LES OUBLIETTES DE L’HÔTEL BARRAS
Dans les salons de l’hôtel Barras se pressaient les aristocraties parisiennes. Tout ce qui avait un nom, de l’or ou du talent, assistait à cette fête unique ; toutes les femmes étaient belles, oh! mais belles à faire damner. La comtesse Impéria était la reine de ces enchantements. Un timbre d’or annonçait, de minute en minute, l’arrivée de quelque cavalier joyeux ou d’une patricienne. L’or ruisselait sur les tables de jeu, au rhythme voilé
d’une valse en sourdine. Les couples tourbillonnaient dans les salons.
Trenlamor avait entraîné la comtesse dans la serre.
— Vous aimez Èva ? dit-elle d’une voix saccadée.
— Oui, je l’aime.
— Et moi ?
TRENLAMOR
— Je t’adore.
— Choisis.
— Ah! comtesse...
— On nous écoute.
Pendant cette conversation, un jeune homme était entré dans la serre pour y trouver un peu de fraîcheur, peut-être pour y rêver.
— Monsieur, dit Trenlamor en marchant à lui avec désinvolture, il y a des secrets mortels, des secrets, monsieur, quihrûlentles poitrines, des secrets, monsieur, qui doivent être étouffés par une poignée de terre dans la bouche.
Le jeune homme, surpris, était resté immobile, les pieds cloués au sol.
— Il est nécessaire, ajouta Trenlamor avec le ton de la plus exquise courtoisie, pour le repos de madame, pour le vôtre et pour le mien, que vous disparaissiez pendant quelques heures.
Disant ces mots, il posa la main sur une caisse d’oranger, qui se changea en fauteuil magique, et le témoin muet de cette scène s’enfonça dans des profondeurs inconnues.
— Maintenant, comtesse, dit Trenlamor en lui présentant la main, direz-vous encore que j’ai des caprices?
— Vous me faites horreur, dit la comtesse ; mais rentrons au bal, j’aurai la force de sourire... Ciel !... le comte !...
— Le comte sera mort demain, Madame.
— Allons, je vous pardonne.
Le comte fit un pas à leur rencontre.
(La suite a demain.)
LETTRE DE LABONNÉ ÉPILOGUEUR
Monsieur le rédacteur,
J’espérais avoir des nouvelles, dans le feuilleton de ce matin, du jeune rêveur qui a disparu dans les Oubliettes de l'hôtel Barras ; mais il n’en est pas question depuis plusieurs jours. Je comprends que des préoccupations supérieures
plus immédiates, absorbent l’intérêt et fassent oublier les personnages épisodiques. Cependant, Monsieur, je ne vous dissimulerai pas que ce jeune homme, en habit de bal dans une cave, m’intéresse. Son seul crime est d’avoir entendu quelques mots d'une conversation de Trenlamor et de la Belle comtesse. Que Trenlamor le supprime, je le conçois; mais at-il songé à donner des ordres pour qu’on passe à boire et à manger à ce témoin au secret? Au moyen âge, on avait quelquefois cette précaution. Je serais désolé d’apprendre que ce jeune homme est mort de faim; un tel malheur serait immérité. Malgré tout le talent si sympathique de l’auteur, j’ai peur qu’il n’ait décidément oublié le jeune homme du bal. Mais la comtesse est femme, j’aime mieux espérer qu’elle est allée le consoler.
V abondance des matières nous oblige à ajourner a demain la suite de notre émouvant feuilleton :
L’Abonné de la fondation.