‹ Roman incohérentChapitre 25 sur 93 · TÉNÉBREUSE HISTOIRE DE BALZAC · texte numérisé non relu

TÉNÉBREUSE HISTOIRE DE BALZAC

1 y a, dans Paris, de ces rues déshonorées d’où une femme du monde ne peut sortir sans opprobre qu’en finissant ses jours dans un cloître.

La rue de Y Homme qu'on observe est une de ces rues qui, pour leurs habitants, équivalent à trois condamnations infamantes. La boue noire et fétide qui fait glisser sur un pavé inégal le pied du penseur, est la même qii tachait les chausses des bourgeois hoquetonnés du temps de Philippe- Auguste. Un pâle rémouleur y a installé sa mécanique, et une pie sinistre, apportée là par quelque main maudite, se jette éperdûment dans les jambes des hommes de police. En levant !a tête entre les maisons, si hautes qu’elles semblent se rejoindre dans un accouplement infâme, on aperçoit autant de ciel qu’un prisonnier peut en voir par le soupirail oblique à triples barreaux de fer de son cachot.

Dans un coin, une femme, à tête de chouette, empaquetée de haillons, était accroupie dans la pose d’une chiffonnière de l’antique Babylone. Le bruit d’un marteau sur un chaudron accusait la vie sourde et travailleuse de la fournaise aux mille bras tordus de ses

cyclopes, aux mille cerveaux qu’elle dévore et broie dans ses engrenages d’acier poli. Un étalage de fruitier montrait des légumes desséchés comme des conserves alimentaires dans cette atmosphère sans oxygène.

Par une de ces averses soudaines qui changent les rues en fleuves sans les nettoyer, et les rendent plus désertes que le premier coup de canon des Invalides un jour de tempête populaire, vingt acteurs delà Comédie humaine se trouvaient rassemblés sous une porte cochère de cette rue. C’était la marquise de Maufrigneuse qui, par un caprice de grande dame, avait congédié sa voiture. (Voir la Dernière Incarnation. — Splendeurs et Misères des Courtisanes. — Esther heureuse. — Où mènent les mauvais chemins.) Gobseck, dont le gilet

déboutonné par le haut faisait osciller toutes les banques européennes, et qui, déboutonné par le bas, raffermissait les trônes; Vautrin, l’homme à la palatine, dont l’œil, pailleté de soleil, tombait d’aplomb sur notre magistrature française prête à s’humilier, comme moi, devant la colossale grandeur de ce Cromwell du bagne; Bianchon, dont le scalpel était déjà célèbre; Rastignac, qui cachait un Robespierre sous son frac bleu ; l’austère Michel Chrétien, que j’ai vu tomber au cloître Saint-Merri, frappé d’une balle entre les y eux, comme on tue les lions ; la Palférine, oisif qui fumait son cigare sur la première marche d’un trône^ pour lequel je l’avais créé ( Voir Prince de la Bohême)-, le beau Lucien qui, par dix

lignes insérées dans le Castor littéraire , avait mis à ses pieds le faubourg Saint-Germain, et dont le visage, velouté comme une pêche mûre, n’avait pas encore la livrée de bronze du vice. Il avait l'air aimé , et tous les passants, qui le croisaient dans la rue, se disaient : « T oilà un garçon qui connaît Coralie. » Dans l’angle de la porte cochère, adossé comme un cariatide, indifférent aux raffalesde pluie qui fouettaient son visage aux lignes burinées comme des sillons de lave, un homme sordide était courbé. Il y avait des drames, comme en rêvent les buveurs de vitriol, dans la façon dont il levait et baissait les paupières. S’il se fût redressé, la maison se serait écroulée sans lui faire plier les jarrets. Cet homme, le Samson des sociétés modernes, c’était Ferragus, le chef des Treize.

En ce moment, la marquise traversait la rue, posant son pied sur les pavés avec la délicatesse d’une chatte parisienne, suivie par un jeune officier.

Les ombres joyeuses dansaient aux vitres, aux échos d’une musique invisible, noyées dans un flot de lumières, de glaces, de fleurs, de dentelles, de diamants et d’épaules nues.

Les Treize étaient là.

Ges treize hommes, dont un seul aurait dépavé la . capitale en une heure, affectaient de ne pas se saluer. Ils ne se tutoyaient pas. Ils ignoraientleur propre nom. Une note fausse dans l’orchestre, un coup de fouet sous les fenêtres, un frôlement dérobé desoie, leur portaient un ordre, un signal.

Un domestique, circulant avec un plateau, s’approcha d’un ambassadeur étranger, la poitrine cuirassée de plaques d’assurances contre la curiosité.

— Où est la marquise? dit l’ambassadeur espagnol au domestique, qui cherchait à dissimuler ses mains royales sous le plateau qu’il présentait.

— Enlevée au milieu de quatre cents personnes à la faveur des illuminations. Montriveau a allumé la forge du petit entresol. Il l’a cravachée. Elle a voulu lui baiser la main et fumer son cigare... Voilà l’officier qui suit la femme de l’agent de change.

L’ambassadeur s’approcha rapidement de l’officier, et lui passa la main sur le crâne en murmurant :

«Dans une heure. — Chauve. — Borgia .»

Le domestique revint. Cette fois, il portait de l’orgeat.

— Ecoute, dit Ferragus, — on l’a reconnu, — demain, à 2 heures 17 minutes de l’après-midi, l’officier traversera larue Croix-des-Petits-Champs, dans un cabriolet. Il y a une maison en construction au n°32. La voiture passera sous l’échafaudage. Une pierre de taille de 2,000 kilogrammes arrivera, après 86 tours de cric, à la hauteur du 3e étage. — Un maçon coupera la corde à 2 heures 16 minutes, 39 secondes, 17 tierces. En vertu des lois de la pesanteur, la pierre, librement abandonnée à ellemême, tombera dans l’espace, crèvera le cabriolet et...

— Mais l’échafaudage ne dépasse pas le trottoir. Comment la voiture pourra-t-elle passer sous la pierre?

— Le maçon est des 13, le cocher est des 13, le cheval 13, la pierre 13, l’échafaudage lui-même s’avancera à l’heure convenue.

Un éclat de rire fit explosion dans les salons. Bixiou venait d’entrer, et avait salué une femme dont le mari n’est pas de l’Académie, en lui disant ce mot terrible qui réduisait à néant la candidature du futur immortel: «Votre mari se porte toujours... à V Académie? » Dix minutes après, les salons étaient déserts.

ROMAN INCOHÉREÏ1T

Le soir même, les Treize, sous pavillon neutre, croisaient dvant le rocher de Gilbraltar avec une cargaison de chocolat et d’échelles de corde. Dix minutes après, les batteries anglaises cessaient le feu, la garnison était jetée à la mer, les canons encloués, l’orgue du couvent détruit, et le cadavre de Sœur Guclule , apporté sur vingt-six épaules à bord de la N ouvelle-Reloise, qui fila sous sa toile, sans vapeur, sans bruit et sans fumée.

C’était la petite marquise du bal, dont la voiture blasonnée stationnait depuis sa disparition aux Portes Léonines de Montriveau, qui n’avait pas reçu ses lettres.

Le lendemain, on trouva placardé sur la poite de l’Hôtel-de-ville:

XIII adjuvantibus , Caveant consules, anno Vil Urbis conditœ!

Quand il y avait encore des joueurs de boule aux Champs-Elysées, un vieillard se laissait prendre sa canne pour mesurer les coups... C’était Ferragus

UN

Page 1