père.

— J'avais prévu toutes ces choses, dit tristement Coursegol. Pauvres enfants ! on vous a révélé trop tôt la vérité. Il fallait vous laisser dans votre ignorance jusqu'au jour où l'un de vous eût été marié. Vous n'auriez pas songé

alors à unir vos destinées. Votre amitié mutuelle ue se serait pas transformée en un amour malheureux, fait pour les larmes.

— Cela eût mieux valu, répondit Dolorès.

— Et maintenant, qu'allez-vous faire ? demanda Coursegol.

— J'irai attendre dans un couvent que Philippe soit marié.

— Vous, dans un couvent ! vous si gaie ! si rieuse, toute pleine de santé, d'exubérance, d'ardeur, vous irez vous cloîtrer! C'est impossible '

— Il le faut, dit Dolorès, en répétant à Coursegol ce qu'elle avait déjà dit au marquis.

— Je vois bien qu'il faut que vous quittiez cette maison. Mais, pourquoi choisir un couvent ?

— Où irai-je, seule, sans autres amis que ceux qui resteront ici et ne peuvent m'accompagner ?

— Ne savez-vous donc pas que Coursegol est votre ami, qu'il est prêt à tout sacrifier pour vous suivre ? Où voulez-vous aller ? J'irai avec vous. Je vous servirai, je vous défendrai. Je possède quelq les petits biens, ils vouô appartiendront.

Il faisait ces olïres simplement, mais sur un ton qui ne permettait pas de douter de sa sin-

cérité. Touchée de son dévouement, Dolorès refusa. Elle lui démontra que, sa place à lui étant au châU au, qu'elle-même étant résolue à y revenir après le mariage de Philippe, afin de vivre auprès du marquis, un couvent serait jusque-là pour elle la plus honorable, la plus digne des retraites.

— Soit, répondit Coursegol, mais rappelezvous que, si jamais vous changiez d'avis, ma vie, ma petite fortune, mon dévouement, vous appartiennent.

Il était plus ému qu'elle en lui parlant ainsi.

Dans les premiers jours de Tannée 1789, Dolorès entrait aux Carmélites d'Arles, non comme postulante, — car elle ne voulait pas se vouer à la vie religieuse, — mais comme pensionnaire, ce qui suffisait à placer momentanément une barrière entre elle et Philippe, tout en lui laissant sa liberté dans l'avenir.

Les journées qui suivirent son départ trouvèrent Philippe plongé dans un violent désespoir. La mort de Dolorès ne lui aurait pas causé une douleur plus amère. N'était-elle pas morte pour lui ? Elle lui avait soigneusement caché que son séjour aux Carmélites ne devait être que momentané. 11 la croyait cloîtrée à jamais, perdue pour toujours. Il pleura sur elle comme sur les

êtres ahnés que le destin nous arrache, en brisant leur vie et la nôtre du même coup. Mais la violence même de son chagrin prouvait à son père qu'il n'était pas inconsolable. Il est des maux dont on peut mourir. Mais, s'ils ne vous tuent pas, en vous frappant, on en guérit, et tel était celui de Philippe. La certitude où il était que Dolorès ne serait jamais à un autre, qu'elle n'avait refusé sa main que pour se donner à Dieu, cette certitude fut de toutes les circonstances qui devaient concourir à le soulager, celle qui le prépara le mieux à la résignation. La présence d'Antoinette qui, de bonne foi, croyait à tout ce que Dolorès lui avait dit de l'état de son cœur et de ses sentiments purement fraternels pour Philippe, l'amour timide et discret de cette jeune fille que remplissait une ardente espérance, contribuèrent encore à rasséréner Philippe. Quelle que soit la. violence d'une passion, on se résigne à l'apaisement, lorsque celle qu'on aime vous donne un Dieu pour rival, lorsqu'en vous quittant, elle laisse auprès de vous, pour se faire oublier, une âme égale à la sienne, sinon par l'énergie et la grandeur, du moins par la tendresse et la chasteté. Sans entrer dans d'autres détails, il suffit d'expliquer ces choses pour faire comprendre comment peu à peu se

calma la première douleur de Philippe. Six mois, en passant sur elle, le transformèrent.

Au lendemain du départ de Dolorès, il avait voulu quitte? Chamondrin, retourner à Versailles où son régiment se trouvait toujours. Les supplications de son père eurent raison de sa volonté. Le marquis lui montra qu'ayant perdu Dolorès, il ne survivrait pas à l'abandon de son fils, à la ruine de ses espérances. Philippe resta. C'était déjà un succès considérable obtenu par le marquis. Les raisons que nous avons indiquées tout à l'heure et, par-dessus tout, la grâce d'Antoinette firent le reste. Entre son père, dont le silence éloquent semblait le pousser à épouser mademoiselle de Mirandol, et celle-ci qui se montrait patiente, dévouée, tendre, Philippe en arriva à considérer, sans colère, le résultat que les événements préparaient, son mariage avec Antoinette. Mais il ne voulait pas passer brusquement d'un amour à un autre. Le temps pouvait seul préparer cette transition. De même qu'il aurait porté le deuil de Dolorès morte, il voulait porter le deuil de Dolorès perdue pour lui, et attendre que son cœur fût complètement apaisé. Il laissa comprendre à son père, comme à mademoiselle de Mirandol, que, sans repousser le

projet d'union qui semblait leur plaire, il vou-

lait à son gré en fixer lui-même la date. Sa volonté fut un ordre pour eux. Le marquis fut patient. Antoinette se montra discrète, et la situation suivait paisiblement son cours, lorsque les événements politiques^ aggravés de jour en jour, vinrent tout à coup la modifier.

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