CHAPITRE V
ou l'histoire se mêle au roman
De l'année 1789, datent réellement le réveil du pays, l'avènement de la révolution. Ce qu'avait souffert la France depuis un demi-siècle, tout le monde le sait. On sait aussi comment, lassée de sa misère, des vexations des puissants, de ses malheurs antérieurs, de la faiblesse de son roi, du gaspillage de ses trésors, des intrigues de son gouvernement ; poussée à puiser au dedans d'elle-même le remède à tous ses maux, elle demandait la convocation des états généraux. Le pouvoir s'était enfin décidé à exaucer les vœux ardents qui ne cessaient de l'assaillir. C'est dans les premiers mois de cette année que la France fut appelée à élire ses représentants. On vit alors plusieurs millions d'hommes, forts d'un droit méconnu jusque-là, se rendre aux assemblées, et, par leurs votes, désigner ceux d'entre eux qu'ils jugeaient dignes de procéder aux élections
de leurs députés. D'un bout à l'autre de la nation, souffla un vent généreux qui faisait monter à toutes les têtes l'âpre désir d'une vaste régénération.
Le Midi ne prit pas à ce mouvement une part moins active que le reste du pays. La Provence, le Languedoc étaient secoués comme une femme aux heures périlleuses de l'enfantement. Dans toute cette contrée qui avoisine le Gardon, à Nîmes, à Beaucaire, à Arles, à Remoulins, à Tarascon, on avait ouvert des clubs. Chacun s'y rendait, chacun exprimait ses vœux. La physionomie d'un peuple condamné jusqu'alors à une sorte d'ilotisme changea tout à coup. La faiblesse devint la force, la timidité se fit audace, l'humilité se fit orgueil et, du sein d'une populace asservie, on entendit sortir des voix qui revendiquaient la liberté. Depuis longtemps, dans les classes inférieures, ce mouvement se préparait. Mais il éclata soudainement, et ce fut la convocation des états généraux qui lui permit de se révéler.
A Nîmes et dans les environs, l'agitation causée par ce grand événement fut aggravée par les souvenirs des guerres religieuses. Les rivalités qui, durant plus d'un siècle, avaient maintenu la guerre civile entre les. catholiques et les protestants s'allumèrent de nouveau, vinrent s'ajouter
OU L HISTOIRE SE MÊLE AU ROMAN. H3 aux rivalités que devaient causer naturellement les élections. Ne furent-elles qu'un prétexte allégué par les uns pour cacher la contre-révolution qui se préparait ; par les autres, pour la dévoiler? Y eut-il là seulement des hommes du régime ancien en présence des hommes du régime nouveau ; ou bien ces lutteurs acharnés qui se combattaient de la parole, en attendant de s'armer les uns contre les autres, n'étaient-ils que des religionnaires fanatiques, exaltés, prêts à donner le martyre ou à le recevoir? L'histoire n'a pas encore prononcé sur cette grave question, et les ardeurs passionnées des consciences n'ont pas encore permis à un écrivain impartial de se faire entendre. Mais on a constaté que dans tout le Languedoc, notamment à Nîmes, l'agitation eut un caractère particulier. Le sang coula dans ce pays plus tôt qu'à Paris. Les massacres de Nîmes précédèrent de plus de deux ans les massacres de septembre, et, dans Avignon, bien que cette ville ne fût encore française que par sa situation, par la langue de ses habitants, la terreur était à son comble, dès le mois d'octobre 1791.
En 1789, au moment où l'on présidait aux élections des états généraux, les symptômes de ces horribles événements se manifestaient déjà. A Nîmes, catholiques et protestants s'accusaient
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avec une âpre violence de langage, se disputaient les emplois locaux, cherchaient les uns et les autres à acquérir l'influence, à se former en partis puissants. Le marquis de Chamondrin était catholique, mais c'était un esprit tolérant. L'un de ses aïeux avait énergiquement blâmé en plein Versailles, au risque de se faire exiler, la révocation de l'édit de Nantes. Le marquis pensait comme son aïeul : il n'aimait pas le despotisme. Depuis la ruine de sa maison et la disgrâce du roi, il n'avait plus ni fiefs ni vassaux. Il n'exerçait aucun droit féodal. Il avait lu les philosophes de son temps. Il croyait que l'égalité peut s'établir entre les hommes, sinon l'égalité des fortunes, du moins celle qui donne à tous les mêmes moyens pour y parvenir. Il était donc favorablement disposé pour la Révolution. Mais il délestait la violence. Dans les assemblées où il se trouva, il employa son influence à apaiser les esprits, à réconcilier les cœurs, à rapprocher les hommes. C'est ainsi qu'à Nîmes, en plus d'une circonstance, il prévint l'effusion du sang. Mais les passions étaient si vives dans ce pays et dans ce temps, qu'à ce rôle de médiateur, lui et les quelques hommes auxquels il s'était réuni ne gagnèrent qu'une chose : l'isolement. 11 s'attira la haine de ceux qu'il voulait calmer ; il n'obtint pas l'amitié
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de ceux qu'il voulait protéger, et qui, sauvés des périls les plus grands, se disaient assez habiles pour se défendre seuls. Sa popularité, habilement minée par ses ennemis, fut compromise. Bientôt, lassé des luttes auxquelles il se trouvait mêlé, il s'enferma dans son château de Chamondrin, observant philosophiquement les événements, résolu à n'y prendre aucune part.
A quelques jours de là, les états généraux se réunissaient à Versailles, mais ce fut pour se livrer longtemps à des querelles intestines, pour demeurer stériles, alors que la France pantelante, épuisée, assombrie, irritée, attendait ardemment le salut des réformes qu'ils devaient faire proclamer. Du mois de mai, date dedeur réunion, à l'immortelle nuit du 4 août, dans laquelle la nation illusionnée salua Fère réparatrice de tant de désastres, les événements se succèdent avec une rapidité vertigineuse. Les résistances victorieuses du tiers état aux prétentions de la noblesse et du clergé, le serment du Jeu de paume, la déclaration du roi, le mouvement des gardes-françaises, leur emprisonnement, leur délivrance par le peuple, les intrigues du parti d'Orléans, le renvoi de Necker, la prise de la Bastille, la mort de Foulon et de Berthier, viennent tour à tour faire avancer d'un pas la révolution déjà dévoyée. Successive-
ment répandues dans les provinces, ces nouvelles, dès les premiers mois de 1790, y avaient semé Falarme. La famine était aux portes de Paris et pouvait s'étendre sur la France entière. Des brigands armés, profitant du désordre général, commençaient à porter la dévastation dans les campagnes. Dans certaines contrées, les paysans se joignaient à eux. Dans d'autres, ils leur résistaient. On marchait contre les châteaux ; on en brûla plusieurs, on en pilla d'autres. Enfin, la crainte de l'étranger grossissait toutes ces alarmes, et le peuple accusait les nobles de l'appeler de ses vœux.
Voilà quels événements vinrent distraire Philippe de Chamondrin de ses peines de cœur et retarder son mariage avec Antoinette de Mirandol. Quelque désir qu'eût le marquis de presser cette union, il partageait trop vivement les appréhensions de tous pour obliger son fils à se marier dans de tels instants. On était triste au château. Les bruits du dehors y arrivaient quotidiennement. On croyait le roi menacé. Dix fois, Philippe avait voulu partir pour se rendre à Versailles, y mourir au service de la royauté. Coursegol lui démontra que sa présence était nécessaire à Chamondrin, et qu'il ne pouvait s'éloigner sans laisser le marquis et Antoinette
exposés aux plus graves dangers. Coursegol avait plusieurs raisons pour dissuader son jeune maître de la pensée de ce départ, et la première de toutes, c'est qu'il ne voulait pas partir luimême. Au milieu des agitations actuelles, il rendait au marquis d'utiles services. Grâce à son origine plébéienne, à ses allures, à sa réputation de bon enfant, à Nîmes et à Beaucaire, il se mêlait aux foules ; il entrait dans les chaumières ; il interrogeait les artisans ; il sondait leurs dispositions. Prévoyant le cas où le château de Chamondrin serait attaqué, il cherchait à faire des amis au marquis, à lui créer des défenseurs. Il était à l'affût des événements et les rapportait à son maître. Puis, il tenait à ne pas s'éloigner d'Arles où Dolorès était isolée, sans défense, et aurait peut-être quelque jour besoin de son secours.
Donc Philippe ne partit pas. De concert avec son père et Coursegol, il prit quelques dispositions pour armer le château. On recruta trois ou quatre hommes de bonne volonté. Coursegol s'assura l'appui de plusieurs paysans. Le marquis alla fréquemment dans la petite ville de Remoulins, située à un kilomètre du château, de l'autre côté du Gardon. Il y conservait des partisans qui avaient voulu l'envoyer aux
états généraux. On lui promit de venir le défendre s'il était attaqué. Si jadis les seigneurs de Chamondrin avaient été prodigues de vexations, on l'avait oublié. Depuis un demi-siècle, les terres immenses qui leur assuraient les droits féodaux ne leur appartenaient plus. Depuis plusieurs années, la marquise de Chamondrin et, après elle, Dolorès, avaient tenté de faire oublier le passé, en visitant les malades et les pauvres de la contrée. Antoinette de Mirandol essayait maintenant de les remplacer, de perpétuer, en les imitant, le souvenir de leurs bonnes œuvres.
On n'avait donc rien à redouter des habitants de la contrée. Mais on pouvait tout craindre des bandes qui traversaient le pays, se disant attirées par la foire de Beaucaire, qui s'ouvrait au mois de juillet, composées de gens sans aveu qui, sous des prétextes fallacieux, pillaient, volaient et vivaient de leurs rapines. Puis, les bohémiens qui, toutes les années, au printemps et à l'automne, passaient par le pont du Gardt n'étaient pas sans inspirer quelques appréhensions. Assurément, ils ne demandaient qu'à profiter du trouble général pour tenter sur les habitations isolées quelque mauvais coup. Enfin, au nord de Nîmes, il existe des populations violentes, fanatiques, alors excitées, parmi lesquelles
une propagande active était faite pour les pousser contre les catholiques, accusés de vouloir mettre obstacle à la révolution. On racontait qu'elles formaient le projet de marcher sur Nîmes et d'y mettre tout à feu et à sang. N'y avait-il pas à craindre que quelques-uns de ces hommes, s'ils étaient vainqueurs, n'eussent la fantaisie d'aller porter la . mort au delà de Nîmes. Il n'était pas de terreur qui fût ridicule, pas de prudence qui fût exagérée, à une heure où la France entière subissait plus d'anxiétés ru'elle ne conservait d'espérances.
Tels sont les motifs qui avaient décidé le marquis et son fils à se préparer à une attaque que rien ne laissait encore prévoir. Quelque discrétion qu'on apportât à ces préparatifs, Antoinette en était chaque jour témoin. On ne put les lui cacher, ni lui en laisser ignorer la cause. Elle y assistait avec courage, presque heureuse de ces périls inconnus qui retenaient Philippe au château. Elle l'aimait alors dans le silence de son cœur, plus qu'elle n'en était aimée, et, si parfois elle se prenait à trembler en songeant que cette vie si chère serait peut-être menacée durant quelque jour prochain, elle se rassurait en se disant que, du moins, elle aurait la consolation de mourir avec lui.
Cependant, le marquis eut un scrupule. Il se reprocha d'exposer Antoinette à de tels dangers, alors qu'elle n'appartenait pas encore à sa famille et qu'il avait promis à M. de Mirandol mourant de la protéger, elle et ses biens, j usqu'au jour où elle serait mariée. Il résolut de Fenvoyer provisoirement en Angleterre où elle trouverait un asile plus sûr que le château de Chamondrin. Il fit part de son projet à Antoinette. Mais, dès les premiers mots, la jeune fille l'arrêta par ces mots :
— Si ma vie vous est chère, ne m'éloignez pas de Philippe.
Il ne put résister à cette prière, Antoinette ne partit pas.
Tandis que le temps s'écoulait pour les habitants de Chamondrin, au milieu d'émotions si diverses, Dolorès, retirée aux Carmélites d'Arles, y attendait avec patience le terme de la retraite qu'elle s'était volontairement imposée. Après plusieurs mois de séjour dans cette sainte maison, elle éprouvait un grand apaisement. La solitude, le calme, avaient comme endormi sa douleur. Elle souffrait encore de son amour sacrifié ; elle devait en souffrir toujours. Mais elle puisait dans sa foi, dans l'accomplissement de ses vaillantes résolutions, la résignation, grâce sur-
naturelle et divine que le ciel envoie aux âmes malheureuses qui l'ont supplié. Dolorès était entrée au couvent, nous l'avons dit, non comme novice, mais comme pensionnaire. Depuis la fondation de leur établissement, c'est-à-dire depuis le commencement du dix-septième siècle, les religieuses carmélites d'Arles, pour obéir aux vœux de leur fondatrice, aux libéralités de laquelle elles devaient la maison et le jardin qu'elles habitaient, offraient un refuge aux dames nobles qui, pour une cause ou pour une autre, désiraient vivre à l'ombre de ces murs mystérieux, sans obéir aux règles de l'ordre. Les veuves inconsolées, les mères qui pleuraient leurs enfants, les orphelines que le monde effrayait, trouvaient là un abri paisible, une vie pieuse qui n'était, le plus souvent, qu'une étape vers le cloître.
Au moment où Dolorès vint habiter le couvent, les pensionnaires étaient au nombre de sept, âgées pour la plupart. Elles accueillirent sympathiquement la jeune fille, qui bientôt fut au milieu d'elles comme au sein d'une famille. Leur existence était simple. Elles vivaient dans l'enceinte du couvent, mais hors du cloître. Levées dès six heures, elles assistaient aux offices du jour, avec les religieuses, séparées
d'elles par la grille du chœur. Entre les offices, elles étaient libres de leurs actions et de leur temps jusqu'à l'heure du coucher. On prenait les repas en commun. Dolorès consacra ses loisirs à certains travaux dont bénéficiaient tour à tour les indigents et la communauté. Elle confectionnait des vêtements pour les orphelins, elle brodait des ornements pour la chapelle. Elle visitait les pauvres. Ses jours s'écoulaient en paix dans la prière et dans les bonnes œuvres. Elle avait fréquemment des nouvelles du château de Chamondrin, tantôt par les lettres que lui écrivait le marquis, tantôt par Coursegol qui venait la voir tous les mois. Elle prenait une vive part aux préoccupations de ceux qu'elle n'avait quittés que pour leur donner une preuve nouvelle de sa tendresse et de son dévouement. Quand Coursegol la venait voir, elle lui témoignait le désir violent qu'elle nourrissait de rentrer bientôt à Chamondrin. Elle espérait qu'à peu de temps de là, Philippe et Antoinette seraient mariés, qu'elle irait reprendre sa place à ce pays béni où s'étaient déroulées les tranquilles émotions de son enfance. Ses espérances ne devaient pas se réaliser. Cette maison aimée, elle ne devait pas la revoir.
Dans la première quinzaine du mois de juin,
Coursegol, fidèle à ses habitudes, crut pouvoir quitter le château et venir passer quelques jours à Arles. Il arriva dans la ville le 14. Il eut avec Dolorès des entrevues quotidiennes, ainsi qu'il faisait tous les mois, et repartit le 16 au matin.
Quelques heures à peine le séparaient du château de Chamondrin. Il fit le trajet à pied. Le ciel était légèrement voilé de nuages diaphanes et blancs qui tempéraient l'éclat du soleil. La route est charmante entre Arles et Nîmes. Coursegol marchait allègrement, respirant à pleins poumons les brises matinales qui lui apportaient les vivifiantes odeurs des oliviers et des cyprès. Lorsqu'il approcha de Beaucaire, jolie ville située au bords du Rhône, il remarqua une certaine animation. Des paysans passaient par groupes, parlant avec animation ; les visages exprimaient une vraie douleur. 11 crut d'abord que ces individus allaient à quelque enterrement ou en revenaient. Mais il observa bientôt que quelques-uns étaient armés, qui d'un mauvais fusil de chasse, qui d'une faulx. Lorsqu'il arriva à Beaucaire, dans les rues, sur les places, on voyait des attroupements. Des gardes nationaux circulaient dans la foule. Les officiers donnaient des ordres. On eût dit le soulèvement d'une ville qui va se défendre.
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— Qu'y a-t-il donc ? demanda Coursegol en se mêlant à un groupe.
— Quoi ! vous ne connaissez pas les événements ? lui répondit-on.
— Je ne sais rien. J'arrive d'Arles.
— Nîmes est au pillage. Les paysans des Cévennes sont descendus sur la ville. Ils ont massacré trois cents personnes, des ouvriers, des bourgeois, des prêtres, des religieux. Ils sont les maîtres, et l'on redoute qu'ils ne portent la mort au delà de Nîmes. Nous nous préparons à les recevoir.
— Mais, ont-ils déjà dépassé Nîmes? reprit Goursegol que ces nouvelles frappaient de terreur.
— Quelques-uns d entre eux se sont avancés l'avant-dernière nuit jusqu'au pont du Gard. Ils ont pillé, puis brûlé le château de Chamondrin.
Coursegol poussa un cri d'effroi et ressentit au cœur une douleur si vive, qu'il y porta la main. En même temps, son visage se couvrit d'une horrible pâleur.
— Qu'avez-vous donc, camarade? demanda l'homme qui venaitde lui apprendre ce malheur.
— Mes maîtres! où sont mes maîtres? s'écria le pauvre garçon.
Et, sans attendre une réponse que nul ne pouvait lui donner, il s'élança comme un fou, traversa la ville, courant à perdre haleine dans la direction du pont du Gard.
Bien que la lumière n'ait pas encore été faite sur les événements qui se passèrent h Nîmes au commencement de 1790, on doit supposer que cette ville était devenue l'un des boulevards de la contre-révolution. Les populations catholiques du Midi avaient frémi d'indignation et de douleur, en apprenant que la Constituante voulait réformer l'Eglise catholique sans consulter le pape. Dès ce jour, elles furent ennemies de la révolution. Elles pouvaient bien se résigner à voir s'amoindrir l'éclat du trône, mais non à voir détruire l'autel. Leurs plaintes furent énergiques. Des plaintes, on passa aux actes. Les catholiques s'armèrent pour se défendre, disaientils, contre les protestants qui voulaient les c cantir, et surtout pour défendre leur religion menacée. De leur côté, les protestants étaient sur la défensive, recevant des instructions de leurs coreligionnaires de Paris et de Montauban, prêts à se lever au premier mot d'ordre. Le régiment de Guienne tenait garnison dans la ville. Les officiers, tous gentilshommes, manifestaient le* s sympathies pour les catholiques, qui re-
présentaient à leurs yeux l'aristocratie ; les soldats semblaient favorables aux protestants, aux patriotes. Cette division apportait à la guerre civile un nouvel élément de désordre.
On vécut, pendant plusieurs mois, sur le pied d'une paix armée et menaçante. Un conflit entre quelques gardes nationaux catholiques et une compagnie de dragons fut le signal d'un combat devenu inévitable. Les protestants prirent parti pour les dragons, les catholiques pour les gardes nationaux et, dès le premier moment, plusieurs de ces derniers furent frappés à mort. Cela se passait le treize juin. Dès le lendemain, des bandes de paysans, venues des Cévennes, de la Vaunage, de la Gardonnengue, contrées placées au nord de Nîmes, descendirent sur la ville, appelées par les protestants. Elles entrèrent d'abord,- en bon ordre, comme animées d'intentions pacifiques. Mais les hommes qui les composaient n'étaient que des rustres fanatiques, à demi sauvages, que d'habiles meneurs avaient attirés par l'appât du pillage. Ils parcoururent les boulevards, les rues, s'excitant peu à peu. Leur fureur éclata soudainement. Ils se répandirent dans tous les quartiers, y portant le désastre et la mort. Il y avait à Nimjs une communauté de capucins. Ce couvent fut envahi
le premier, les religieux massacrés au pied de l'autel, dans l'église qui a conservé l'ineffaçable trace de leur sang. Après ce premier exploit, les assassins coururent aux Carmes. Jjjs moines s'étaient enfuis. On pilla leur église, puis on assiégea un certain nombre d'habitations. Les bandits ne faisaient pas grâce. On canonna sans pitié, dans la tour de Froment, les individus qui s'y étaient réfugiés. En trois jours, trois cents personnes périrent.
A la première nouvelle de ces massacres, un cri de terreur retentit dans tous les villages catholiques riverains du Rhône et du Gardon. Ce cri était celui-ci :
— On égorge nos frères de Nîmes !
Les hommes influents s'assemblèrent aussitôt au Pont-Saint-Esprit, à Bagnols, à Remoulins. Ils communiquèrent à la hâte entre eux, appelèrent aux armes les populations indignées et épouvantées. Le tocsin se fit entendre, et en quelques heures, plusieurs milliers d'hommes se trouvèrent réunis non loin du pont du Gard, prêts à marcher sur Nîmes pour en chasser les misérables qui venaient d'y répandre le sang innocent. D'un accord unanime, le marquis de Chamondrin, qui avait provoqué ce grand mouvement, fut nommé l'un des chefs de cette
armée improvisée. Il monta à cheval, ayant à ses côtés Philippe et les notables de la contrée. Il prononça quelques paroles éloquentes pour engager ses soldats à faire leur devoir. Puis toute l'énorme troupe se mit en route. Quelques bohémiens de passage au pont du Gard, en ce moment, marchèrent derrière elle, avec l'espoir qu'à la faveur de la bataille qui allait se livrer dans les murs de Nîmes, ils pourraient piller et voler.
Cette manifestation terrifia les assassins. En apprenant qu'une armée de paysans catholiques venait les châtier, le plus grand nombre prit la fuite. Mais ceux qui habitaient la ville et avaient lieu de redouter pour eux et leurs familles de sanglantes représailles, résolurent de détourner le coup qui les menaçait.
Il y a dans tous les partis des hommes vendus ou prêts à se vendre, pour lesquels la trahison, l'infamie, sont des moyens de fortune. Les catholiques en comptaient quelques-uns dans leurs rangs. C'est à ceux-là, que les coupables s'adressèrent. A force de promesses et d'or, ils les décidèrent à se rendre au-devant des bandes catholiques, à leur donner l'assurance que l'ordre était rétabli dans Nîmes, et que leur présence ne pourrait que donner lieu à des hostilités nouvelles.
Les parlementaires rencontrèrent les catholiques à trois lieues de Nîmes. Ils accomplirent fidèlement la mission menteuse qui leur avait été confiée. Les chefs ajoutèrent foi aux assurances qui leur furent données par des individus qu'ils croyaient appartenir àleurpropre cause. Heureux d'éviter un sanglant conflit, ils ordonnèrent à leurs troupes de rétrograder et de se dissiper. Le même soir, sans troubles ni désordres, tous ces hommes tout à l'heure indignés et affamés de vengeance rentraient, rassurés et calmes, dans leurs foyers.
Malheureusement, dans cette éclatante manifestation, le marquis de Chamondrin s'était signalé par son zèla, son ardeur et, surtout, par l'éloquence avec laquelle, dans le but d'exalter les individus qu'il menait au combat, il avait flétri les assassins de Nîmes. Les plus farouches de ces derniers résolurent de se venger en incendiant et en pillant son château. Un complot se forma. Durant la nuit suivante, une quarantaine de misérables, n'appartenant à aucun des deux partis, ou plutôt écume et rebut des deux, gens de sac et de corde, toujours disposés à commettre le mal, devaient marcher sur Chamonarin. Ils savaient que le château ne comptait qu'un très-petit nombre de défenseurs, dont le plus redoutable, Coursegol, était absent en
ce moment. Ils savaient, en outre, que l'habitation était située loin de tout secours. S'ils pouvaient la surprendre, ils accompliraient leur œuvre de mort, avant que les populations de Remoulins et des villages environnants eussent le temps de porter aide au marquis et aux siens. Ce plan fut résolu en quelques heures. Le désordre qui régnait dans le pays, l'inertie des autorités, la division fomentée parmi les troupes, en favorisaient l'exécution.
Vers neuf heures du soir, les bandits sortaient silencieusement de Nîmes. Un peu avant minuit ils arrivaient au pont du Gard. Ils s'arrêtèrent là, afin de prendre leurs dernière^dispositions avant de gravir la colline au sommet de laquelle est situé Chamondrin.
En ce moment, une douzaine de bohémiens, campés en cet endroit, les mêmes qui, le matin, se préparaient à accompagner les catholiques à Nîmes, s'approchaient du groupe des bandits, avec l'espoir qu'une armée nouvelle se formait pour marcher sur la ville et qu'ils pourraient la suivre. Lorsqu'ils virent la bande se diriger vers le château, ils marchèrent derrière elle. Semblables à des corbeaux pillards, ils pressentaient une bataille dont l'issue tournerait à leur profit.
Ce soir-là, on veillait à Chamondrin. Dans le grand salon du château, le marquis, Philippe, Antoinette de Mirandol, le curé de Remoulins, deux ou trois des grands propriétaires de la contrée, étaient réunis. Après les émouvantes péripéties de la journée, nul ne songeait au repos. On s'entretenait des événements de Nîmes. On pleurait les victimes, On se demandait avec angoisse si le sang qui avait coulé serait le dernier versé. On cherchait le moyen de prévenir le retour de nouveaux malheurs. Lorsque la pendule marqua minuit, le curé de Remoulins, vieillard énergique, nommé l'abbé Peretty, se leva pour regagner la petite ville. Les visiteurs qui devaient faire route avec lui, et dont la voiture attendait, attelée dans la cour, imitèrent son exemple. Tout à coup, un cri terrible se fit entendre dans le silence de la nuit. Suivi des personnes présentes, Philippe s'élança au dehors. Ce fut pour entendre un valet qui veillait à la porte appeler du secours.
— Nous sommes attaqués ! s'écria cet homme en voyant apparaître Philippe.
D'un regard celui-ci comprit l'imminence et l'étendue du danger. A la clarté de la lune un terrible spectacle s'offrit à ses yeux. Les assiégeants n'avaient trouvé qu'une issue pour entrer
dans le château. Mais cette issue était fermée par une solide grille qui leur barrait le passage. Cette grille était élevée, ses barreaux très-serrés les uns contre les autres, chacun d'eux, surmonté d'un fer de lance. Néanmoins, les bandits ne s'étaient pas découragés. Fous de colère et de vin, ils gravissaient cette barrière redoutable, avec l'espoir de la franchir. Sous leur|poids, elle semblait prête à se renverser. Les massives tiges de fer tremblaient, les gonds criaient. Il y avait là, pressés, hurlants, les uns portant les autres, cinquante individus, d'aspect repoussant, la plupart en haillons. On eût dit des bêtes fauves en cage, essayant de briser leur prison.
— Aux armes ! s'écria Philippe,
11 courut vers une salle basse, qui renfermait des fusils. Son père, les visiteurs, les domestiques, tous dévoués à la maison de Chamondrin, le suivirent. Antoinette regardait, d'un œil épouvanté, cette invasion formidable et inattendue.
L'abbé Peretty s'avança au-devant des envahisseurs.
— Que souhaitez-vous, mes amis ? leur demanda-t-il.
— Ouvrez les grilles ! répondirent les moins exaltés.
— Nous voulons la tete de Chamondrin ! s'écrièrent les autres.
— Avez-vous à vous plaindre du marquis ? demanda encore l'abbé Peretty, essayant d'apaiser les misérables.
— Mort aux aristocrates ! reprirent-ils d'une seule voix.
L'un d'eux coucha même enjoué le vénérable prêtre, qui, sans rien perdre de son sang-froid, raversa la cour, et vint, en marchant à reculons, rejoindre ses compagnons, qui, dirigés par le marquis et Philippe, sortaient de la salle basse, armés jusqu'aux dents.
— Ils ne veulent pas entendre raison, leur dit l'abbé Peretty.
— Nous nous défendrons alors, et malheur à eux !
En prononçant ces paroles, le marquis se retourna vers mademoiselle de Mirandol, autour de laquelle se pressaient les servantes du château, folles de terreur.
— Rentrez, mes enfants, fit-il. Votre place n'est point ici.
— La mienne est à vos côté? ! répondit Antoinette.
— Non, ma chère Antoinette. Il ne faut pas
vous exposer inutilement. Vous êtes courageuse,
je le vois. Mais vous nous serez plus utile, en rassurant ces pauvres filles et en faisant cesser leurs cris.
Tandis qu'avait lieu ce rapide entretien, Philippe s'était avancé vers la grille. Elle résis« tait encore aux efforts des assaillants, dont quelques-uns s'efforçaient d'atteindre la toiture des pavillons placés de chaque côté de l'entrée du château.
— Je vous somme de vous retirer ! dit Philippe.
Les cris de colère et de mort retentirent de nouveau.
— Je vous rends responsables des malheurs qui vont arriver, reprit-il.
En même temps, l'impétueux jeune homme abaissa son fusil, fit feu et frappa l'un des misérables qui, du haut de la grille, se préparait à sauter dans la cour. Des imprécations éclatèrent aussitôt. Le combat s'engagea. On n'entendait plus que la fusillade mêlée à des cris poussés par les assiégeants et les assiégés, Ceux-ci étaient en trop petit nombre pour envoyer l'un d'eux chercher du secours à Remoulins. D'ailleurs, ils ignoraient si la bande qui les menaçait n'était pas suivie d'autres bandes qui arrêteraient leur messager. Mais ils espéraient que les cris et les
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coups de fusil attireraient les habitants de la petite ville. Le marquis se battait avec acharnement, en homme qui défend son foyer menacé, Philippe luttait avec l'énergie du désespoir. 11 songeait à son père, à Antoinette. Il frémissait en pensant au sort qui attendait la jeune fille si ces brutes, plus terribles que les fauves, étaient victorieuses. Le curé Peretty lui-même s'était armé. Les serviteurs, les amis du marquis se conduisaient héroïquement. Par malheur, C( irsegol était loin de Chamondrin. Son braà vaillant manquait à la défense du château.
De l'autre côté de la grille, les assaillants s'agitaient et poussaient des hurlements furibonds. Ils étaient mal armés. Quelques-uns seulement possédaient des fusils ; les autres brandissaient des haches et des pioches, en criant :
— Renversons la grille.
Mais, aucun d'eux n'avait pu tenir à cette place dangereuse. Devant la fusillade bien nourrie des gens du marquis, ils s'étaient retirés à vingt pas de là, se cachant derrière les arbrortirant comme ils pouvaient, essayant de s'avancer, mais repoussés toujours avec perte. Déjà six d'entre eux étaient couchés sur l'herbe, tandis que ceux qu'ils attaquaient restaient tous debout. Derrière eux, les bohémiens à la physionomie
féroce, attendaient impatiemment la fin de la lutte, prêts à se ruer sur les vaincus pour les dévaliser, lorsqu'ils seraient hors d'état de se défendre. Deux de ces sauvages examinaient les murs du château, cherchant quelques points qui leur permissent d'y pénétrer, sans passer par la grille autour de laquelle le combat s'était concentré.
Pendant ce temps, Antoinette, entourée de quatre ou cinq femmes, se tenait dans le salon, priait avec ferveur, dévorée d'angoisses et de craintes. Elle aurait voulu être un homme pour avoir le droit de combattre à côté de Philippe. Tout à coup la fusillade sembla s'apaiser. Philippe entra dans le salon. Son visage était pâle, noirci ça et là par la poudre, sa tête nue, ses vêtements en désordre. Tous ses traits exprimaient la douleur et la colère.
— Il faut fuir, s'écria-t-il.
Et prenant Antoinette par la main, il l'entraîna, et toutes les femmes à sa suite, à travers un long corridor qui s'ouvrait sur le parc. Devant eux marchaient les défenseurs du château, portant entre leurs bras un homme blessé.
Antoinette poussa un cri de terreur.
— Ah! j'aurais voulu mourir là! reprit Philippe avec désespoir. Mais nous sommes en-
ou l'histoire se MÊLE AU ROMAN. 137 vahis ; la grille est forcée, mon père blessé. Il fallait le sauver des mains des bandits, vous sauver vous-mêmes.
On put gagner le parc. Antoinette, la tête perdue, marchait comme dans un rêve épouvantable. Si Philippe ne l'eût soutenue, elle serait dix fois tombée. Ils s'approchèrent du marquis que quatre hommes portaient sur leurs bras. Blessé en pleine poitrine, M. de Chamondrin n'avait cependant pas perdu connaissance. Lorsqu'il vit son fils et Antoinette marcher à ses côtés, en le regardant avec un douloureux attendrissement, il fit un suprême effort pour sourire et leur laisser croire qu'il ne souffrait pas.
Aussi vite qu'elle le pouvait, la petite troupe
descendait par les allées du parc pour se réfugier
dans un petit pavillon, caché derrière les pins et
les buis. Rien de plus triste que ce cortège
d'hommes au visage assombri et de femmes en
pleurs, fuyant dans la nuit pour échapper aux
assassins, qui, maîtres du château, commençaient
à tout saccager autour d'eux, et dont les cris
féroces troublaient seuls le silence des champs.
Enfin, on atteignit le pavillon. Le marquis fut
déposé sur un mauvais lit qui se trouvait encore,
avec quelques sièges, dans cette demeure depuis
longtemps abandonnée. Le curé Peretly, aidé de
Philippe et d'Antoinette, fit, avec le mouchoir de celle-ci, un premier pansement. Deux hommes partirent en même temps pour tâcher de gagner Remoulins par des chemins détournés, afin d'en ramener un médecin et d'appeler la population au secours du château.
Une heure s'écoula, longue comme un siècle. Dans la triste chambre où se trouvaient réunis les malheureux, on n'entendait rien que les soupirs qui s'échappaient de la poitrine du marquis, semblables à des sifflements. De temps en temps le curé Peretty élevait la voix pour prononcer des paroles de consolation et d'espoir, pour apaiser la douleur muette de Philippe, les larmes d'Antoinette. Puis, tout retombait dans le silence.
Philippe souffrait comme si l'on eût percé son cœur de vingt coups de poignard. Son père mourant, la maison dans laquelle il était né, livrée à des vandales qui, sans doute, en ce moment, souillaient et dispersaient les plus chers souvenirs de sa jeunesse, Antoinette, accablée par les désastres de cette terrible nuit : voilà quels tableaux se pressaient devant ses yeux. Puis, il pensait à Dolorès, à Coursegol qu'il ne pouvait faire avertir de ce qui se passait. A ces maux se joignait le désespoir que lui causait son impuissance. Il avait suffi d'une poignée de scélérats
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pour porter la mort dans sa famille, et il ne pouvait rien contre eux. Il aurait voulu remonter vers le château, y mourir, en châtiant ses ennemis. Mais il était retenu auprès d'Antoinette dont il serait peut-être bientôt l'unique protecteur. Il était plongé dans ces sombres pensées, lorsque tout à coup une rumeur confase arriva jusqu'à lui. En même temps un homme, qui s'était aventuré dans le parc pour épier les faits et gestes des pillards , entra précipitamment en prononçant ces paroles.
— Ils brûlent le château !
Après tant d'épreuves survenues en si peu d'instants, cette nouvelle laissa Philippe presque insensible. Il fit quelques pas au dehors. Une colonne de flammes et de fumée montait dans le ciel qu'elle embrasait en l'obscurcissant. Les arbres se coloraient d'une teinte rougeâtre sinistre, et les crépitements de l'incendie qui s'étendait rapidement arrivaient aux oreilles de Philippe, au milieu des chants et des cris. Deux larmes montèrent à ses yeux. 11 les essuya. Puis, résigné, il se préparait à rejoindre son père, lorsque l'abbé Peretty qui l'avait suivi s'approcha de lui.
— Du courage, mon pauvre enfant! dit le bon prêtre.
— J'en aurai, monsieur le curé. A la perte de nos biens, je me soumettrai sans peine : mais, à la mort de mon père...
11 ne put achever. L'abbé qui avait perdu tout espoir garda le silence. Mais bientôt il reprit :
— J'ai une crainte que je ne peux vous cacher. J'ai peur que ces forcenés, après avoir incendié le château, ne veuillentaussisaccagerleparcetne découvrent notre retraite . Je ne crains rien pour moi, je resterai auprès du marquis. Ils respecteront un moribond et un prêtre en cheveux blancs. Mais, vous, Philippe, vous ne devez pas rester ici plus longtemps. Fuyez avec mademoiselle de Mkandol.
— Je ne peux abandonner mon père ! s'écria Philippe. Si notre retraite est découverte, nous nous y défendrons jusqu'à la mort.
Le curé s'inclina. Puis tous les deux se rendirent auprès du marquis. En les voyant rentrer, ce dernier se souleva, et s'adressant à Philippe :
— Le château brûle, n'est-ce pas? demanda-t-il.
La réponse de Philippe parut causer à M. de Chamondrin une violente douleur. Après quelques instants, il fit un signe à son fils qui s'approcha de son lit. Alors il reprit :
— Écoute-moi, Philippe, il faut quitter la France. Ce malheureux pays entre dans une série de maux que ni toi ni tes pareils ne conju-
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rerez et dont vous serez les victimes, si vous y restez exposés. Il faut partir, Philippe. Songe,mon enfant, que tu vas être le seul héritier du nom de Chamondrin.
— Vous vivrez, mon père.
— Non : la mort me presse. Je la sens près de moi et je ne peux me faire illusion. Aussi, Philippe, je veux te prier d'exaucer un de mes vœux les plus chers. Je veux, avant de mourir, avoir l'assurance qu'après moi, ma famille ne s'éteindra pas. Consens à épouser Antoinette.
Philippe, on le sait, était résolu à ce mariage. Depuis qu'il avait perdu tout espoir de décider Dolorèsà devenir sa femme, la pensée de s'unir à une autre ne le révoltait plus, alors surtout qu'il se savait aimé.
— Je suis prêt à vous obéir, mon père, répondit-il. Mais veuillez remarquerque mademoiselle de Mirandol est riche, que je n'ai plus rien.
Le marquis l'interrompit, et, appelant Antoinette, il lui dit d'une voix de plus en plus affaiblie :
— Antoinette, désormais, Philippe est pauvre. Sa position est brisée ; l'appui du roi ne peut plus rien pour lui, et le pouvoir passe aux mains de nos ennemis. Néanmoins, voulez-vous toujours l'épouser ?
— Si je le veux ! s'écria mademoiselle de Miran-
ûol. Je n'ai jamais été plus heureuse d'être riche.
Philippe pressa la main de la noble enfant, tandis que, touchant à l'agonie, le marquis tressaillait de joie. Il reprit :
— Vous partirez, mes enfants. Vous vous marierez aussitôt que les circonstances vous le permettront. Vous vivrez à l'étranger, jusqu'au jour où la France recouvrera la raison qu'elle perd en ce moment. Promettez de m'obéir.
Us promirent d'un accent que brisaient^ les sanglots.
— L'abbé ! dit encore le marquis, bénissez ces enfants.
L'abbé Peretty se recueillit durant quelques minutes. Sans avoir échangé un seul mot, obéissant aux vœux du mourant, Antoinette et Philippe s'agenouillèrent devant le prêtre. Alors, ce dernier, employant la formule solennelle qui engage les époux irrévocablement, lorsqu'ils ont répondu d'une manière affirmative, demanda à mademoiselle de Mirandol si elle acceptait Philippe pour époux; à Philippe, s'il acceptait Antoinette pour femme, et lorsqu'ils eurent consenti, il ajouta :
— Je ne peux ici, dans les circonstances présentes, vous unir par les liens du mariage. Mais enattendant que les promesses que vousvenezd'éthanger soient consacrées par l'Eglise, j'en prends