‹ Roman d'une jeune fille 1770-1794Chapitre 6 sur 17 · acte au nom de Dieu, en le priant de vous bénir · texte numérisé non relu

acte au nom de Dieu, en le priant de vous bénir

— Je suis heureux, dit doucement le marquis, dont l'agonie commençait. L'abbé, donnez-moi l'absolution.

Antoinette et Philippe restèrent à genoux. Un quart d'heure plus tard, le marquis expirait. Au même moment l'homme qui avait signalé l'incendie du château, et qui de nouveau était sorti pour veiller autour du pavillon, y rentra brusquement.

— Ils se répandent dans le parc ! Ils viennent de ce côté !

Le curé Peretty, qui était en prière, se releva :

— Fuyez tous ! s'écria-t-il.

— Ma place est ici, répondit Philippe, Antoinette l'approuva d'un regard.

— Au nom de votre père qui vous a ordonné de vivre, je vous ordonne de fuir.

Et parlant ainsi, l'abbé montrait la porte.

— Mais, qui lui donnera la sépulture ? s'écria Philippe.

— Moi ! Partez, répondit l'abbé.

Antoinette et Philippe se laissèrent entraîner. Le curé Peretty resta seul en face du cadavre

de M. de Chamondrin. Il s'agenouilla, et, calme comme s'il eût été dans son presbytère, il récita les prières que l'Église adresse au ciel pour

l'âme des morts. La faible lueur d'une chandelle aux trois quarts consumée éclairait cette veillée funèbre. Au dehors, une clarté resplendissante embrasait la campagne. Les bandits couraient dans le parc en vociférant, arrachant les fleurs, les arbres, brisant les statues, les vases de marbre, assouvissant sur des objets inanimés la fureur qu'ils n'avaient pu assouvir sur des vivants.

Tout d'un coup, l'un d'eux découvre le pavillon. La porte est ouverte. Il entre. Quelquesuns de ses camarades le suivent. Un prêtre aux cheveux blancs se dresse devant eux. D'un geste, il leur montre le grabat où repose le corps inanimé du marquis de Chamondrin et leur dit :

— La mort a passé déjà par ici. Retirez-vous...

Il n'a pas le temps d'achever. Un violent coup de hache le renverse sur le sol, la tête fracassée. On foule son corps aux pieds, et l'un des assassins prend plaisir à promener contre les poutres du plancher une torche enflammée. L'incendie s'allume et déroule bientôt ses flammes sinistres. Alors, l'odieuse troupe s'enfuit pour continuer sa course dévastatrice. Le pillage du château a duré trois heures. Les pillards ne se retirent que lcvsque la garde nationale de Remoulins, accourant trop tard au secours du marquis de Chamondrin, est signalée par l'un d'eux. Ils se

dispersent alors dans tous les sens pour échapper au châtiment qu'ils ont mérité.

Lorsque, au surlendemain de cette épouvantable nuit, Coursegol arriva, anxieux, éperdu, devant le château, les murs seulement restaient debout. De l'imposante demeure où il était né, on ne voyait que des ruines, desquelles sortaient des nuages de fumée. Une ferme, le pavillon, avaient subi le même sort, et le parc n'offrait plus qu'un amas d'arbres et de décombres, parmi lesquels des bohémiens et des mendiants, vautours que rien ne rebute, cherchaient encore les objets qu'avait épargnés le feu. A ce spectacle, Coursegol ne put retenir un cri de désespoir et de rage. Mais, combien sa douleur s'accrut, lorsqu'il apprit que deux cadavres, celui du marquis et celui du curé Peretty, avaient été découverts à moitié consumés sous les pierres chaudes encore. Philippe et Antoinette étaient-ils morts aussi ?Nul ne le savait. Un seul individu prétendit les avoir vus fuir. Ce doute était pour Coursegol plus horrible que la réalité poignante qu'il avait sous les yeux. 11 s'accroupit sur l'herbe calcinée, et là, sombre, immobile, livré au désespoir le plus effroyable, il pleura amèrement.

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