LA CONFESSION DE MADEMOISELLE JANE
M. DÉ RYONS. —JANE
de ryons (à part). — II faut que je devine cette femme, que je la confesse, que je la creuse jusqu’au tuf. {Haut) Vous paraissez agitée, mademoiselle. jane. — Je suis mariée, monsieur.
de ryons. — Je sais bien, mademoiselle; c’est un mot que j ai fait là.
jane. — C’est même une impertinence.
de ryons. — Mais certainement. Je suis l’ami des femmes et je ne leur dois rien que la vérité. Votre mari est furieusement sot de n’avoir rien su obtenir d’une
femme comme vous, et en l’épousant, par-dessus le marché.
jane. — Vous êtes assis dans son fauteuil. de ryons. — Oui, je prends sa place. Quel âge avezvous ?
jane. — Dix-sept ans, peut-être, je ne sais pas au juste. de ryons. — Je le sais, moi, vous en avez trentedeux. Le mensonge n’attend pas le nombre des années. Il y en a bien d’autres. Vous avez un joli chapeau. Combien coûte-t-il?
jane. — Je l’ignore.
de ryons. — C’est comme pour votre âge. Il coûte 120 francs; vous l’avez acheté le 17, à trois heures de l’après-midi. Vous aviez perdu un de vos gants; vous l’avez retrouvé dans la voiture.
Ai-je de bons avis ou de mauvais soupçons?
jane (à part). — Il est effrayant.
de ryons. — Je devine une femme à la couleur de sa robe, à la façon dont elle manie la fourchette, aux dents et aux genoux.
jane. — Excusez-moi, j’ai deux mots à écrire. de ryons. — Je devine à qui vous écrivez. C’est à Mme Leverdet. Ne faites pas trop de fautes d’orthographe. C’est assez des autres.
jane (écrivant). — Vous connaissez Mme Leverdet? de ryons. — Je crois bien. Elle a voulu me glisser sa fille, un ange de pureté, qui joue Schubert de mémoire. Trop de sentiment musical à la clef. L’année prochaine, elle lira le Chandelier. Ce n’est pas mal, cette petite pièce-là.
jane. — Elle s’appelle?
de ryons. — Antoinette. C’est un nom bien connu. Je ne l’oublierai pas.
jane. — Alors vous n’aimez personne?
DE RYONS. — Il n’y a pas de danger.
jane (i déplus en plus agitée,. — L’homme qu’onépouse vous trompe, l’homme qu’on aime vous insulte.
de ryons. — Qu’est-ce que ça fait? Est-ce que les cravaches ontété inventées pour les chevaux?
jane. — Non, monsieur, et si j’en avais une sous la main...
de ryons (à part). — : Ah! ah î Voici une vraie femme...
Et moi, imbécile, qui n’avais rien lu dans ce grand œil bleu. (Haut.) Approchez votre fauteuil. Nous sommes au confessionnal. Je dresse l’objectif de l’analyse et je mets votre cœur au point. Ne bougez plus !
jane. — Je m’accuse d’avoir...
de ryons. — Le récit aurait des longueurs. Le théâtre, comme disent les accoucheurs, ne se passe pas en conversations. Nous disions donc que cet affreux Voltaire...
jane. — C’est un vers de M. Ponsard.
de ryons. — Je parle de cet affreux voltaire, c’est-àdire votre fauteuil, sur lequel vous ne paraissez pas sur des roses. C'est donc bien désagréable ce que vous avez à m’avouer?
jane. — Ah ! tenez, vous ne savez pas... de ryons. — Voilà l’explosion. Allez comme ça. jane. — Ce que c’est qu’une jeune fille qui se marie. Elle marche à l’autel sans avoir coupé les pages du catéchisme de l’amour. Heureuses celles qui, à la pension, ont pu se faire une idée du mariage. Mais les autres, les pures, les saintes, les vierges...
de ryons. — Y en a-t-il beaucoup qui ignorent la théorie ?
jane. — Oh ! oui, allez. Au sortir de la mairie, elles vont à l’autel, de l’autel à table, de la table au bal, et du bal... Quant au reste, je ne veux pas le connaître.
de ryons. — On dit ça... et puis... on finit par faire comme Lucrèce, qui n’a crié qu’après.
jane. — Après que ma mère m’eut embrassée, elle s’éloigna en pleurant...
de ryons. — Tout le monde avait donc bien du chagrin à ce mariage-là? Et Monsieur votre mari pleura-t-il? Jane. — Oh ! lui...
de ryons. — Son siège était fait... Pauvre femme! comme dit Me Lachaud, dans les mitoyennetés conjugales.
Jane — Une jeune fille, à Paris, est élevée dans les sphères de l’idéal. Elle se figure qu’on se marie pour avoir des plumes à son chapeau et pour sortir seule dans les rues, comme papa et maman qui se disaient vous et ne s’embrassaient pas devant moi. Un jeune clerc de notaire vient dans la maison. La nature, la poésie, la musique les fleurs...
de ryons. — Et l’étude de son patron qu’il veut
acheter pour faire redorer les panonceaux. Allez toujours.
jane. — Je n’ose pas.
de ryons. — Fichtre ! En effet, c’est scabreux; mais au Gymnase, nous sommes en famille. jane. — Enfin je trouve cela révoltant.
de ryons. — Si toutes les jeunes fillesen disaient autant, que deviendrait la statistique de la population ? Et qu’avez-vous fait?
jane. — J’ai fermé les yeux.
de ryons. — Très bien. Et après?
jane. — Je me suis réfugiée dans la maternité. Nous autres femmes, nous n’avons pas à discuter l’œuvre de Dieu. Je passais toutes mes nuits habillée en toilette de bal. Alors, mon mari, orgueilleux et impatient, est allé porter son amour à d’indignes créatures, et je suis retournée dans ma famille, humiliée, brisée.
de ryons. — De fatigue? Tant de nuits en toilette de bal. Avouez qu’il y avait un peu de votre faute. On vous donnerait le paradis que vous le perdriez encore. C’est Alfred de Musset qui l’a dit... Il avait du talent. jane. — Ah ! monsieur, sauvez-moi !
de ryons. — Evidemment, il faut que je vous sauve. Je suis le terre-neuve des femmes à la mev, mademoiselle.