‹ Roman d'une jeune fille 1770-1794Chapitre 8 sur 17 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Au mois d'avril 1793, ou en germinal, comme on disait alors, environ huit mois après son arrivée à Paris, Coursegol se rendit un soir au palais Egalité. Le ci-devant Palais-Royal avait, à cette époque, un éclat, dont son aspect actuel ne saurait donner une idée. Il faut lire dans les journaux du temps la description des galeries où se pressait la foule, attirée par les distractions puissantes et malsaines réunies sur ce point. En un langage acerbe, indigné, Mercier nous en a laissé un tableau saisissant. Des tripots de jeu, des boutiques de filles, des bals publics, des librairies vouées à la vente des productions les plus infâmes, des restaurants pour les parties fines : voilà ce que Ton pouvait voir de chaque côté des galeries. La spéculation tenait là ses assises. Le vice y trônait, et, le soir venu, c'était le tumulte épouvantable d'un peuple circulant, affamé de

plaisirs, à Ifr lueur des lanternes, au son des violons qui montaient des salles de bal, placées dans les sous-sols, jusqu'aux oreilles des promeneurs.

Coursegol venait fréquemment au palais Égagalité. Il y avait tenté, sur le conseil de Bridoul, quelques opérations, qui consistaient à profiter de la dépréciation des assignats pour en acheter, de la hausse des cours pour les revendre. C'était le seul négoce auquel Coursegol eût consenti à se livrer. On trafiquait aussi sur les biens d'émigrés que la République mettait en vente à vil prix. Mais il n'avait jamais voulu se rendre acquéreur de maisons et de terres qu'il considérait comme volées. Après quelques soirées passées au palais Egalité, Coursegol connaissait la plupart des spéculateurs qui travaillaient en cet endroit, personnages gras, opulents, réjouis, satisfaits, dont l'aspect florissant semblait une ironie sanglante jetée à la face des malheureux qui mouraient de faim dans les faubourgs de Paris. On les voyait circuler dans le jardin, sous les galeries, donnant rapidement des ordres à des agents subalternes dont le rôle consistait à recruter les clients, à tromper les nouveaux venus, les provinciaux, les naïfs, pour leur extorquer leurs ressources, pour les jeter dans le gouffre qui

avait déjà dévoré des fortunes en grand nombre.

À ces financiers de bas étage, tous les moyens étaient bons pour duper ceux qui se confiaient à eux. Ils appelaient à leur aide les vins et les jolies filles, la luxure et l'ivresse, et désarmaient ainsi tous les crédules qui venaient au marché d'argent avec l'espoir d'y doubler leurs capitaux. Dans le palais Egalité, on conspirait contre la République, contre la fortune, contre le repos et même contre la vie des citoyens. Le terrible Comité de Salut public, cependant, fut toujours impuissant pour y, découvrir les ennemis redoutables du nouveau gouvernement qui s'y tenaient cachés. Si dans cette caverne mystérieuse, perfide, Coursegol ne fut pas perdu en y mettant le pied, c'est que Bridoul voulut lui servir de guide et de protecteur. Bridoul possédait de l'influence. Il présenta son camarade à quelques-uns des heureux spéculateurs du moment, le leur recommanda et fit si bien que plusieurs d'entre eux prirent Coursegol sous leur protection. Plein d'intelligence, d'énergie, de finesse, inspiré par le désir de réaliser rapidement des gains considérables en vue d'assurer le sort de Dolorès, il rendit en plus d'une circonstance des services importants. Obscur et modeste, il prêta son nom, à diverses reprises, pour cacher des opérations

qu'un personnage connu n'aurait pu faire sans danger. On l'employa, on voulut l'enrichir parce qu'on y avait intérêt, et tout d'abord il n'eut qu'à se louer d'avoir cherché la fortune de ce côté. Il était lancé, depuis plusieurs semaines, dans le vertigineux tourbillon où les uns, le plus petit nombre, trouvaient la richesse, presque tous la ruine. Chaque jour, après six heures, tandis que Dolorès demeurait auprès de Cornélie Bridoul, tandis que Bridoul se rendait dans les clubs où il était populaire, Coursegol venait au palais Égalité, se mêlait à la foule, s'informait de l'état des cours, quêtait les nouvelles et, riche de renseignements plus ou moins authentiques, tentait à la suite de ses puissants amis une petite opération, de laquelle il attendait l'accroissement de son mince capital.

Coursegol n'était qu'un paysan. Mais, longtemps soldat, il s'était frotté au public des grandes villes. 11 avait ainsi beaucoup appris. Le ferme bon sens de son ancien maître, le marquis de Chamondrin, avait en outre laissé en lui des traces profondes. Ses facultés intellectuelles s'étaient fortifiées d'une instruction relative et si, faute de pouvoir faire mieux, il n'avait abordé qu'avec répugnance un métier si nouveau pour lui, du moins il y apportait, en même temps que

beaucoup d'honnêteté, une prudence, un tact, une froideur qui, au milieu de la perturbation des cerveaux, devaient contribuer notablement à ses succès.

Ce soir-là, il arriva comme de coutume au palais Egalité. La nuit était venue. Les restaurants situés dans les galeries autour du jardin vomissaient une foule de gens repus, contents, excités, sinon ivres, heureux d'avoir à oublier, dans les distractions du jeu, de la spéculation, de la bonne chère, des femmes, les maux de la patrie et leur propre dégradation. Quelques-uns se pressaient pour trouver des places au théâtre de la République, à cent pas de là. D'autres achetaient les gazettes du jour. Ceux-ci se promenaient avec l'insouciante gaieté qui n'abandonne jamais les Français, même dans les jours difficiles, lorgnant insolemment des femmes éhontées qui, l'œil émerillonné, les épaules au vent, provoquaient les passants. Ceux-là couraient aux tripots, rêvant déjà des coups formidables qui devaient grossir les liasses d'assignats dont leurs poches étaient remplies.

Dans cette foule, certains promeneurs s'abordaient avec des propos mystérieux, échangeaient des signes de reconnaissance, et s'éloignaient ensuite pour causer plus librement dans le jardin.

LE CITOYEN JEAN VAUQUELAS. i93 C'est là qu'on se faisait des confidences, là que naissaient les espérances les plus contraires ; que les royalistes, les amis, les parents d'émigrés eu de suspects emprisonnés projetaient le retour des Bourbons ou la délivrance des malheureux entassés dans les prisons. Là, les observateurs de l'esprit public, espions au service du Comité de sûreté générale ou de la Commune, essayaient de surprendre les secrets qu'ils jugeaient hostiles à la nation. Parfois, des hommes au visage assombri, des femmes aux traits défaits, pâlis, traversaient la cohue. Le plus souvent c'était un père qui, vainement, avait cherché du pain pour ses enfants ; une femme dont le mari attendait, au Luxembourg ou à l'Abbaye, le jugement redoutable du tribunal révolutionnaire. Ces visages livides, affamés, désespérés, faisaient tache dans l'excitation générale. Mais nul ne les voyait, et les malheureux disparaissaient sans avoir excité ni la colère ni la pitié.

Les yeux deCoursegol étaient faits à ce spectacle auquel il assistait tous les soirs. Aussi, marchaitil dans les galeries, indifférent au tumulte déchaîné autour de lui, ne s'arrêtant que lorsqu'il rencontrait un groupe dans lequel on racontait, en les commentant, les nouvelles du jour. Tout à coup, on frappa sur son épaule. Il se retourna.

— C'est toi, citoyen Vauquelas ?

— J'ai à te parler, Coursegol.

En même temps, l'homme qui menait d'interrompre la promenade de Coursegol le prit par le bras et l'entraîna du côté du jardin. 11 était vêtu de noir, enveloppé dans une sorte de douillette puce qui lui eûtdonné l'air d'un prêtre, si son chapeau de forme élevée, orné de la cocarde nationale, ne l'eût désigné comme un patriote de la classe aisée. Son visage sec, maigre, creusé de rides profondes, indiquait qu'il avait depuis longtemps dépassé la soixantaine. Mais il n'avait d'un vieillard que la figure. Sa taille était si droite, son regard si ferme, sa démarche si pleine d'assurance, la blancheur naturelle de ses cheveux si bien dissimulée sous la poudre, que, vu de dos, il ressemblait à un jeune homme, et. vu de face, à un officier que la vieillesse aurait surpris dans les camps sans lui rien enlever de sa vigueur.

Lorsqu'ils eurent fait quelques pas dans le jardin, Vauquelas regarda autour de lui, ne trouva pas le lieu suffisamment sûr pour y faire à Coursegol la confidence qu'il venait de laisser prévoir, et sembla changer de plan.

— Je craindrais que les arbres n'eussent des

oreilles, fit-il, et ce que j'ai à te dire ne doit pas être entendu.

Sans rien ajouter, il se dirigea, toujours suivi de Coursegol, vers le café Corrazza. Us y entrèrent : la grande salle était pleine de con <> sommateurs qui lisaient les journaux ou discutaient avec chaleur. Un homme, monté sur une table, avait entrepris un long discours, afin de démontrer que la France était trahie par les agents des émigrés qui se cachaient dans Paris. La thèse n'avait rien de neuf. Mais l'orateur la développait avec énergie, et les auditeurslui faisaient la politesse de paraître la trouver à leur goût. Vauquelas, qui paraissait être un habitué de la maison, traversa cette salle pour aller dire un mot à un homme adossé contre le comptoir. Ce dernier, qui n'était autre que le propriétaire du café, s'empressa de le guider vers un petit cabinet. Coursegol les suivit, et le propriétaire s'étant retiré, les deux hommes se trouvèrent seuls.

— Voici plusieurs mois que je médite la proposition que je vais te faire, dit alors Vauquelas. Le jour où je t'ai vu pour la première fois, j'ai compris que tu convenais aux projets que je formais depuis longtemps et que, faute d'avoir rencontré un homme digne de ma confiance, je

n'avais pas encore exécutés. Mais, avant de te les communiquer, j'ai voulu te connaître. A ton insu, je t'ai étudié. J'ai apprécié la prudence que tu apportes dans toutes les affaires que tu traites. Tu me conviens. Si ce que j'ai à te confier te convient également, notre fortune à tous les deux est assurée.

— Je fécoute, citoyen Vauquelas, répondit Coursegol; mais je dois te dire qu'il est inutile de me confier tes plans, s'ils ne sont d'une probité absolue.

— Tu vas en juger, reprit Vauquelas, sans paraître blessé par la réflexion de Coursegol. Le mois dernier, la République a rendu un décret contre les émigrés, qui ordonne la confiscation de leurs biens au profit de la nation. La mesure a été exécutée sur-le-champ. Le gouvernement se trouve donc possesseur d'une quantité considérable de biens nationaux. Il va les mettre en vente. Ces biens tomberont dans toutes sortes de mains. Ils seront divisés, morcelés, et les propriétaires actuels , lorsqu'ils rentreront en France, n'auront aucun droit à faire valoir pour entrer en possession de ce qui leur appartenait. Eh bien, je me suis demandé si procéder à l'achat d'une partie de ces biens ne constituerait pas à la fois une opération habile et une bonne action.

— Comment cela? demanda Coursegol, qui écoutait attentivement son interlocuteur.

— Sans doute, continua ce dernier. Quel est i intérêt des propriétaires dépossédés? C'est que leurs biens soient achetés aux conditions les plus avantageuses pour les acquéreurs, et entretenus en bon état par ces derniers. Les brigands qui nous gouvernent tomberont un jour. Les émigrés verront alors les frontières se rouvrir devant eux. Ne seront-ils pas heureux de retrouver leurs propriétés entre des mains habiles, soigneuses, et de pouvoir en recouvrer la possession par le remboursement pur et simple du prix d'achat ?

Coursegol ne répondit pas sur-le-champ. Il réfléchissait.

— L'opération serait honnête, en effet, fît-il tout à coup. Mais, si vous achetez aujourd'hui des biens nationaux, si vous les cédez plus tard à prix coûtant aux propriétaires que la République a dépossédés, où sera votre bénéfice?

— J'aurai payé en assignats, on me remboursera en numéraire.

Vauquelas prononça ces paroles victorieusement. Puis, comme s'il eût redouté les objections et les scrupules de Coursegol, il s'empressa d'y répondre à l'avance en développant ses projets. Les assignats ont déjà subi une déprécia-

tion considérable. Avec cinquante mille francs d'argent on peut, aujourd'hui, se procurer pour deux cent mille francs d'assignats. La dépréciation deviendra plus grande encore, après la prochaine émission. Il est tel immeuble, dans le faubourg Saint-Germain ou dans le faubourg du Roule, qui sera vendu par la République au prix de deux millions, mais qui, en réalité, ne coûtera à l'acquéreur que deux cent mille livres. Plus tard, ce dernier reviendra au prix nominal qu'il aura payé. Seulement, il exigera d'être remboursé en deniers sonnants. Il n'y a rien là que de très-naturel.

— Et en quoi puis-je vous servir? demanda timidement Coursegol, que la perspective d'une fortune assurée à Dolorès disposait à se laisser convaincre.

— En me prêtant ton nom. Nous achèterons tantôt sous le mien, tantôt sous le tien, de façon à ne pas être accusés d'avoir accaparé.

— Mais, où trouverons-nous de l'argent?

A cette question, Vauquelas se leva et, sans hésiter, il répondit :

— Puisque j'ai commencé à te donner ma confiance, tu l'auras tout entière ; viens chez moi.

Vauquelas, nous l'avons dit, arrivait à cet âge

terrible de soixante-dix ans, qui, pour la plupart des hommes, est l'âge de la décrépitude, sinistre avant-courricrc de la mort. Mais, en vertu d'un heureux privilège, le temps n'avait ni courbé son corps ni affaibli ses facultés. La lucidité de son esprit, la vigueur de ses membres, s'étaient conservées comme s'il eût été destiné à l'une de ces vieillesses centenaires qui, lorsqu'elles sont gaillardement portées, font regretter les temps fabuleux où les dieux pouvaient accorder aux hommes l'immortalité. Son œil gardait encore toute l'ardeur des jeunes années. Dans sa poitrine robuste, on devinait une âme que ne pouvaient affaiblir les hivers accumulés sur elle. Au temps de la royauté, Vauquelas avait appartenu à la magistrature d'Arras. Veuf, sans enfant sur le sort duquel il eût à trembler, il avait vu venir la Révolution, puis la Terreur avec une sorte d'indifférence, sans toutefois se laisser surprendre par elles. Le dix août le trouva dans Paris, n'appartenant plus depuis deux ans à la magistrature et attiré vers les événements par le désir d'en tirer parti pour grossir sa fortune, déjà considérable, et de se mettre dans les bonnes grâces de ceux qui occupaient le pouvoir.

Il s'était installé à l'extrémité du faubourg du Roule, dans une petite et modeste maison qu'un

jardin clos de murs cachait à tous les yeux. Servi par une vieille femme qu'il avait amenée d'Arras, il vivait là comme un vieillard désireux de rester étranger aux émotions du moment et de finir ses jours en repos. ïl ne recevait personne dans sa maison. On n'y voyait jamais de visiteurs d'aucune sorte, et, dans l'existence quotidienne de Vauquelas, tout semblait arrangé pour mettre ses voisins dans l'impossibilité de s'occuper de lui. Dans le quartier, on le prenait pour un pauvre homme qui avait perdu sa famille et ses biens à la suite d'entreprises malheureuses. Il ne sortait jamais que vers le soir et ne rentrait que fort avant dans la nuit. Un sans-culotte de son quartier, dont les soupçons avaient été éveillés par des allures si mystérieuses, eut une fois la fantaisie de le suivre. Il flairait un conspirateur. Il le vit entrer dans le palais Égalité, parler à diverses personnes qui paraissaient l'écouter avec une extrême déférence, et se rendre ensuite chez l'un des membres les plus influents du Comité de salut public, d'où il ne sortit que vers deux heures du matin, pour retourner chez lui. Pour le coup, l'espion improvisé pensa qu'il avait affaire à un agent de la police sccroic du Comité. Dès ce moment on ne s'occupa plus de Vauquelas. On le jugea trop à craindre pour

pousser plus loin les investigations dont un moment il avait été l'objet.

En réalité, Vauquelas n'était autre chose qu'un homme dévoré du désir de posséder des richesses. Il n'avait qu'une passion, celle de l'argent. C'est elle qui le poussait, en dépit d'une fortune qui suffisait dix fois à ses modestes besoins, dans des opérations financières multiples et diverses. C'est elle qui lui avait suggéré l'idée de proposer ses services aux hommes les plus importants du pouvoir, afin d'acquérir leur amitié, leur influence, leur protection. Dans tous les actes du gouvernement, dans les événements qui, de jour en jour, se succédaient, il ne voyait qu'un prétexte à spéculation, — goût bien étrange et qui paraîtra tel lorsqu'on saura que Vauquelas, ayant dépassé l'âge où l'on aime les femmes et n'aimant pas le jeu, ne demandait à la fortune d'autre jouissance que celle d'entasser sou sur sou ses bénéfices quotidiens. Hors de là, pour cet homme singulier, la politique n'existait pas. Que l'on fût en paix ou en guerre, que l'on obéît à la Commune ou à la Convention, que l'on adorât l'Etre suprême ou la déesse Raison, que dix innocenls fussent condamnés à mort, peu lui importait. TVates ces choses ne l'intéressaient que par b rapport qu'elles

pouvaient avoir avec le marché sur lequel il opérait. C'est ainsi qu'il s'était tour à tour lié avec les Girondins, avec les Jacobins, et qu'il devait plus tard se faire l'homme lige des Thermidoriens. Il avait prêté de l'argent à Mirabeau. Il spéculait avec Barras et Tallien , se mettait toujours au service de ceux qui possédaient la puissance dans le présent ou lui paraissaient devoir la posséder dans l'avenir.

Tel était l'homme dont Coursegol, grâce a sa finesse méridionale, à sa probité, avait capté la confiance. Il s'était trouvé sur le chemin de Vauquelas au moment où ce dernier commençait à comprendre que les opérations sur les assignats ne pouvaient plus donner que des résultats douteux, et cherchait autour de lui un homme sûr, qu'il pût s'adjoindre pour se livrer à des entreprises d'une autre nature et d'un succès plus certain. En ces temps de terreur générale, il était difficile de bien placer sa confiance. La dénonciation — arme meurtrière, à la portée de toutes les mains — servait fréquemment à des vengeances personnelles; nul n'était à l'abri de ses coups, et Vauquelas avait à cœur de ne révéler ses plans qu'à un individu incap ible de les trahir. En quittant le café Corrazza, les deux hommes sortirent ensemble du

palais Egalité. Il était environ huit heures. Ils montèrent dans l'un des cahriolets qui stationnaient près du théâtre de la République, et Vauquelas donna l'ordre au cocher de les conduire à l'extrémité du faubourg du Roule.

Au bout de vingt minutes, la voiture s'arrêta non loin des Folies-Bcaujon. Le cocher payé et renvoyé, Vauquelas et Coursegol traversèrent des terrains vagues qui s'étendaient, en cet endroit, entre la rue du Roule et les Champs- Élysées. Tout ce quartier était sombre, isolé. On n'y voyait qu'un petit nombre de maisons entourées de jardins. Des hôtels somptueux se sont élevés depuis sur cet emplacement, des boulevards y ont été ouverts; mais, à l'époque où se passe ce récit, il n'y avait qu'un faubourg semblable à un village. C'est là qu'habitait Vauquelas. Au milieu d'un grand jardin, s'étendait une maison assez vaste. Tandis que les deux hommes, se dirigeant vers l'habitation, traversaient une allée de tilleuls coupés à leur sommet aussi uniformément que ceux de Versailles, un énorme chien vint se jeter dans leurs jambes en aboyant. D'un geste et d'un mot, Vauquelas 1 apaisa. Puis, se retournant vers Coursegol, il dit en souriant :

— C'est le gardien de ma demeure. Il suffirait

aa besoin pour tenir en échec une bande de malfaiteurs.

Ils arrivèrent à la maison et furent reçus pap une vieille femme, qui les introduisit dans une salle située au rez-de-chaussée.

— Donne-moi une lanterne et va dormir, ma bonne, lui dit Vauquelas.

La vieille disparut et revint bientôt portant d'une main un flambeau de cuivre à deux branches qu'elle déposa sur une console, et, de L'autre, la lanterne demandée qu'elle remit à son maître.

— Suis-moi ! fit alors ce dernier, en s'adressant à Coursegol.

Coursegol le suivit. Ils sortirent du salon , traversèrent plusieurs pièces peu et mal meublées, à l'extrémité desquelles ils se trouvèrent dans un couloir. Là , Vauquelas ouvrit une porte, Coursegol vit alors un escalier étroit qui descendait en spirale dans un caveau, où ils s'arrêtèrent.

— C'est icï ma cave ! Oh! elle est bien garnie, fit Vauquelas en souriant.

11 n'affirmait rien qui fût contraire à la vérité. Bouteilles et tonneaux pleins, les uns rangés le long du mur, les autres placés sur des étagères, attiraient les regards de Coursegol. Mais

il ne comprenait guère pourquoi Vauquelas l'avait fait venir jusque-là, s'il ne devait lui montrer autre chose. Soudain celui-ci s'écria :

— Tu me demandais tout à l'heure si je possédais des fonds suffisants pour l'affaire que je te propose. Tu en jugeras, car je vais te révéler un secret.

En même temps il saisit un outil de jardinier qui se trouvait là comme par hasard, gratta le sol sous ses pieds et mit à nu une dalle blanche de forme carrée, au centre de laquelle était scellé un anneau qui lui permit de la soulever.

— Regarde ! dit-il.

Coursegol baissa la tête et regarda. 11 vit une sorte de caisse enfoncée dans la terre dont les parois étaient en fer et dans l'intérieur de laquelle étaient entassés des sacs de toile grise pleins d'or et d'argent. A travers les mailles de la toile, le métal apparaissait resplendissant, tirant l'œil, avec des reflets éblouissants. Vauquelas parut jouir un moment de la surprise de Coursegol. Mais c'est en vain qu'il essaya de découvrir, sur le visage de ce dernier, un sentiment de cupidité ou d'envie. Coursegol était étonné, peut-être ébloui, par la vue de tant de richesses, mais nulle mauvaise pensée ne traversa son esprit. Vauquelas respira. 11 venait de

soumettre l'homme auquel il accordait sa confiance à une épreuve décisive, de laquelle celuici sortait victorieux. Puis il reprit :

— IL y a là deux millions !

— Deux millions ! Ils vous appartiennent?

— Ils m'appartiennent.

— Et vous ne vous trouvez pas assez riche ! Vous voulez en acquérir encore?

— Oh ! c'est pour moi une question de santé. Si je cessais de travailler, je ne tarderais pas à mourir, c'est certain, et je veux vivre ! Oh ! c'est bon de vivre !

11 y eut un moment de silence. Vauquelas jetait, sur la fortune cachée là, des regards épris, remplis de tendresse.

— D'ailleurs, je te l'ai dit, reprit-il, en nous enrichissant, nous accomplirons une bonne action. Nous achèterons quelques-uns de ces beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, dont les maîtres ont émigré et que la nation a confisqués. Nous les entretiendrons soigneusement. En d'autres mains, ils ne tarderaient pas à tomber en ruines. Dans les nôtres, leur valeur ne fera que s'accroître, et lorsque les premiers propriétaires voudront y rentrer, ils retrouveront leurs appartements tels qu'ils- les avaient laissés. Ils nous payeront et nous en garderont une éter-

nelle reconnaissance. Allons, mon garçon, décide-toi; acceptes-tu de devenir mon associé, un autre moi-même ?

— J'accepte, répondit Coursegol.

Il voyait à quelques années de là sa fortune assurée , Dolorès pour toujours à l'abri du besoin.

— Sais-tu écrire ? demanda tout à coup Vauquelas.

— Mal !

— Tant pis. Tu aurais tenu les comptes de nos opérations, et de la sorte nous n'aurions pas eu à mettre un employé dans nos secrets, je ne peux faire moi-même ce travail. Mes yeux ne sont pas très-bons.

— J'essayerai, répondit Coursegol, qui maudissait intérieurement son ignorance.

Soudain, une idée traversa son cerveau.

— Mais, j'y songe, s'écria-t-il tout à coup. Ce travail que tu ne peux faire et que je ferais mal, nous pourrions le confier à ma fille.

— Ta fille ! Tu as donc une fille ! Tu ne m'avais pas dit que tu fusses marié !

Coursegol garda le silence. Il semblait hésiter.

— Ma foi, fit-il soudain, confidence pour confidence !

Et il raconta sur-le-champ l'histoire de Dolorès et la sienne. Lorsqu'il eut fini, Vuiiquelas se frottait les mains en signe de joie.

— Oh ! celle-là ne nous trahira pas, dit-il. Allons, tout est pour le mieux.

En même temps, il recouvrait la cachette dans laquelle étaient enfouis ses trésors. Puis, les doui hommes remontèrent dans le salon où Coursegol avait été d'abord introduit. Ils y restèrent longtemps encore, l'un exposant ses plans pour l'avenir, l'autre l'écoutant et ne relevant que par des observations courtes, mais judicieuses, ce qui ne lui paraissait pas suffisamment clair. 11 était plus de minuit lorsqu'ils se séparèrent.

Coursegol revint à pied à la rue Antoine. A deux reprises, il fut arrêté par des patrouilles de sectionnaires qui circulaient dans Paris, durant toute la nuit. Mais, grâce à sa carte de civisme, il fut aussitôt relâché. A huit jours de là, Dolorès et Coursegol quittèrent la maison de Bridoul pour aller s'établir dans celle de Vauquelas. Cette séparation fut triste. Cornélie Bridoul aimait Dolorès autant que celle-ci l'aimait. Mais on se promit de se revoir souvent, et cette promesse atténua beaucoup la tristesse des adieux.

Page 1