MINISTÈRE DES ILLUSIONS
Son geste fébrile témoignait de cette impatience qui caractérise les hommes rageurs, habitués à être obéis.
A ce moment, deux formes humaines, dissimulées derrière les piliers à droite et à gauche de la porte cochère, s’agitèrent dans le brouillard.
Tous deux étaient emmitouflés, comme le premier, de vastes manteaux fourrés, et portaient, l’un un cachenez blanc, l’autre un cache-nez bleu.
Ayant ainsi formé les couleurs du drapeau tricolore, — on ne saura probablement jamais pourquoi, — les trois mystérieux personnages se regardèrent sans rire, et ils échangèrent ce mot d'ordre cabalistique :
la frange. — Chemin de la Vendée.
le pays. — Mimi Véron.
la liberté. — Confiance !!!
Sur ces mots, ils sourirent comme les rois de Lamennais, assis sur leurs sièges de fer.
Un Parisien quelconque qui, d’aventure, serait rentré chez lui à cette heure maudite, aurait pu voir deux autres fantômes sortir de l’ombre des piliers voisins, et circuler à distance comme des satellites gravitant autour des astres supérieurs.
( Voir la page du milieu de notre supplément illustré par les maîtres de Vart moderne, 15 centimes le numéro. Indispensable pour suivre les péripéties de TRENLAMOR.)
Puis, de trois cents piliers, trois cents fantômes, drapés dans de longs manteaux, se dispersèrent à travers le brouillard, comme une nuée de vautours attirés par une odeur morbide de carnage.
Trenlamor ne devait pas être loin.
Le petit homme dit :
— Painsec , montez ; Jolibois , montez ; Syndic , montez ; Hescof, montez.
Cette opération accomplie, Jolibois, assis sur les genoux de Painsec, Syndic sur ceux d’Hescof, le petit homme s’élança sur les épaules des privilégiés, formant ainsi le couronnement d’un édifice, élégant comme
la Fontaine vivante des féeries, la Pyramide humaine du Cirque, ou la Dernière Scène du déluge.
Les sergents de ville avaient observé cette scène émouvante.
Aucun muscle n’avait bougé sur leur masque impassible.
( Nous donnerons samedi, dans notre supplément illustré, un Dessin exceptionnel représentant V intérieur de la voiture.)
Le cheval partit à fond de train.
Après une course ardente, folle, insensée, les naseaux fumants, la crinière échevelée, comme le coursier de la ballade infernale, hurra ! hurra ! les morts vont vite, il s’arrêta court.
La grappe humaine s’effondra dans un écroulement grandiose.
( Un accident épouvantable étant arrivé aux vingtdeux artistes chargés de graver cet épisode de TREN- LAMOR , nous remplaçons ce bois par un dialogue vif et animé.)
Le petit homme, agile comme un écureuil, était sorli par le carreau de la portière, cramponné à son portefeuille comme feu S. E. M. Jules. M. Painsec poussait des gémissements plaintifs, Jolibois rugissait, Syndic et Hescofse démenaient avec une sombre énergie.
Après de longs et patients efforts, ils sortirent l’un après l’autre de la boîte roulante.
Pendant que ces arrangements s’opéraient à l’intérieur, le dialogue suivant s’échangeait entre le petit homme et le cocher.
— Où sommes-nous ? demanda M. Plénipo.
TRENLAMOR
— A la Morgue.
M. Plénipo sentit ses cheveux se coller sur ses tempes et sa mèche se dresser sur son crâne.
— John, reprit-il d’une voix saccadée qui vibrait comme une corde métallique, je vous chasse !...
— Je ne suis pas John, ronfla le cocher d’une voix grave comme le murmure de l’orgue.
Le visage de M. Plénipo se contracta, et son monocle s’élança hors de l’orbite.
Les mains du cocher étaient rouges.
Le fouet laissait ruisseler un filet de sang.
— Pourquoi n’êtes-vous pas John ?
— Parce que je l’ai assassiné. J’ai pris sa place. Du haut de mon siège olympien, je domine les mortels.
— Cet homme paraît instruit, murmura le petit homme.
Il se fit un silence. Il reprit :
— Dans quel but avez-vous supprimé John ?
— Je marche à la destinée fatale, aveugle, indifférente, qui gouverne les créatures.
En quelques mots, les quatre personnages précédemment en salade dans le coupé, furent mis au courant de la situation nouvelle, créée par l’assassinat de John.
— 11 faudrait, dit M. Jolibois après avoir réfléchi, aviser à un moyen pratique d’obtenir des renseignements sur ce cocher.
— Ne discutons pas un fait accompli. Rentrons d’abord... Cocher ?
— Maître ?
— Comment vous appelez-vous ?
— TRENLAMOR.
— T raîne-la-m or t ?... Voilà un singulier nom, qui sent les Pompes funèbres... Peu importe, voici l’heure... Vous allez nous conduire à la Caverne d'or.
— Tout à l’heure, dit d’une voix stridente un personnage que nul n’avait remarqué, et qui observait cette scène, les bras croisés sur la poitrine.
L’Inconnu était beau, fier et triste comme la Pauvreté.
En interrogeant le Dictionnaire des Contemporains de M. Yapereau, on apprendrait que celui qui venait de parler se nommait Clodion, littérateur français, l’Hamlet de la Brasserie des Martyrs. Mais n’anticipons pas sur les 365 épisodes qui vont suivre.
— Quel est cet étranger ? dit M. Plénipo en braquant son monocle, et toisant le nouveau venu des pieds à la tête.
— Je marche à travers la vie, les pieds dans le macadam et le front dans le ciel. Mon œil fixe le soleil et ma pensée plane dans lanue. J’habite la morne sérénité des voûtes azurées. Roi solitaire des cimes inaccessibles, vainqueur des nuages et bercé dans l’étendue, je donne de grands coups d’aile et je m’élance...
— Tu fèlinces ?...
— Je m’élance à travers les espaces inter-cosmiques et les routes sidérales au-devant de la lumière !
— Votre nom ?
— Phœbus-Apollo... Philistins, regardez ma chevelure... Pour les mortels, je suis Tristan Clodion , le père de Trenlamor.
— Plus un mot, articula M. Plénipo d’un ton sec et impératif.
— Il est des paroles qui séparent les destinées comme le coupant du glaive, ajouta Clodion.
— Que faites-vous ici ?
— Chaque jour, j’accomplis le pèlerinage de la Morgue, pour lui arracher le secret de trenlamor.
— Etes-vous prêt ?
— Comme le bourreau.
— Alors, suivez-moi.
es six personnages s’empilèrent dans le coupé, le cheval brûla le pavé, et tout disparut.
(Changement à vue.)