PRIÈRE DE M. RENAN
’ombre s’avance... Personne...
Jésus, nous voilà bien seuls. Non, je ne veux pas que le séminaire de Saint-Sulpice me reproche un manque de convenance ou de mesure, ta biographie sera exquise. Je suis, moi, grand justicier des Majestés divines. L’échafaud est aussi un autel, un trône. {Il ouvre une boite.)
Jésus, tu vois bien cet étui de velours... Regarde cette hache au manche d’ébène sculpté, au fer brillant et poli. Je l’ai affilée de mes propres mains. J’ai aussi ma mission à remplir... Homme divin et incomparable, daigne placer ta tête sur ce billot, et pardonne-moi le douloureux et sinistre honneur de te trancher la tête. Elle ne sera pas frappée à la joue, mais je la saisirai par cette chevelure blonde, aimée de Magdalena, et je la présenterai au docteur Strauss...
Voyons encore le livre du docteur Strauss... le même titre que le mien : La Vie de Jésus... Pereant qui ante nos dixerunt ... D’ailleurs, je le cite dans l’Introduction. j'aurais bien intitulé mon livre : Biographie de Jésus, mais laissons ce titre à M. Eugène de Mirecourt... On trouve certainement dans l’estimable travail de l’illustre docteur, cette ardeur patiente et de longue
haleine, cette laborieuse exactitude et cette minutie consciencieuse qui distinguent les études spéculatives des fils de la Germanie sur les animaux infusoires, mais où est le cadre, la vie, la couleur? C’est l’Evangile au microscope... Je préfère une lorgnette. Les cycles historiques veulent être examinés à distance et par grandes masses d’ombre et de lumière, comme les décors. Il faut, messieurs, calculer l’exagération et les conditions d’optique nécessaires à l’action théâtrale. Le trompel’œil, ici, devient nécessaire. Qu’est-ce qu’une morale rigide? Pour mener les hommes à son but, il faut les tromper. Les bourreaux ne portaient pas les manchettes de M. de Buffon. ( A part.) Ceci plaira à la jeunesse intelligente des écoles.
Voyons cette lettre de Robert Houdin :
« Si Jésus eut possédé le secret de ma bouteille inépuisable,. . »
O impiété! ô révolte!... Il est vrai que Jésus ne savait pas un mot de physique, ni de grec. Il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à l’excès... Eh quoi! Cayka-Mouni était bien un autrebonhomme... Jésus était un Dieu de petite ville, mais une de ces colonnes, plus hautes que celles de l’Odéon, que l’humanité voit se dresser vers le ciel. Moi aussi, je suis une très haute colonne. Quant à Juda, c’était un brave caissier, au fond. Mes professeurs me décerneront ce petit nom ; réhabilitons-le etépargnons-leur cette j oie inefiable.
En somme, qu’est-ce que je demande?
Le Christianisme. Seulement...
Que Dieu soit un Homme.
Que la Foi cède le pas à la Raison.
Que le Dogme soit soumis à des interprétations individuelles et à des transformations indéfinies.
Voilà tout. Les philosophes me comprendront. C’est la Religion naturelle, illuminée par le refietd’or de sa divine personnalité. Il ne me reste plus qu’à l’introduire, désormais impeccable, dans sa céleste sérénité. Voilà qui est lait.
Prions :
« O notre père, je travaille à ce que ton règne finisse et que ma volonté soit faite au Collège de France. Pardonne-moi comme je pardonne au libraire Michel Lévy, qui sait bien ce qu’il fait, x»
(Il donne un coup de hache.)
Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Te voilà bien mort. Ne crains plus de voir crouler par une faute l’édifice de tes efforts, et passons aux bons Apôtres. N’expliquons pas le miracle de la Résurrection, cela nous servira de suite au prochain numéro.