UN CHAPITRE DE GEORGE SAND
Ils suivaient l’étroit sentier bordé de haies vives
où chantaient des volées d’oiseaux. La silhouette de Camomille, dont le corps souple et nerveux était emprisonné dans une amazone, se détachait vigoureusement en pleine lumière. Fantasio la suivait à quelque distance, inerte, et s’abandonnait machinalement aux ondulations de sa monture. Tous deux gardaient le silence. Quand les chevaux eurent dépassé le mur du parc, elle s’arrêta pour lui donner le temps de la rejoindre.
— Fantasio, dit-elle d’une voix grave, je ne chercherai pas à vous convertir à ma religion... Je suis athée.
- Je ne suis encore que sceptique, murmura Fantasio.
— Les hommes ont fait les lois ; je les subis, je ne les accepte pas.
Il se fit un nouveau silence.
— Dans un état politique où la femme ne gouverne pas... Vous bâillez, Fantasio?
— Excusez-moi, chère amie.
— Dans l’ordre des êtres créés, la femme est sur l’échelon le plus rapproché de Dieu.
— Dieu n’est qu’une hypothèse, mon idole, et comme l’a dit un jour M. Buloz, Dieu est un sujet qui manque d’actualité pour la Revue... Sa couverture me fait penser à un article que j’ai lu sur le café au lait. Il paraît que cette nourriture est assez malsaine.
— Esprit débile, voilà donc la mesure de votre étroit cerveau. Voilà l’homme, ce maître de la nature, ce roi brutal et lâche dont le despotisme est tempéré par la galanterie. Nous sommes vos esclaves, Fantasio, mais vous êtes nos valets.
— Très humble serviteur, chère Camomille.
— Faites-vous toujours des vers ?
— Quand il pleut. J’ai envie de me marier.
— Insensé! dit la jeune fille en jouant avec sa cravache, vous ne pouvez donc pas vivre sans maître? Qu’est-ce que le mariage ?Une association libre, qui ne peut et ne doit pas être indissoluble. Deux êtres qui s’aiment sont unis. Qu’importe à leur serment volontaire l’écharpe tricolore d’un maire ou la bénédiction d’un prêtre ?
— Que vous êtes belle ainsi, dit Fantasio ému, et comme je t’aime !...
— La passion marche au crime comme le fleuve à la mer, comme l’âme à la mort. La vertu, le devoir, la
raison ne peuvent la suivre dans les inaccessibles hauteurs des routes de l’atmosphère.
Elle s’arrêta, et, d’un bond de son cheval, s’élança sur une roche druidique. Là, elle se tint immobile dans la pose sculpturale de Velléda, belle comme Minerve armée.
Fantasio saisit son crayon.
— Mais pourquoi, dit-il en esquissant rapidement l’amazone, as-tu fait mourir tes sept maris, ô ma douce Barbe-Bleue ?... Une chose étrange encore que j’ai remarquée, c’est que tu n’as épousé que des naturalistes et des horticulteurs ?
— J’aime les fleurs, mes sœurs végétales, les étoiles, les parfums et les accords. Et toi, ô poète, ne joues-tu pas de la harpe ? Ta main virile n’aime-t-elle pas à pétrir le marbre, à combiner des couleurs? Oh! Fantasio, jamais nul rêve humain ne s’accomplit et ne marche dans sa réalité. Poètes, enchâssez vos larmes comme des perles rares, et chantez !
— Le poète qui aime oublie sa lyre. C’est quand on n’aime plus qu’on aligne des vers.
— L’âme déchirée vibre, comme un violon brisé chante plus sonore, Ami, jamais l’arbre foudroyé ne refleurira, jamais l’aigle blessé ne reprendra son essor vers la nue. Lys grandi à l’ombre, jamais je ne m’épanouirai au soleil.
— Ne vous exaltez pas ainsi, Camomille; ces accès sont mortels, ces souvenirs empoisonnés.
— Tais-toi, enfant, homme, frère inférieur. Qui s’avance au milieu de la nef silencieuse ? Qui trouble ainsi le repos du vieux Saint-Pierre de Michel-Ange? Qui fait résonner la dalle sonore sous sa botte éperonnée? Qui marche fier , la poitrine couverte d’une cuirasse d’or, l’œil brillant, la lèvre rouge, la chevelure parfumée ? Ce sont les monsignori...
En ce moment, passa près d’eux une petite fille, vêtue d’un jupon court à raies blanches et noires, gardant un troupeau d’oies, une baguette à la main.
— Hé ! petite, quel est ton nom?
— Fadette, monsieur.
— Et quelle est cette habitation qu'on aperçoit derrière ce bouquet d’érables ?
— C’est la demeure à marne Blanchet, qu’a épousé son fils le Champi.
— Sommes-nous loin de la Mare-au-Diable?
— La v’ialà. Tiens, c’est les Bessonsàmame Champi.
L’aîné des deux petits paysans s’approcha de la Fadette
et lui dit à l’oreille :
— Tâche donc d’ies pardre dans la forêt, ces deux Jean-Flutiaux de Nanterre, quipassiont l’eau sans bâti aux.
— Merci, petite...
— Ah ! dit Camomille en lançant son cheval dans les bruyères, cette jeune vierge me soulève le cœur... Ces chaumières, ces moutons, ces herbages, ces senteurs
fortes et odorantes, ce village d’opéra-comique avec son clocher sans paratonnerre, ces maisons blanches, couvertes de tuiles rouges, ces églogues de dindons... (V angélus sonne.) Ote donc ton chapeau, Fantasio!
— O tambours de la nature, battez aux champs pour cette bonne parole.
— Ces cimes onduleuses comme l’échine d’un reptile, la surface assombrie de ce lac sévère, ce ciel déployé comme un tapis d’azur, voilà ce que je salue !
— Calmez-vous, Camomille, votre esprit sera plus tranquille et plus tort.
— Mon corps est une machine, mon esprit un vertige, ma conscience un chaos, mon âme un naufrage où mes pensées flottent comme des cadavres. Je suis la révoltée, et j’ai volé les ailes d’Icare pour plonger dans lesténèbres etle silence. Je ne croispas. Mon âme, comme un miroir servile, a gardé l’image réfléchie de toutes les idées humaines. Mais pourquoi chercherais-je à t’entraîner dans ces ruines où le désespoir fai t sombrer mon navire ? La Philosophie est une froide statue qui me montre la route d’un doigt inflexible ; la Religion te prendra par la main et t’accompagnera dans le voyage. Je ne veux pas empoisonner la source où tu désaltères ta lèvre avide. Sois donc maudit! Va, marche appuyé sur tes béquilles, puisque sans elles tu ne saurais marcher seul. Voyageur fatigué, repose-toi sur le bord de la route poudreuse, rejette le fardeau trop lourd pour ton épaule qui se dérobe ; j’irai seule, comme les aigles, car mon amour tue les colombes. Les astres ne sont plus soumis à la loi d’harmonie, tout être vivant s’agite dans un rêve. Tu ne vaux pas l’honneur d’être dompté par une femme ; repais ton esprit d’illusions, ton âme de croyances, ton œil de mirages... Je te hais! Je mourrai sans avoir connu le cœur trempé que je n’aurais pu tordre dans cette main qui assouplit les métaux... Je mourrai sans avoir trouvé mon maître, et j'aurais aimé obéir; mais tous les hommes que j’ai vus naître et que j’ai vus mourir étaient mes inférieurs, comme toi, Fantasio, et je les ai méprisés.
— Le ciel se couvre de nuages; je crains que la foudre...
— Le tonnerre? Je l’appelle... Je lui donne cinq minutes pour me foudroyer !