CHAPITRE VI
paris en un.
Le trois septembre 1792, vers onze heures du matin, un homme de haute taille, à la physionomie énergique, aux mains hâlées, suivi d'une jeune femme, se présentait, arrivant par la route de Lyon, à là barrière du Trône. Ils étaient l'un et l'autre vêtus comme des paysans du Midi. La jeune femme portait le costume des Provençales et sur le bras une mante de couleur sombre, qui l'avait abritée contre la fraîcheur de la nuit, et que la chaleur du jour rendait inutile. L'homme avait une veste et des culottes de futaine noire, un bonnet en peau de renard, des bas bleus et des souliers à semelles épaisses. La fatigue, empreinte sur leurs traits, la poussière qui couvrait leurs vêtements., la sueur qui coulait sur leur visage, attestaient une longue marche. Lorsqu'ils turent en vue de la barrière, l'homme qui tenait une valise à la main s'arrêta pour reprendre
haleine. La jeune femme l'imita et, tandis que, débarrassé de son fardeau, il s'asseyait sur le bord de la route, elle jeta du côté de Paris des regards anxieux.
— Voudra-t-on nous laisser passer? murmura-t elle à demi-voix, épouvantée déjà d'avoir à subir l'interrogatoire des soldats qui gardaient la barrière.
— Nos passe-ports ne sont-ils pas en règle ? demanda son compagnon. S'il s'agissait de sortir de Paris, cela ne suffirait peut-être pas. Mais, pour y entrer, c'est plus qu'il n'en faut. Soyez sans crainte, Mademoiselle, on ne nous tiendra pas longtemps à la porte.
— Coursegol, cesse de m'appeler mademoiselle. Appele-moi ta fille. Si tu n'en prends l'habitude, tu te tromperas quelque jour, alors qu'il y aura danger à se tromper.
— Je sais mon rôle et je le joue à merveille, lorsque nous sommes devant les étrangers ; mais entre nous, je ne puis oublier que je ne suis que votre serviteur.
— Mon serviteur ! non, mais mon ami, mon père ! N'as-tu pas pour moi la tendresse, les soins que tu aurais eus pour ta fille?
Coursegol ne répondit que par un regard. Mais ce regard prouvait que Dolorès avait dit la vérité
et que l'ancien garde du château de Chamondrin ne cessait pas de lui témoigner la paternelle sollicitude dont on a vu les preuves dans la première partie de ce récit.
— C'est égal, reprit-il, au bout de quelques instants, si vous m'aviez cru, nous serions restés dans ce village où le coche s'est arrêté. Nous aurions attendu une occasion plus propice pour arriver au but de notre voyage.
— J'ai tant de hâte d'être rendue. Il me semble qu'en me rapprochant de Paris, je me rapproche de Philippe et d'Antoinette. S'ils vivent encore, c'est à Paris que nous devons les retrouver !
— Oh! ils vivent, j'en suis bien sûr. Mais, n'ont-ilspasémigré? Et alors, pourquoi resterionsnous dans une ville pleine de périls ?
— Nous y vivrons retirés, tranquilles, à l'affût des événements, sans que nul fasse attention à nous, et mieux placés pour avoir des nouvelles que si nous étions demeurés dans un village. Mon cœur m'assure que nous ne sommes pas loin de nos amis.
— Allons, Dieu t'entende, ma fille, répondit Coursegol qui s'exerçait à son rôle de père ; si, comme j'en ai l'espoir, Bridoul n'a pas oublié l'ami d'autrefois, nous serons en repos dans sa maison.
— N ës-iu pas sûr de lui ? demanda Dolorès avec inquiétude.
— Est-on sûr de quelqu'un par le temps qui court? Bridoul a été mon jamaradeau régiment. Il m'aimait. Il aimait surtout M. Philippe, notre capitaine à tous les deux. Mais aujourd'hui le souvenir d'une telle amitié est un crime. Il faut oublier, et la peur rend parfois craintifs et lâches les cœurs les mieux trempés. Cependant, je serais bien surpris si Bridoul avait changé. Enfin, nous le saurons bientôt. Maintenant, en route, ma chère fille, et, à la barrière, ne te trouble pas si l'on nous interroge.
— Sois sans inquiétude, mon père, répondit Dolorès en souriant.
Coursegol reprit la valise. D'un pas ferme, il se dirigea vers la barrière. Dolorès le suivit en essayant de contenir les battements de son cœur, plus troublée qu'elle ne l'avait été durant le cours de ce long voyage. Au moment où ils franchissaient la grille entr'ouverte, une sentinelle les arrêta et les fit entrer dans une petite maison qu'occupaient des gardes nationaux, chargés de veiller sur ce point à la sûreté de Paris. Le poste était commandé par un lieutenant, un tout jeune homme au visage imberbe, presque un enfant. En voyant entrer une belle fille, suivie d'un
homme âgé, il se leva, et, s'adressant à ses soldats :
— Qu'est-ce donc ? demanda-t-il.
— Je désire pénétrer dans Paris, lieutenant, répondit Coursegol, sans être interrogé.
— Pénétrer dans Paris ! tu choisis bien ton moment ! Il y a force gens qui s'y trouvent, et qui voudraient en être sortis ! Cette citoyenne? ajouta l'officier, en désignant Dolorès.
— C'est ma fille !
— Assieds-toi, citoyenne, reprit le lieutenant en offrant sa propre chaise à Dolorès.
Elle obéit, tandis que l'interrogatoire de Coursegol continuait
— D'où venez-vous ?
— De Beaucaire !
— A pied ?
— Non, citoyen, nous avons quitté le coche à Montgeron. Le conducteur n'avait d'autres voyageurs que nous. En apprenant les troubles de Paris, il a déclaré qu'il en attendrait la fin. Sa diligence était chargée de marchandises. Il redoutait d'être pillé.
— Prend-il les patriotes pour des bandits? s'écria l'officier avec colère. Si je suis de garde quand sa voiture entrera, il recevra la leçon qu'il mérite. Tu as des passe-ports, je pense?
— Les voici.
Le chef du poste prit les papiers que Coursegol lui tendait et les examina avec attention.
— Ils ont deux ans de date ! fit-il. Où as-tu passé ces deux ans ?
— Ma fille a été malade en route. A diverses yeprises, nous avons dû nous arrêter. Nous avons fait de longs séjours à Vienne en Dauphiné, à Dijon, à Montereau. Mais tu remarqueras, citoyen, que les passe-ports portent le visa des autorités de ces villes.
— En effet. Eh bien, .on va vous conduire 5 la section, et si vos papiers sont en règle, comme je le crois, vous serez libres dans Paris.
Le jeune lieutenant se retourna pour donner un ordre à l'un de ses soldats. Mais soudain il se rapprocha de Coursegol, et, s'exprimant avec bienveillance, il lui dit à voix basse :
— Vous m'avez l'air de braves gens, ta fille et toi ; je serais désolé qu'il vous arrivât malheur ! Paris n'est pas sûr.. Depuis hier, on massacre les prisonniers, et peut-être ferais-tu bien, pour la citoyenne et pour toi, d'attendre que la colère du peuple soit apaisée.
— Mais nous sommes du peuple, nous, reprit Coursegol. Nous n'avons rien à craindre. D'ailleurs, je connais un brave patriote qui peut, au
besoin, répondre de nous: le citoyen Cridoul, qui tient dans la rue Antoine un débit de vins.
— A l'enseigne du Bonnet Phrygien? s'écria l'officier.
— C'est cela même, répondit Coursegol avec assurance, bien qu'il eût ignoré jusqu'alors l'enseigne, sous la protection de laquelle son ami Bridoul avait placé son établissement.
— Bridoul est, en effet, un patriote. Grâce à lui, vous ne risquez rien ! On va vous conduire à la section.
— xMerci tout de môme, lieutenant, fit Coursegol.
Puis, prenant sous son bras celui de Dolorès, il suivit le soldat chargé de les escor(er jusque auprès des autorités municipales. Là, l'interrogatoire recommença. Coursegol renouvela ses réponses. Comme des gens qui demandaient à entrer dans Paris ce jour-là ne pouvaient inspirer des soupçons, quelques instants après, Coursegol et Dolorès, munis de leurs* passe-ports visés à nouveau, circulaient librement dans les rues, surpris et alarmés par le spectacle qui se déroulait sous leurs yeux.
Les derniers contemporains du grand drame révolutionnaire disparaissent tous les jours. L'âge a courbé leur corps, blanchi leurs cheveu*
PARIS EN 1792. 153 affaibli leur mémoire. Bientôt il ne restera plus aucun de ceux dont le témoignage pouvait aider les historiens de ces temps orageux dans la recherche de la vérité. Mais parmi ceux qui survivent et qui, dans l'année 1792, étaient en âge de voir, de comprendre et d'être impressionnés, il en est peu qui n'aient conservé, pareil à une empreinte ineffaçable, le souvenir de la terreur qui régna dans Paris durant les journées de septembre. Depuis le dix août, Paris avait été livré aux agitations, aux émeutes. L'arrestation de la famille royale, les débats populaires des sections et des clubs, les rivalités de la Commune et de la Convention, les levées des volontaires, c'était là plus d'événements qu'il n'en fallait pour jeter le trouble, le désordre, l'effroi dans une grande capitale. Les affaires paralysées, les magasins fermés pour la plupart, les quartiers aristocratiques désertés, l'émigration enlevant à la France des millers de citoyens, les rues pleines d'une foule en haillons, sinistre, féroce; le luxe qui faisait vivre les artisans, proscrit; la disette aux portes du pays, l'argent disparu, les lieux de plaisirs dévastés, les jardins et les gaieries du Palais-Royal restant seuls comme le dernier rendez-vous accessible aux passions sensuelles d'un peuple qui, pressentant la mort, veut fréné-
io4 LE ROMAN D'UNE JEUNE FILLE.
tiquement jouir de ce qui lui reste de vie : telle était la physionomie de Paris.
Dans les derniers jours d'août, on connut la nouvelle de la prise de Longwy par les Prussiens, le siège de Verdun, les préparatifs des Russes et des Allemands prêts à marcher sur la France. Il n'en fallut pas davantage pour exciter les terreurs du peuple parisien, pour attiser ses colères contre ceux qu'il appelait des aristocrates et qu'il accusait de complicité avec les ennemis de la nation.
Le vingt-neuf août, par ordre de la Commune, les barrières sont fermées. On n'entre plus dans Paris qu'avec un passe-port qui doit être visé aux sections. On n'en sort à aucun titre, sous aucun prétexte. Les Parisiens restent prisonniers. Des visites domiciliaires ont lieu dans toutes les maisons, dans chaque appartement. Riche ou pauvre, chacun doit les subir. Tout objet suspect est saisi, tout homme chez lequel on en découvre est arrêté. Les visiteurs accomplissent leur mission brutalement, quelques-uns faisant main basse sur les objets précieux qui se trouvent sous leurs mains. Ils frappent les murs pour voir si aucune cachette n'y est dissimulée ; ils sondent les matelas et les éventr^nt à coup de piques et de poignards. A la suite de ces visites, plusieurs
milliers d'individus sont arrêtés, conduits, pour y être interrogés, à l'Hôtel de ville, où le plus grand nombre reste, duranttrente heures, debout, sans nourriture, attendant que le tour de chacun soit venu de comparaître devant les membres de la Commune. Après cet interrogatoire, les uns sont relâchés, les autres diriges sur les prisons, qui s'emplissent à ce point que, le premier septembre, il ne s'y trouve plus de place pour les derniers venus.
Le lendemain, deux septembre, vingt-quatre individus, — prêtres presque tous, — sont arrachés àla mairie, où ils se trouvaient encore, empilés dans des fiacres, conduits par une troupe furieuse à l'Abbaye, massacrés en y arrivant. Après ce premier exploit, les massacreurs courent aux Carmes, au Châtelet, à la Conciergerie, répandent autour d'eux le sang, donnant la mort aux innocents et aux coupables, à des voleurs et à d'honnêtes gens accusés de crimes imaginaires, sans qu'il leur soit permis de se justifier. La nuit n'arrête pas la rage des assommeurs !Le trois septembre, ils tuent de nouveau à l'Abbaye, à la Force, aux Bernardins. Enfin le quatre ils mettent à feu et à sang la Salpêtrière et Bicêtre, accomplissant des horreurs que la plume se refuse à raconter.
Durant ces trois jours, le tocsin sonne. Des bandes ivres de luxure et de sang, composées de sans-culottes et de tricoteuses, parcourent les rues, poussant des cris de mort, sans que nui songe à mettre un terme à leurs sanguinaires fureurs. Terrifiés, en proie à une panique véritablement singulière, si l'on considère le nombre relativement restreint des assassins, les citoyens demeurent enfermés dans leurs maisons. L'Assemblée nationale semble impuissante à arrêter les horreurs de ces heures tragiques ; par son inertie, la Commune semble les favoriser. Quelques efforts isolés sont vainement tentés.
De ces journées égales par l'horreur qu'elles inspirent à quiconque, après soixante -seize ans, en étudie les péripéties, la plus sombre fut celle du trois septembre qui vit périr, parmi tant de victimes, la princesse de Lambalie, odieusement massacrée pour avoir trop aimé la reine. Frappé à mort, jeté d'abord sur un monceau de cadavres, dépouillé ensuite de ses vêtements, son corps re°**t exposé au regard d'une populace infâme. Un des bandits ose détacher de ce pauvre corps souillé par la boue, et plus encore par les mains des assassins, la tête charmante qui en était la plus belle part; d'autres, écartelunt le tronc
avec une cruauté que rien ne peut assouvir, s'en disputent leslambeaux sanglants. Puis,commence une épouvantable mascarade. Semblables à des bêtes enragées, portant en triomphe, comme des trophées de victoire, ces dépouilles de mort, la troupe des assassins s'élance de la rue du Roi-de-Sicile, où était située la prison de la Force, et va porter la terreur au centre de Paris, en s'arrêtant sous les croisées du Temple et sous celles du Palais-Royal.
Il était environ midi, au moment où Coursegol et Dolorès, ayant traversé la place de la Bastille, pénétrèrent dans la rue Saint-Antoine, au milieu d'une foule compacte, composée en grande partie d'hommes et de femmes ivres, d'enfants en haillons, qui hurlaient les uns et les autres et chantaient d'odieux refrains. Quelques gardes nationaux se mêlaient à eux, arrêtés à chaque instant par des groupes, pour crier : « Vive la nation ! » cri patriotique que poussaient les soldats de la République en défendant nos frontières et que des assassins vociférèrent ce jour-là. Les voitures qui essayaient de fendre ce flot mouvant étaient arrêtées aussi ; ceiix qu'elles transportaient, obligés de prouver leur patriotisme, en mêlant leurs acclamations à celles du peuple. L'audacç, la brutalité des sans-culottes
et des tricoteuses n'eurent pas de limites durant cette journée. Malheur à qui laissait son visage trahir ses sentiments, même une seule piuuU . La terreur, la pitié, la tristesse, étaient des crimes qu'on expiait cruellement.
Coursegol avait hésité à s'engager dans la rue Saint- Antoine. Il redoutait d'exposer Dolorès au contact de cette multitude ameutée, dont ils ne pouvaient encore, ni l'un ni l'autre, s'expliquer la présence sur ce point. Mais plus la grande ville, dans laquelle elle venait pour la première fois, apparaissait à Dolorès sous un aspect odieux, plus elle était pressée de se sentir en sûreté dans la maison de Bridoul. Or, la maison de Bridoul était dans la rue Saint-Antoine ; pour y arriver, il fallait absolument traverser la foule, à moins de se résigner à attendre qu'elle se fut dissipée. Mais se dissiperait-elle promptement? N'y avait-il pas danger à rester plus longtemps sans asile, sans protecteur ? Cette pensée épouvanta Dolorès. Pressée d'arriver, elle entraîna Coursegol.
D'abord ils marchèrent sans trop de difficulté, suivant la masse qui semblait se diriger vers un môme but. Lorsqu'ils eurent dépassé la place Royale, ils furent obligés de ralentir leur marche. A la hauteur de la rue Pavée, ils durent
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s'arrêter. La foule formait là comme un mur infranchissable. Ils se trouvèrent pressés à ce point que Dolorès crut qu'elle allait être étouffée. Alors Coursegol étendit les bras, la plaça devant lui, résistant à ceux qui le pressaient en avant et la protégeant contre le choc impétueux de cette populace soulevée.
Au milieu du tumulte que nous essayons de décrire, Coursegol était préoccupé, autant par l'impatience de Dolorès que par les doutes qu'il éprouvait lui-même en songeant à BridouL II ne l'avait pas vu depuis trois ans. Il savait seulement que Bridoul, en quittant le régiment, avait acheté le fonds d'un marchand de vin. Mais, en apprenant que son ancien camarade débitait sa marchandise à l'enseigne du Bonnet Phrijqien, il se demandait avec effroi s'il n'allait pas trouver, au lieu d'un ami, un patriote exalté qui refuserait de venir en aide à l'ex-serviteur d'un marquis. Ces réflexions l'avaient tenu silencieux jusque-là. Mais, en se trouvant arrêté par la foule, ileutla pensée de s'enquérir de la cause du mouvement auquel il était mêlé sans le comprendre. S'adressant à un homme placé à quelques pas de lui, qui semblait, tant ê\ait grande l'impassibilité de son visage, ne prendre aucune part aux émotions dont il était témoin, Coursegol lui dit:
— Que se passe-t-il donc?
— Ce qui se passe ! reprit l'inconnu, non sans amertume. On va promener dans Paris la tête de la Lamballe.
Coursegol ne put retenir un mouvement d'horreur et de pitié. A diverses reprises, lorsqu'il accompagnait Philippe chez le duc de Penthièvre, il avait entrevu la princesse qui, Ton s'en souvient, protégeait son jeune maître. En même temps, la pensée que Dolorès allait être témoin de cette horrible exhibition l'épouvanta. Il se promit de veiller autour de lui afin d'éviter au regard de la jeune fille le spectacle odieux qu'attendait la cohue frémissante. Tout à coup, Dolorès qui, depuis un moment, était immobile à la même place et sentait sous ses pieds un sol humide et glissant, comme si elle eût marché dans un ruisseau, se retourna vers Coursegol et lui dit :
— Je suis dans l'eau.
Coursegol recula brusquement et parvint à gagner assez de terrain pour déplacer Dolorès. Dégagée, grâce à cet effort, elle put respirer. Machinalement, elle regarda la terre et poussa un cri d'effroi.
— Du sang! du sang! fit-elle éperdue.
Les >feux de Coursegol suivirent la direction de eux de Dolorès. Elle ne s'était pas trompée.
PARIS EN 1792. 161 ïl y avait là une mare de sang, et un peu plus loin un cadavre que la foule piétinait depuis une heure.
— Mais, où sommes-nous donc? murmura Coursegol terrifié.
L'homme qui lui avait parlé déjà se rapprocha et lui dit :
— Vous êtes à cent pas de la prison de la Force, où tout à l'heure encore on massacrait les prisonniers.
Puis, se rapprochant plus encore, de façon à n'être entendu que de Coursegol, il ajouta :
— Recommandez à cette jeune fille de ne pas rrier de nouveau comme elle vient de le faire tout à l'heure. Si quelque exalté l'avait entendue,
vous eût fait un mauvais parti.
Au même moment la foule se remit en marche. L'homme disparut. Coursegol, agité par des émotions si nouvelles pour lui, se retourna. Dolorcs était évanouie dans ses bras. Le pauvre homme promena autour de lui un regard désespéré. Soudain ses yeux s'arrêtèrent sur une enseigne posée au-dessus d'une boutique de l'autre côté de la rue. Cette enseigne représentait un bonnet rouge sur une planche noire, au-dessus duquel on lisait ces mots peints en grosses lettres rouges aussi : Au Bonnet Phrygien. Depuis un
quart d'heure, il était, sans le savoir, en face du cabaret de Bridoul. Il poussa un cri de joie, enleva Dolorès dans ses bras robustes, et d'une voix
de stentor :
— Place ! place ! braves citoyens ! une femme évanouie, ma fille !
Le costume provençal de Dolorès trompa les individus qui barraient le passage.
— C'est un Marseillais, dit une voix.
A cette heure, pour les bons patriotes, tout Marseillais était un héros. La grande taille de Coursegol en imposait encore.
— Oui, reprit-il, je suis un des Marseillais venus au secours des Parisiens!
On s'écarta devant lui. Il put enfin atteindre la boutique du Bonnet Phrygien, il entra. Dans la vaste salle du cabaret, il y avait peu de monde. Il déposa Dolorès sur une chaise. Sans rien voir qu'elle, sans rien entendre, il courut au comptoir, prit un verre d'eau, revint vers la jeune fille, lui baigna les poignets et les tempes; bientôt elle onvrit les yeux !
— Chère petite, es-tu mieux? demanda -t-il avec sollicitude.
— Oui, oui! mon bmi Coursegol, répondit Dolorès. Elle se reprit : Oui, mon père ; mais j ai eu bien peur.
— La citoyenne a été pressée dans la foule ! dit tout à coup une voix derrière Coursegol.
Il se retourna et vit une femme jeune encore. Un souvenir rapide traversa son cerveau. Il se rappela que Bridoul était marié.
— N'êtes- vous pas la citoyenne Bridoul? fit-il.
— Sans doute ! Cornélie Bridoul!
« — Votre mari ?
— Le voilà.
Bridoul apparut. 11 avait suivi sa femme pour voir de près la jeune Provençale qu'on venait d'apporter dans son cabaret.
— Me reconnais-tu? demanda Coursegol.
— Coursegol !
— Oui! Je suis ton beau-frère. Cette jeune fille est ta nièce. Nous arrivons de Beaucaire. Je t'expliquerai tout.
Bridoul regarda rapidement autour de lui. Nul ne les observait. Les individus attablés dans la salle venaient de se lever en masse et de se porter en avant vers la porte, attirés par le tumulte croissant de la foule qui hurlait au dehors.
— Femme, enmène la citoyenne ! dit Bridoul, nous allons être envahis.
Celle-ci s'empressa d'obéir. Elle entraîna Dolorès dans l'arrière-boutique. 11 était temps. Encore cinq minutes et les regards de Dolorès
auraient eu à subir un spectacle plus hideux encore que celui auquel elle venait d'assister. Le cabaret fut en quelque sorte pris d'assaut. La foule suivait une douzaine d'hommes à figure sinistre, aux cheveux épais, aux regards abrutis, couverts de sang, dépenaillés. On montait sur les chaises, sur les tables, pour les mieux voir. C'étaient les égorgeurs de la Force. Us demandèrent du vin, que Bridoul s'empressa de leur servir. L'un deux portait à la main une tête de femme fraîchement coupée, dont la chevelure blonde était enroulée autour de son bras nu. Pour boire, il posa cette tête toute droite sur le comptoir d'étain. Coursegol ferma les yeux pour ne pas voir. Il avait reconnu les traits de la princesse de Lamballe. Lorsque ces hommes eurent bu, l'un deux dit :
— Maintenant, nous allons faire accommoder la tète de la citoyenne afin qu'Antoinette puisse la reconnaître.
Et, s'adressant à Bridoul, il ajouta :
— Connais-tu un perruquier dans le quartier?
— A cent pas d'ici, citoyen, place de la Bastille, répondit Bridoul.
— En route ! s'écrièrent les égorgeurs. L'un deux ayant repris la tête de la malheureuse princesse, la troupe se remit en marche,
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suivie de la foule qui l'escortait depuis la Force. Quelques minutes après le cabaret était vide. Bi idoul s élança dans l'arrière-boutique. Coursegol le suivit. Par bonheur, les deux femmes n'avaient rien vu. Grâce aux soins de Cornélie Bridoul, Dolorès était maintenant en possession de tout son calme.
— Avant tout> demanda le marchand de vin à Coursegol, êtes- vous rangés parmi les suspects? Fuyez-vous des poursuites ? Dois-je vous cacher?
— Non, réponditeedernier. i\Tous sommes venus à Paris avec l'espoir d'y retrouver M. Philippe.
— Notre ancien capitaine ?
— Lui-même, reprit Coursegol, qui raconta sur-le-champ à son ancien camarade les événements que nos lecteurs savent déjà.
Bridoul l'écouta en silence, douloureusement ému, en apprenant les malheurs dont son ami lui faisait le récit. Lorsque ce dernier eut fini, il prit la parole à son tour.
— Je suis prêt à affirmer que le capitaine n'est pas à Paris. S'il y était, il aurait couru, comme tous les nobles, de très-grands dangers, et, dans le danger, il aurait songé à son ancien soldat Bridoul dont il connaissait le dévouement.
— Ah ! tu n'as pas changé ! s'écria Coursegol, en lui serrant les mains.
— Non, je n'ai pas changé; tel tu m'as connu, tel tu me trouves. Seulement, mon brave, il faut être prudent. Tu as bien fait de venir dans ma maison. Jusqu'à nouvel ordre, la citoyenne et toi vous y demeurerez avec nous. Vous êtes de la famille. Plus tard, s'il y a lieu, nous aviserons. Mais, dès ce soir, je te conduirai à la section du Temple dont je fais partie. Je te présenterai comme mon beau-frère, un brave patriote du Midi.
— Que diable veux-tu que j'aille faire à la section du Temple? demanda Coursegol.
— Ce que tu iras y faire ? tu iras hurler avec les loups; ce qui est le seul moyen de n'être pas mangé par eux.
Coursegol résistait encore.
M. Bridoul a raison, objecta timidement Dôlorès.
— Ma nièce, vous vous rangez à l'avis de votre * oncle, et vous faites bien, reprit Bridoul. Seulement, gardez-vous de rn'appeler monsieur. Cela suffit, par le temps qui court, pour conduire en prison !
— Tout est donc un crime ? s'écria Coursegol.
— Tout ! répondit Bridoul, et le plus grand de tous serait de te croiser les bras ici pendant que les bons patriotes vont entendre pérorer dans les
PARIS EN 1792. 167 clubs les amis du peuple. On t'épierait, on te surveillerait, car nous sommes entourés d'espions, et. à, la moindre allure suspecte, nous irions tous dormir sur la paille des Madelonnettes ou de L'Abbaye, en attendant mieux. Ainsi, attention !
Coursegol poussa un gémissement.
— Ne vas-tu pas soupirer ? fit Bridoul. Ce que je dis, ce que je fais n'empêche pas de rendre service à qui le mérite. Au contraire ! Je serais riche, si j'avais autant de mille louis que j'ai fait sauver des gens depuis le dix août !
— Tais-toi ! notre homme, fit vivement madame Bridoul ; si l'on t'entendait !
— Oui, oui, Cornélie, je m'arrête. Il n'y a ici que des patriotes,, des braves sans-culottes, toujours prêts à crier : « Vive la Nation ! »
En parlant ainsi, Bridoul passa dans sa boutique, où divers clients venaient d'entrer.
L'ancien dragon Bridoul avait dépassé la quarantaine. C'était un homme de petite taille que des protections seules avaient pu faire entrer dans la cavalerie. Il n'avait rien en effet de ce qui constitue un beau cavalier. Ses jambes courtes, son ventre proéminent, ses bras énormes, ses mains grasses lui donnaient, lorsqu'il était immobile, l'air d'un pingouin au repos. Une grosse
tête aux cheveux ébouriffés, déjà gris, avec des yeux ronds, surmontaient son corps aux allures un peu grotesques. Mais, tant de bonté éclatait dans son regard, sa voix était si pénétrante que l'on devinait sous ses formes épaisses un brave homme et qu'on se sentait, en le voyant, invinciblement attiré vers lui. Vingt-cinq ans de sa vie s'étaient écoulés au service du roi. Il avait vaillamment versé son sang, exposé ses jours, et gagné, grâce à l'habileté qu'il apportait en traitant avec les recruteurs, quelques mille livres. Cette petite fortune lui permit un jour de quitter l'armée et de se marier. Une jeune ouvrière du faubourg du Roule dont les beaux yeux avaient, ainsi qu'il le disait lui-même, percé son cœur de part en part, consentit, bien que beaucoup plus jeune que lui, à l'union de leurs destinées. En 1789, les nouveaux époux achetaient un débit de vin sur la porte duquel, après le 10 août, ils collèrent prudemment l'enseigne du Bonnet Phrygien.
Dans le fond de l'âme, le citoyen Bridoul et sa femme Cornélie nourrissaient les opinions royalistes les plus ardentes. Après l'emprisonnement de Louis XVI et des siens, ils pleurèrent amèrement. Mais ils éprouvaient déjà un sentiment qui allait devenir général, sous l'empire
duquel s'accomplirent la plupart des événements de cette sanglante époque. Ils eurent peur. Ils ne voulaient pas être rangés parmi les suspects, tls n'hésitèrent pas à mentir à leur conscience, à leur cœur, en professant ouvertement des doctrines que, secrètement, ils abhorraient, mais qui leur donnaient la réputation de patriotes irréprochables. C'est alors que le cabaret du Bonnet Phrygien devint le rendez-vous des révolutionnaires du quartier. Il y eut là des conciliabules secrets — petits clubs dans lesquels on préparait les propositions à faire aux sections — auxquels Bridoul assista, qui l'éclairèrent à diverses reprises sur les projets des sans-culottes et lui fournirent les moyens de sauver la vie à plusieurs citoyens mis hors la loi. La peur l'avait rendu circonspect, mais non lâche. Avec une habileté merveilleuse, il conspira contre le nouvel état de choses, en se faisant le complice de quelques proscrits, en favorisant leur fuite, en se chargeant de veiller sur leurs biens, destinés à la confiscation. Il eut le bonheur de trouver dans sa femme une auxiliaire, dont la résolution, le courage, le sang-froid ne lui firent jamais défaut. On ne sera plus surpris, après ces explications, de l'accueil que les époux Bridoul avaient fait à Dolorès et à Coursegol. Pour ac-
complir le bien, on les trouvait toujours prêts.
Le soir même de son arrivée, Dolorès fut installée dans une chambre que les époux Bridoul possédaient au-dessus de leur cab;iret. Coursegol se logea dans un petit cabinet attenant à cette chambre. On pouvait arriver sans traverser rétablissement à ce local que, jusqu'à ce jour, Bridoul avait loué au mois. Une allée étroite, mais propre, y conduisait. Dolorès et Cour» segol n'étaient donc pas exposés à se mêler, contre leur gré, à la foule des consommateurs qui, durant de longues heures, remplissaient la salle du marchand de vin. Il fut décidé que les repas auraient lieu en commun dans l'arrière-boutique, où couchaient Ses époux Bridoul. On décida également que Dolorès quitterait le costume provençal sous lequel elle était arrivée à Paris. Elle se vêtit comme les jeunes filles de la petite bourgeoisie. Il fallait éviter tout ce qui pouvait attirer l'attention, et déjà la beauté de Dolorès n'était que trop faite pour provoquer dans les rues les regards curieux des passants.
A dater de ce jour, commença pour eWe une vie modeste, mais agitée. Condamnée, dès qu'elle quittait sa chambre, à vivre parmi les gens du peuple, elle était chaque jour témoin des événements tumultueux qui caractérisent cette épo-
que. Tantôt c'était une émeute provoquée par la cherté des vivres dont la rareté s'annonçait déjà et préparait la disette de l'année suivante ; tantôt, c'était une horde de sans-culottes et de tricoteuses qui parcouraient les rues, envahissant les lieux publics, en obligeant tous ceux qu'elle rencontrait à pousser des cris patriotiques. D'autres fois, c'était le départ d'une légion de volontaires qui volaient aux frontières ou en Vendée ; ou bien encore l'arrestation de quelque passant, en apparence inoffensif, par un sectionnaire qui reconnaissait, en lui, un aristocrate.
Triste vie que la vie d'alors. A toute heure, l'existence des hommes était menacée par les violences d'un patriotisme farouche. Paris avait perdu la moitié de sa population. Des quartiers entiers, le faubourg Saint-Germain, le faubourg du Roule, la rue du Mont-Blanc, étaient déserts; les hôtels des nobles, fermés pour la plupart ou livrés aux enchères à titre de biens nationaux. L'argent devenant rare, on avait créé des assignats. Mais, à moins d'y être contraints, les marchands préféraient ne pas vendre plutôt que de livrer leurs produits contre des titres qui ne leur inspiraient aucune confiance. Plus de négoce, plus de luxe, plus de brillants équipages dans les rues. On eût dit que la vie se retirait peu à
peu de Paris. Les seuls endroits dans lesquels on semblait vivre encore étaient les sections, les clubs, la Convention et le Palais-Égalité. Hors de là, la mort partout.
Le dimanche qui suivit son arrivée à Paris, Dolorès, qui s'était convaincue que Cornélie Bridoul professait des sentiments religieux, lui dit dès le matin :
— A quelle heure allez- vous à l'église? J'y veux aller avec vous.
— A l'église ! pourquoi faire ? demanda Cornélie étonnée.
— Pour entendre la messe.
— Vous iriez entendre la messe d'un prêtre assermenté ?
Et comme Dolorès la regardait avec surprise, Cornélie ajouta :
— Les offices divins sont célébrés par des prêtres renégats, qui ont adhéré à la constitution civile du clergé.
— Alors, vous n'allez plus dans les temples ?
— Puisqu'on me nous laisse pas la liberté d'y prier.
Le soir venu, après le souper, comme Dolorès se préparaità se retirer pour regagner sa chambre, Cornélie, qui était restée seule avec elle dans l'arrière-boutique, tandis que Bridoul, aidé de
Coursegol, se préparait à fermer le cabaret, lui dit:
— Ce matin, vous regrettiez de ne pouvoir assister à la messe. J'ai été prévenu qu'un saint vieillard, caché près d'ici par des âmes charitables, célébrerait ce soir le saint sacrifice.
— Oh ! allons-y, s'écria Dolorès.
— Soit ! Je vous emmène. Coursegol nous accompagnera ; Bridoul gardera la maison.
Quelques instants après, Dolorès, Cornélie et Coursegol, munis de la carte de civisme dont tout bon citoyen devait être porteur pour circuler dans Paris après dix heures du soir, sortaient furtivement du cabaret et se dirigeaient vers la place Royale. Les quartiers qu'ils traversaient en faisantde longs détours et en veillant, afin de ne pas se laisser suivre, étaient solitaires. On ne rencontrait guère que des groupes de deux ou trois personnes quipassaient rapidement, comme si les uns se fussent défiés des autres. Une patrouille arrêta nos personnages. Ils exhibèrent leurs cartes de civisme. On les laissa aller sans les interroger. Enfin, ils arrivèrent place Royale, gagnèrent une rue obscure. Une porte était entr'ouverte, contre laquelle se tenait un homme, vêtu d'une carmagnole et coiffé d'un bonnet rouge. Cornéiie lui dit quelques mots à voix basse.
Passez, répondit-il.
Il s'écarta. Dolorès et Cornélie entrèrent rapidement. Coursegol, qui devait garder la rue, ne les suivit pas. Les deux femmes gravirent cinq étages. Au dernier, nouvelle porte gardée comme celle du bas. Cornélie donna le mot d'ordre au gardien qui la laissa pénétrer. Elles traversèrent plusieurs pièces, peu ou mal meublées, et se trouvèrent enfin dans une vaste chambre, éclairée par deux bougies, n'ayant pour croisées qu'une lucarne dans le plafond, couverte d'une toile destinée sans doute à cacher ce qui allait se passer aux espions qui auraient eu la fantaisie de se promener sur les toits. Au 'fond de la chambre, on voyaitune grande alcôve, dont l'intérieur était dissimulé derrière d'épais rideaux. Dans cette alcôve quelqu'un allait et venait, sans que nul pût voir ce qui s'y passait. Il y avait dans la chambre environ vingt personnes, des femmes pour la plupart. Chacun se tenait debout, silencieux, immobile, dans l'attente de quelque mystérieux événement. Quand onze heures sonnèrent, une voix se fit entendre derrière les rideaux.
— Fermez les portes !
Le gardien obéit, vint se placer derrière les assistants qui, d'un mouvement unanime, s'age-
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nouillèrent. Au morne moment, les rideaux s'ouvrirent, laissant voir, au fond de l'alcôve, à la place du lit, un autel illuminé, sur lequel était dressé un crucifix de bois noir et, au pied de l'autel, un vieillard, un prêtre en cheveux blancs, vêtu des ornements sacerdotaux et assisté de deux hommes, jeunes encore, qui remplissaient l'office des enfants de chœur. La messe commençait. A ce spectacle, Dolorès ne put retenir ses larmes. Après avoir pleuré, elle pria. Elle prîa avec ferveur pour Philippe, pour Antoinette, pour ceux qu'elle aimait, pour ellemême. La cérémonie dura peu. Le prêtre adressa aux assistants quelques courtes exhortations. Le temps était passé des grandes pompes et des longs sermons. A toute minute, on pouvait être surpris, et la vie de tous ceux qui étaient présents eût été menacée, si on les eût arrêtés dans cette modeste chambre, devenue, pour quelques instants, le dernier asile de l'Eglise romaine proscrite. Lorsque la messe fut dite, les rideaux furent de nouveau fermés et les fidèles sortirent peu à peu, non sans avoir déposé dans un tronc une offrande destinée au vénérable prêtre qui avait officié. Au momentoù Dolorès et Cornélie allaient se retirer, le courageux vieillard passa auprès d'elles. Il était vêtu comme un brave patriote, et
si bien déguisé qu'elles ne l'auraient pas reconnu s'il ne leur eût adressé la parole. Quant à l'autel et aux vases sacrés, ils avaient disparu comme par enchantement.
Tantôt dans cette maison, tantôt dans une autre, Dolorès put assister régulièrement aux offices. Il ne se passait pas de dimanche sans que Cornélie la conduisît dans quelque mystérieux réduit où des chrétiens en petit nombre semblaient se donner rendez-vous pour prier. Elle fut de la sorte initiée à des actions héroïques dont le spectacle lui apprit à braver les persécutions qui menaçaient les citoyens. Elle fut entraînée à son insu, mais heureuse de se dévouer, dans un complot immense, sorte de ligue secrète, formée naturellement, sans entente préalable, par les gens de bien, pour venir en aide à ceux d'entre eux que le bras redoutable du Comité de sûreté générale pouvait atteindre. C'est ainsi qu'un soir, elle accompagnait Cornélie qui allait porter des vivres à un noble poursuivi et caché aux environs des Invalides; c'est ainsi qu'un autre soir, elle aidait une vieille religieuse à sortir de Paris où elle était vouée à la mort. A celte existence de dévouement, Dolorès se passionna jusqu'à s'exposer parfois imprudemment, sans nécessité. Elle était fière de pouvoir seconder
les époux Bridoul. Elle conçut pour eux une admiration et un attachement qui lui inspiraient tous les jours le désir de les égaler dans la tâche \ laquelle ils s'étaient si courageusement consacrés.
Cependant Coursegol, ignorant la plupart des dangers auxquels Dolorès s'exposait ou ne les connaissant que lorsqu'ils avaient cessé d'exister, alors qu'il ne pouvait plus que blâmer ce qu'il appelait des témérités inutiles, ne perdait pas de vue les causes qui l'avaient décidé à faire avec elle le voyage de Paris. Ce qu'ils se proposaient, Vêtait, l'on s'en souvient, de retrouver Philippe de Chamondrin et Antoinette de Mirandol, disparus l'un et l'autre durant l'incendie du château au moment où le marquis allait mourir. Bien jue Bridoul persistât à affirmer que son ancien capitaine n'était pas dans Paris, Coursegol ne se déc< rageait pas. Durant trois mois, il se livra aux recherches les pins actives. 11 retrouva d'anciens soldats qui avaient, comme lui, fait partie de la compagnie de M. de Chamondrin. Il arriva jusque v"oez quelques-uns des amis de son maître qu'il avait connus lors de son premier séjour à Paris. H fréquenta les lieux publics. On le vit tour à tour aux Jacobins, aux séances des sections, dans les tribunes de la Convention, au palais
Egalité, partout où il pensait pouvoir retrouver Philippe. Nul ne put le mettre sur les traces de ce dernier. Chaque soir, en rentrant, après avoir battu le pavé durant toute la journée, il rendait compte àDolorèsde l'inutilité de ses recherches. Celle-ci l'écoutait tristement. Puis, elle hochait la tête et disait :
— Bridoul a raison. Philippe et Antoinette ont émigré. Nous sommes condamnés à ne les revoir peut-être jamais. Après tout, cela vaut mieux, puisqu'ils sont en sûreté.
Mais, même en essayant de se consoler ainsi, elle ne parvenait pas à imposer silence au chagrin profond déchaîné dans son cœur. Ce qui la désespérait, c'était moins la séparation que l'incertitude. Si vivre loin de ceux que Ton aime est un mal cruel, ce mal n'est-il pas plus cruel encore lorsqu'on est à ce point incertain de leur sort, qu'on ne peut dire s'ils vivent ou s'ils sont morts? Dolorès aimait Antoinette comme une sœur, et Philippe, avec des sentiments plus tendres, bien qu'elle se fût sacrifiée volontairement, résignée à ne voir jamais en lui autre chose qu'un frère. Elle ne pouvait cependant oublier les émotions violentes que. ce nom si cher faisait jadis naître en elle. Elle eût payé de sa vie la satisfaction d'apprendre que Philippe était heureux.
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— Allons, ma fille, ne pleure pas, disait Coursegol. Nous finirons bien par savoir ce qu'ils sont devenus.
— Ils habitent pour sûr quelque part, en Allemagne ou en Angleterre, ajoutait Bridoul, tourmentés à cause de vous, comme vous l'êtes à cause d'eux. Vous les reverrez un jour. Jusque-là, prenez patience.
Plus de quatre mois s'étaient écoulés ainsi, lorsqu'on annonça tout à coup que le roi, prisonnier au Temple, allait être mis en jugement. En même temps, le bruit se répandit que, dans le but de le sauver, un certain nombre de gentilshommes émigrés , trompant la vigilance meurtrière de la police, étaient entrés dans Paris, décidés à tenter un coup de main au dernier moment.
Coursegol sentit renaître ses espérances. Il ne doutait pas que Philippe vne lut accouru pour jouer sa vie dans cette partie suprême. Ce fut avec l'espoir de le rencontrer qu'il assista au procès dumalheureux Louis XVI et que, le vingt et un janvier, il se rendit avec Bridoul jusqu'au pied de i'échafaud. Le roi fut décapité et Philippe ne parut pas. Alors Coursegol se décida à une dernière démarche à laquelle il pensait depuis plusieurs semaines.
On se rappelle que Philippe avait été attaché, dès son arrivée à Paris, à la maison du duc de Penthièvre, dans laquelle le chevalier de Florian s'était fait son introducteur. Seul de toute la famille royale, ce prince était demeuré en France sans y être inquiété. Il dut à ses vertus, à sa réputation, à sa bienfaisance, ce privilège dont l'histoire de ce temps n'offre pasd'autre exemple. Depuis la mort de sa bru, la princesse de Lamballe, qu'il n'avait pu sauver des mains des égorgeurs, il habitait avec sa fille, la duchesse d'Orléans, le château de Bisy à Vernon. Il vivait là, non en proscrit, mais en prince, déjà malade, frappé au cœur par la mort des siens, presque mourant, entouré de quelques amis et protégé contre toutes les tentatives des révolutionnaires par la vénération des habitants de Vernon, qui l'avaient exprimée, en plantant en grande pompe, devant le château du bon duc, un arbre de liberté, couronné d'une inscription ainsi conçue : Hommage à la vertu, et qui l'exprimèrent mieux encore, en envoyant, un peu plus tard, à son lit de mort une députation, pour le supplier de bénir, avant de quitter la terre, la petite ville dans laquelle il avait vécu ses dernieid jours.
Un matin, Courscgol s'élant fait délivrer,
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avec l'aide de Bridoul, un passe-port à la section du Temple, partit pour Vernon. On sait que cette petite ville est située à quelques lieues de Paris sur la route de Normandie. Coursegol, qui, en sa double qualité de paysan et d'ancien solfiât, ne redoutait pas la marche, fil à pied le trajet, durant lequel il put voir de ses yeux la misère qui régnait alors dans les provinces aussi bien qu'à Paris. C'était horrible. Il ne trouvait sur son passage que des champs dévastés, incultes, des villageois en haillons, affamés, tremblant de peur. La révolution, qui s'était annoncée à ces malheureux comme la délivrance et la réparation, ne leur avait encore apporté que des maux dont le terme semblait s'éloigner chaque jour.
Après avoir marché durant plusieurs heures, Coursegol entra dans Vernon sur le soir, passa la nuit dans une auberge, et le lendemain, au lever du soleil, il se présentait au château du duc de Penthièvre. Le bon vieillard pratiquait depuis longtemps l'habitude de recevoir tous ceux qui demandaient à lui parler. Il fut donc facile à Coursegol d'être admis auprès de lui. On (e fit entrer dans une galerie où se trouvaient déjà quelques personnes et par laquelle le duc devait passer pour se rendre à la messe qu'on célébrait tous les matins dans la chapelle du château.
A dix heures, Je duc parut. Coursegol, qui l'avait vu peu d'années auparavant, le trouva vieilli. Mais ce visage encadré de cheveux blancs n'avait rien perdu de l'expression de bonté qui lui était particulière. C'était toujours cette simplicité d'allures qui l'avait rendu cher aux pauvres gens. Au moment où il entra dans la galerie, les personnes s'avancèrent au-devant de lui. C'étaient pour la plupart des gentilshommes que son nom protégeait, dont il avait fait ses familiers, qui, grâce à lui, pouvaient demeurer en France sans danger. 11 les écouta d'un air distrait, regardant à droite et à gauche, tandis qu'ils lui présentaient leurs hommages. Tout h coup, il aperçut Coursegol qui s'était discrètement tenu à l'écart, en attendant son tour. Il marcha vers lui, l'interrogea :
— Que désirez-vous, mon ami ?
Coursegol s'était incliné.
— Monseigneur, répondit-il, je suis le serviteur du marquis Philippe de Chamondrin qui jadis eut l'honneur de faire partie de votre maison.
Chamondrin ! Je m'en souviens en effet, un vaillant jeune homme auquel cette pauvre Lamballe avait fait obtenir une compagnie dans les dragons. J'ai eu récemment de ses nouvelles.
— De sesnouvellcs! s'écria Coursegol avec joie. Ah ï Monseigneur, où est-il ? Que fait-il ?
— Avez-vous intérêt à le savoir ? demanda le duc.
— Que Votre Altesse soit juge !
Et aussitôt Coursegol se mita raconter brièvement l'histoire des événements qui l'avaient séparé de Philippe, et comment Dolorès et lui étaient arrivés à Paris avec l'espoir de le retrouver. Son récit dut être éloquent, pathétique, car, lorsqu'il fut fini, des larmes roulaient dans les yeux de monseigneur de Penthièvre.
— Ah ! combien cette jeune fille doit être alarmée sur le sort de son frère ! s'écria le prince. Mais je veux la rassurer. Oui, j'ai reçu dernièrement une lettre du marquis de Chamondrin. On va vous la remettre. Vous la porterez à sa sœur. Elle me devra quelques heures de tranquillité. Mon cher Miromesnil, ajouta le duc, en s'adressant à un vieillard qui se tenait près de lui, veuillez faire rechercher, dans la correspondance du mois d'octobre dernier, une lettre portant la signature de ChamondriEL Vous la remettrez à ce brave homme.
Coursegol se confondait en reme^cîments.
Mais, sans l'écouter, le duc s'était rapproché de lui et lui dit à voix basse :
— - Mademoiselle de Chamondrin est-elle à Fabri du besoin?
— Oui, Monseigneur, répondit Coursegol.
— N'oubliez pas que je suis prêt à lui venir en aide, si cela était nécessaire. Faites-le-lui savoir en l'assurant de la part que je prends à ses malheurs.
Après ces paroles, l'aimable prince continua sa route, en s'appuyant sur le bras d'un gentilhomme de sa maison. Coursegol, rendu fiévreux par la certitude que Philippe était vivant, ne contenait qu'à grand'peine son impatience. Il attendait la lettre qui venait de lui être promise et qui lui permettrait de rapporter à Dolorèsune preuve de l'existence de ceux qu'elle aimait. Au bout de quelques instants, M. de Miromesnil revint. Il tenait dans les mains la précieuse lettre et la remit à Coursegol qui s'empressa d'y jeter les yeux. Elle était datée de Londres et avait été adressée au duc après la mort de madame de Lamballe. Il n'y était pas question d'Antoinette de Mirandol. Philippe y parlait même fort peu de lui. Mais n'était-ce pas déjà beaucoup que d'acquérir la certitude qu'il était vivant et de savoir où il était?
Pressé de placer ce document sous les yeux de Dolorès, Coursegol partit sur-le-champ. Mais, au
lieu de faire de nouveau la route à pied, il prit la diligence qui se dirigeait de Rouen sur Paris, et, le même soir, il pouvait, après plusieurs mois de recherches, rassurer enfin Dolorès sur le sort du jeune marquis de Chamondrin. La joie de la jeune fille fut immense. Elle remercia Dieu qui ramenait l'espérance dans son cœur au moment où elle commençait à désespérer. Si Coursegol l'eût écoutée, ils seraient partis sur-le-champ pour Londres, tant elle avait hâte de rejoindre Philippe et Antoinette qu'elle supposait mariés. Mais il lui démontra l'impossibilité actuelle de ce voyage. On ne pouvait gagner la mer qu'à travers les dangers les plus grands, auxquels il était difficile d'échapper. 11 y avait des camps formidables à traverser, les terribles décrets de la Convention et la mort peut-être avant d'arriver au terme de la route.
— D'ailleurs, ajouta Coursegol, que prouve cette lettre? que M. Philippe est sain et sauf. Mais, elle ne prouve pas qu'il soit encore à Londres.
— Coursegol a raison ! reprit Bridoul. Avant de songer à partir, il faudrait écrire à M. Philippe.
— Mais les lettres passent-eiïes plus facilement la frontière que les personnes? demanda Dolorès.
i86 LE ROMAN D'UNE JEUNE FILLE.
— Oh ! pour cela, j'en réponds ! Si vous voulez écrire, ma nièce, je connais un gentilhomme qui cherche à rejoindre Monsieur et qui se chargera de faire parvenir votre lettre.
— Allons ! j'écrirai, fit Dolorès en poussant un soupir. C'est égal, j'aurais préféré y aller moimême. Mais, puisque c'est impossible...
Elle s'arrêta, résignée à attendre les événements.
Coursegol respira. 11 avait craint qu'elle ne persistât dans la volonté de partir et ne l'obligeât à lui avouer que ses ressources étaient presque à bout et hors d'état de suffire aux exigences d'un long et pénible voyage.
Depuis la destruction du château de Chamondrin, Dolorès n'avait vécu que des bienfaits de Coursegol. Ce dernier était parvenu à réaliser dans d'assez bonnes conditions la petite fortune qu'il tenait de ses parents. Mais un séjour de quinze mois (JansBeaucaire, une année consacrée au voyage de Paris, à des temps d'arrêt dans diverses villes où il était nécessaire que Dolorès se reposât, avaient fortement ébréché son capital. Par bonheur, en arrivant à Paris, l'hospitalité généreuse des époux Bridoul s'était présentée à point pour lui permettre d'épargner ses dernières ressources. Elles consistaient encore en douze
cents livres en or. Néanmoins, il prévoyait l'heure où l'on ne pourrait plus vivre sous le toit de ces braves gens, sans abuser de leur complaisance. Ils refusaient avec énergie toute espèce de payement, et il se demandait avec effroi comment i! ferait vivre Dolorès, lorsque les douze cents livres seraient épeisées. 11 fit part de ses alarmes à Bridoiil. Mais celui-ci, loin de les partager, lui démontra qu'une somme semblable était dans €0 temps une fortune.
— Douze cents livres ! disait-il. C'est plus qo'il n'en faut pour entreprendre des affaires lucratives, solliciter une fourniture au comité de la guerre, spéculer sur les assignats et, avec de la prudence, réaliser des bénéfices.
Le conseil était bon. L'or et l'argent commençaient à devenir rares. Les assignats subissaient des variations quotidiennes qui laissaient la place à des opérations avantageuses pour quiconque pouvait disposer d'une somme en numéraire et savait l'employer habilement.