‹ Roman incohérentChapitre 80 sur 93 · TAMAR · texte numérisé non relu

TAMAR

Avocat et Publiciste.

Battons le fer pendant qu’il est chaud, se dit encore Tamar ; il faut que j’en aie le cœur net. dans cette journée, et que je sois négocié séance tenante. »

Il se rendit immédiatement, mais sans précipitation,

chez un des hommes du pouvoir, fit passer sa carte et fut introduit. On le reçut debout.

— Monsieur, dit-il, mon nom, sans être célèbre, ne vous est peut-être pas inconnu. Des amis indulgents veulent bien m’accorder quelque esprit et quelque talent; mais aujourd’hui la littérature est dans un marasme absolu, le grand art ne fait pas le sou. En présence de cette situation, j’ai pensé que la politique, que j’ai cultivée jusqu’ici comme un art d’agrément, nourrirait mieux son homme. Je n’ai jamais rien demandé ni;.

obtenu, je suis libre de toute attache, et je viens vous prier de m’accueillir pour travailler, dans ma sphère d’activité, au triomphe des principes supérieurs et inflexibles que votre politique tend à faire prévaloir; je les soutiendrai avec un zèle, un dévouement et une énergie qu’on peut mettre à l’épreuve, et je leur appartiendrai corps et âme, sans arrière-pensée.

Un sourire vague flotta un instant sur la bouche de l'homme d’État, qui répondit :

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— Et quel est le prix, monsieur, que vous attachez à votre dévouement?

— L’honneur de servir une cause juste, la satisfaction du devoir accompli, et cent francs.

— On me trouvera toujours disposé à encourager de tous mes vœux ceux qui sont décidés à travailler au bien ; mais c’est avec regret que je dois vous dire qu’il n’existe, au budget, aucun chapitre sur lequel je pourrais faire ordonnancer la somme de cent francs, qui est une des conditions de votre dévouement, même sur le Fonds des reptiles.

Quand Tamar se retrouva seul sur le pavé, il reprit sa course et fit les réflexions suivantes :

« Il est évident que tout va bien, sauf les cent francs. On m’encourage à soutenir le gouvernement, mais sans nul subside. Je dois maintenir cette somme de cent francs, si minime quelle soit ; c’est la véritable pierre de touche de ma situation. Si on ne me donne pas cent francs de prime, pour m’enrégimenter, j’aime autant rester publiciste comme devant. »

Monologuant ainsi, il arriva chez une des notabilités du parti légitimiste. Après le cérémonial d’usage, il récita son discours sans y changer un mot.

— Monsieur, répondit le défenseur des trônes et des autels, votre proposition n’a rien en elle-même que de très acceptable ; vous me permettrez seulement de vous faire observer que la question d’argent ne présente aucun caractère chevaleresque dans une question de principes.

« Toujours les cent francs, » soupira Tamar, perdant sa deuxième illusion.

Se dirigeant alors vers la troisième station de son calvaire, sans désemparer, il se rendit chez le représentant officiel de l’orléanisme. Carte de visite. Réception. Même discours.

— Cent francs, dit le représentant rêveur... Cent francs... somme énorme pour l’époque... chiffre fantastique pour un dévouement. Monsieur, la question d’argent écartée, nous pourrions nous entendre; mais, en

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ce moment, l’économie est plus qu’une vertu, c’est un devoir, et l’économie politique est la richesse des peuples.

« Je n’en rabattrai pas un sou, songeait Tamar, en entrant dans un Office où se trouvaient des églises républicaines de toutes les paroisses.

La réponse fut stéréotypée :

c Sois soldat à l’heure du combat, tu seras chef le jour de la victoire. »

— Et la solde?

— Il n’y en a pas.

« Allons au Café des bonapartistes, » se dit Tamar, de plus en plus désenchanté.

Là, un habitué le regarda comme un sergent recruteur qui toise un conscrit. Tamar s’assit à sa table, demanda un petit verre de cognac, et ne fit aucun discours.

— Monsieur Tamar?

— Avocat et Publiciste.

— Aigle et Violette , dit l’habitué.

— Appel au peuple, répondit Tamar.

— Vous marchez avec nous?

— Carrément.

— Je vous inscris pour une préfecture.

— Non.

— On vous poussera au Conseil général et on vous chauffera pour la députation.

— Non.

— Sénateur?

— Non.

— Un portefeuille?

— Non.

— Qu’est-ce que vous voulez, alors?

— Cent francs.

— Cent francs?

— Espèces contre reçu motivé.

— Monsieur Tamar, est-ce bien sérieux?

— Très sérieux.

— Voyez ailleurs; si vous ne trouvez pas mieux, donnez-moi la préférence.

— Non; tout bien pesé, j’aime autant ne rien faire.

Depuis cette mémorable journée, quand on parle d’un

homme vendu au pouvoir, Tamar hausse les épaules et dit avec autorité :

— A cent francs, il n’y a pas marchand. Il laut qu’il y ait des gens qui aient gâté le métier et qui se vendent pour rien, pour le plaisir. Yendu au pouvoir, cliché, pas vrai.

UNE PAIRE DE PHILOSOPHES

ers le même temps, il arriva au Philosophe une aventure que Plutarque au»

rait recueillie, et que nous enregistrons comme une des plus belles pages de la vie de cet éclectique illustre.

Parmi ses nombreuses connaissances, il comptait un compagnon bizarre, qui méritait une place à part dans la Galerie des Originaux de Paris. Son nom était Brocard, et il avait une réputation qui tenait de l’histoire et de la légende. C’était un ancien officier de la Restauration, le dernier des Don Quichotte. On racontait sur lui des traits de folie chevaleresque et des aventures d’un comique macabre. Il s’était battu en duel au milieu de la nuit, sur le Boulevard des Italiens, devant le Café anglais, à la lueur de dixlampes. Une autre fois, le combat avait eu lieu sur un billard. Il y avait encore le récit désopilant d’une affaire, où son adversaire lui

avait douché la tête en la maintenant sous le robinet d’une pompe. Il se battait pour rien, pour le plaisir.

D’échelon en échelon, de chute en chute, devenu vieillard, il était tombé dans la Bohême, finissant ainsi

comme les jeunes débutent. Un jour, dans un cabaret borgne des barrières, il commit l’imprudence de payer la Consolation avec un louis d’or. Entouré par des escarpes, il voulut leur tenir tête au lieu de s’exécuter,

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cingla de sa badine les assaillants à sa 'portée et, finalement, resta sur le carreau, à moitié assommé et une jambe cassée.

Depuis cet accident, l’âge, la misère et l’alcool aidant, il était devenu mélancolique, mais toujours aussi brave. C’est lui qui disait le 25 février au gardien de la Barrière Blanche:

— Pardon, monsieur, est-ce que ces faquins de républicains sont encore à l’Hôtel de Ville?

— Oui, monsieur.

— Ayez-donc l’obligeance de leur faire dire que j’ai des courses à faire dans Paris, et que je n’y rentrerai pas avant Sa Majesté Henri V.

Malgré ses petits travers, Brocard poussait le courage jusqu’aux limites les plus insensées. C’était un homme à dire à une armée : « Vous êtes des polissons. »

Voici maintenant l’histoire:

brocard. — Cher ami, maroufle, drôle, sais-tu quelle est la personne la plus démocrate de l’Europe?

LE PHILOSOPHE ÉCLECTIQUE. — C’est nOUS.

— Impertinent taquin, c’est la princesse de... Lis cette lettre dans la Gazette , au bas de laquelle le roi, son auguste frère, a décrété l’abolition de la peine de mort.

— Brocard, je vais lui adresser un épître flatteuse, et je la ferai mettre en vers par un ami.

Le Philosophe médite et passe plusieurs heures à noircir du papier. L’épître écrite au net, il la jette à la poste, à l’adresse du poète Capsule.

Quelques jours après, les deux amis se retrouvent.

le philosophe éclectique. — Brocard, jete dois une des plus nobles inspirations de ma vie. La princesse vient de m’accorder...

brocard. — Pas un mot déplus, maraud. L’auguste princesse te fait donc l’insigne honneur d’avoir donné des ordres pour te faire expédier...

— Le brevet de chevalier de l’ordre de...

— Drôle, manant, faquin, polisson!

— Le voilà.

— Ote ton chapeau.

— Et trois cents francs pour acquitter les droits de chancellerie. J’ai partagé avec le poète Capsule.

— Trois louis suffiront ; courons à la chancellerie, c’est ton premier devoir.

— Nous avons le temps. Les Compagnons de la Méduse organisent une fête en l’honneur de la princesse, et je suis chargé de t’y inviter. En attendant, commençons par déjeuner.

( Entr'acte de trois jours.)

le philosophe éclectique.— Brocard, je me trouve réduit à une extrémité bien dure... Je n’ai plus un sou vaillant.

brocard. — En cette occurrence, n’ayantpas acquitté les droits, le port de la décoration t'est formellement interdit, démocrate famélique.

— C’est ce que j’ai pensé, et je l’ai vendue.

UNE PAIRE DE PHILOSOPHES

— Combien?

— Vingt-cinq francs. Mangeons-les.

( Entr'acte d'un jour .

Brocard. — Il faudrait cependant déjeuner.

le philosophe éclectique. — J’ai trois francs.

{Apres le dessert :)

— Brocard, sais-tu ce que tu as mangé à ton déjeuner?

— Je désire l’ignorer.

— Dois-je le dire?

— Dis-le.

— Tu as mangé l’autographe de la jeune princesse.

— Polisson!

Un beau jour, à la suite de cette aventure, le Philosophe éclectique disparut delà circulation parisienne. Ses amis firent une enquête infructueuse, et pendant de longues années, personne n’entendit plus jamais parler de lui.

L’automne touchait à sa fin; il fallut dire adieu à la campagne et décamper avec armes et bagages.

De retour à Paris, les Compagnons delà Méduse se dispersèrent. Les relations ne furent pas interrompues ; ils se voyaient et se rencontraient souvent, mais chacun avait tiré de son côté et organisé sa vie dans une alvéole de la grande ruche parisienne. Le Phalanstère du Château de la Misère avait été le dernier asile de leur existence commune et partagée, la première étape sur le chemin du Travail, la première station du Calvaire de l’Art.

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Malgré sa foi robuste dans le grand art et dans l’amour vrai, le peintre Cinabre accordait volontiers, en réservant ses croyances personnelles, que ces deux belles choses étaient assez démodées. Il en était quitte pour fabriquer des tableaux anecdotiques, qu’il décorait du nom de paravents de cheminée, et en attendant l’apparition de sa Fornarine, il se contentait de Mlle Colombe, la Gloire d’Avignon, qui, par échappées, lui servait de modèle.

C’était une belle fille, brune, à l’œil hardi, aux allures tapageuses. Elle attendait, de son côté, le prince, charmant ou non, qui lui montrerait le chemin de la Grande- Cascade du Bois de Boulogne. Cinabre la rencontrait souvent à la Brasserie de la Souris verte, où elle passait le temps en joyeuse compagnie, à jouer au bésigue, à boire de la bière et à fumer des cigarettes.

Ces relations intermittentes et sans poésie duraient depuis quelque temps, lorsque par un beau soleil du dimanche qui commençait à dorer les toits de Montmartre, on était en plein mois de mai, un frou-frou de robe

de soie dansl’atelier signalala présence de Mlle Colombe.

Cinabre était debout devant une toile, la palette à la main.

— Tu n’es pas venu hier à la Souris? dit Mlle Colombe avec un clair regard.

— Non.

— Je t’ai attendu. Qu’est-ce que tu as fait?

— J’ai passé la journée à copier des costumes Louis XIII à la Bibliothèque.

— Et le soir?

— Au théâtre.

— Voilà qui n’est pas vrai.

— Des soupçons? Tu m’inspires une certaine mélancolie.

— Tu me paieras ça.

— Sur le chapitre de la fidélité, pas de reproche.

— Ce ne sont pas les occasions qui me manquent, au moins.

— Alors, c’est Loi qui manques les occasions.

— Ah ! non, par exemple, et la première qui passera...

— Tu la saisiras par le chignon. Méfie-toi, Colombe, il y en a de faux qui vous restent dans la main.

— Au fait, ça m’est égal. Es-tu riche?

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— J’ai la richesse du sage. On ne considère pas assez que les véritables biens, la santé, la jeunesse, la beauté, le talent, l’amour, sont à tout le monde; pour ces bienslà, pas de classe privilégiée; le plus pauvre peut les avoir, le plus riche ne peut pas les acheter. L’argent ne fait pas le bonheur, la misère, non plus, c’est vrai; mais enfin l’or est une chimère, c’est Pétrarque qui l’a dit.

— Avec la santé, la jeunesse, la beauté, le talent et l’amour, on ne peut pas aller à la campagne, si on n’a pas un louis par-dessus le marché.

— Ou vingt francs.

— C’est la même chose.

— Non, ce n’est pas la même chose. On dit un louis au café, c’est l’argent de poche, le superflu ; on dit vingt francs à la maison, c’est l’argent du ménage, le nécessaire.

— As-tu un louis ?

— Non, j’ai cinquante francs.

— Si tu voulais être bien gentil, nous irions déjeûner à Ville-d’Avray, tu sais, où tu as fait une esquisse... Elle était accrochée là... où est-elle?

— Vendue.

— Combien?

— Cent cinquante francs.

— Clodion t’a dit que ce paysage valait mille franco comme un sou.

— J’aime mieux cent cinquante francs aujourd’hui que mille francs quand je serai mort.

— Alors, nous allons à la campagne?

— Je veux finir ce bonhomme-là. Nous déjeunerons chez Tranche-gueule, et nous irons flâner toute l’aprèsmidi loin des fortifications.

— A pied?

— Je préfère les voies rapides jusqu’à destination, et la promenade dans les bois.

— Tu finiras le bonhomme demain.

— Non. Tu peux exercer sur moi l’orgueilleux pouvoir de la beauté ; mais quant à me faire dévaller à huit heures du matin, c’est une plaisanterie absolument déplacée à l’heure de l’inspiration qui m’anime.

— Nous prendrons le train de neuf heures et demie et nous serons à Ville-d’Avray à dix heures. Regarde, le beau soleil. Voyons, mets ta jaquette, prends ton chapeau, et filons au chemin de fer.

— Allons, c'est le printemps qui parle par ta bouche.

— Nous déjeûnerons à la Grille.

— Je connais un bon endroit. Poursuis le cours de ton rêve étoilé.

— Nous louerons un bateau et nous canoterons sur l’étang.

— Accordée, la nacelle.

— Nous reviendrons dîner au Palais-Royal, à l’heure de la musique militaire.

— Ensuite?

— Nous irons à l’Ambigu.

— Je te défends de pleurer.

— Est-ce que tu me prends pour une borne-fontaine ?

— Pas pour une fontaine, non.

— Voilà tous les compliments que tu as sur toi?

— Colombe, mon cœur s’attendrit à la perspective de goûter avec toi ces plaisirs de l’âge d’or. Mon bonheur serait complet si tu avais un bonnet de linge, une robe légère d’une entière blancheur, et s’il m’était permis de te donner un baiser virginal sans avoir de la poudre de riz au bout du nez. Tu ornerais ma boutonnière d’une simple fleur des champs, et au retour de cette expédition, nous lirions ensemble ce feuilleton comme tu les aimes, où il y a dés haleines confondues, un tas de machines effrayantes, avec des femmes du grand monde qui

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vivent dans la soie et le velours, et qui repoussent l’amour d’un honnête ouvrier.

— Habille-toi donc, au lieu de jacasser comme une pie.

— On y va.

Ce programme fut exécuté avec une légère modification. Cinabre et Colombe arrivèrent à Ville-d’Avray de bonne heure. Après la promenade à travers bois, le peintre esquissa l’étang dans son cirque de verdure, pendant que sa compagne naviguait en canot sur le miroir liquide. Vers midi, ils déjeunèrent sous une tonnelle du restaurant de la Grille, et Cinabre, mis en belle humeur par un joli vin de Beaujolais, promit un chapeau Louis XIII à Mlle Colombe, en souvenir des héroïnes de la Fronde.

Ils auraient sans doute fait plus longtemps l’école buissonnière ; mais on sait que l’homme propose et le ciel dispose, surtout dans les parties de campagne. Un nuage orageux vint jeter une ombre sur le paysage; moyennant quoi ils revinrent à Paris à trois heures de l’après-midi.

Que faire un dimanche ? aller au Louvre. Ils eurent le temps de gagner les arcades de la rue de Rivoli, au moment juste où les premières gouttes de pluie tombaient, larges comme des sous, sur l’asphalte des trottoirs.

A l’angle de la rue Castiglione, ils entrèrent chez un pâtissier en attendant la fin de l’averse, trop violente pour être de longue durée, et mangèrent chacun deux petits pâtés au macaroni.

Cinabre déposa une pièce de monnaie sur le marbre du comptoir et s’éloigna rapidement avec Colombe. Après une visite au Musée, ils dînèrent près d’une fenêtre ouverte qui donnait sur le jardin du Palais- Royal, puis iis suivirent les boulevards et arrivèrent à l’Ambigu, où Cinabre prit deux stalles. On jouait Les Fugitifs , un drame du Nouveau-Monde, dont les décors enchantèrent le peintre, et Mlle Colombe déclara qu’elle ne s’était pas beaucoup amusée.

En rentrant, décidé à offrir à son modèle favori le chapeau Louis XIII promis, Cinabre constata, avec une surprise bien naturelle, que les cinquante francs avaient été volatilisés.

— Je n’ai pas dépensé cinquante francs, dit-il. Je vais récapituler le bilan de la journée en chiffres ronds :

Chemin de fer 4 fr. »

Bateau 1 50

Déjeuner 12 »

Petits pâtés 1 »

Dîner 5 »

Théâtre 6 »

Café 1 »

Total 30 fr.50

— J’ai perdu vingt francs, ajouta-t-il avec un soupir.

— Fouille dans tes poches.

— C’est inutile. J’ai l’habitude de mettre tous mes œufs d’or dans le même panier; mais je vais établir le compte juste, car je trouve cinquante centimes de trop.

Après s’être livré à des calculs mathématiques rigoureusement exacts, il reconnut qu’il ne lui manquait que dix-neuf francs.

— On ne perd pas dix-neuf francs ; comment cela peutil se faire?... J’y suis! s'écria-t-il avec une exclamation de triomphe, j’ai dû donner vingt francs pour vingt

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sous. Ce sont les petits pâtés au macaroni ; ça fait le compte.

— Oui, ça fait le compte, mais ça ne fait pas le mien, dit Mlle Colombe d’un ton amer. Tu as l’air enchanté, comme si tu avais retrouvé ton louis.

— D’abord, je n’ai pas perdu un louis, je n’ai perdu que dix-neut francs.

— Je comprends très bien que tu en fasses ton deuil, puisque tu devais me les donner. Je me passerai de chapeau, voilà tout.

— Non, tu auras le chapeau.

— Comment ça?

— Primo , on a pu s’apercevoir que j’avais donné de l’or pour de l’argent.

— Cours après.

— Certainement, je courrai après.

— Moi pas.

— C’est une manière de voir. Secundo , si on ne s’est pas aperçu de mon erreur, en faisant la caisse, on a dû trouver dix-neuf francs de trop dans la balance de la journée.

— Assieds-toi dessus, pour voir combien tu pèses.

— Je reconnaîtrai parfaitement la demoiselle, en costume de taffetas à mille raies bleues et blanches, gui nous a servi les petits pâtés. C’est une blonde, avec des yeux d’un bleu violet, les traits fins, du chic et du zinc, bien d’aplomb et une belle paire de mains, une tête de Gavarni.

— Tu l’as assez regardée ; si tu la trouves mieux que moi, ne te gêne pas.

— Comme peintre, je suis forcé d’en convenir.

— Un ange, tout de suite.

— Je n’ai pas vu les ailes, mais cela ne lui siérait pas mal. J’irai demain.

— A ta place, j’irais tout de suite.

— C’est fermé.

— Si je compte là-dessus pour un chapeau, j’aurai le temps d’aller en cheveux.

— Il y a un moyen plus sûr ; je ferai l’étang et je le vendrai cent cinquante francs. C'est un prix fait qui me rappellera les petits pâtés ma chemise brûle.

— Je te connais, tu feras l’étang l’année prochaine. Ces choses-là n’arrivent qu’à moi; tu me portes la guigne.

— Ah ! je te porte la guigne.

— Oui, je l’aurais parié.

— Eh bien ! tu as gagné. Dette de jeu ; demain, le chapeau sera chez toi, avant midi, et je ne demanderai pas ma revanche.

— Si je vois ce chapeau-là, ce sera dans un rêve.

— Ce rêve marchera dans sa réalité magnifique. Bonsoir.

— Ah ! c’est comme ça ?

— C’est comme ça ; va te faire fiche.

— Eh bien, tu sais, mon petit, j’y vais tout de suite.

Dans les périodes de marasme ou dans certaines crises financières, Cinabre donnait des fantaisies humoristiques à un journal illustré. Décidé à tenir sa promesse, il ouvrit son album et jeta rapidement une série de croquis sur son Odyssée.

Le lendemain matin, de bonne heure, il les porta au directeur du journal, qui les paya cent francs. Après avoir touché ce subside à la caisse, il mit un louis sous

VINGT FRANCS

une enveloppe avec sa carte, à l’adresse de Mlle Colombe, confia le message à un commissionnaire, et libre de soins et d’inquiétudes à la suite de cette rupture en règle, l’artiste, aux illusions persistantes, alla droit chez le pâtissier de la rue Castiglione.

A cette heure matinale, il n’y avait personne dans la boutique.

En le voyant entrer, la jolie demoiselleblonde s’avan-

ça à sa rencontre, fouilla dans la pochette de son tablier de soie, et lui tendit une papillotte.

— C’est vous, monsieur, qui êtes venu hier, et qui avez donné cette pièce de vingt francs ?

— Oui, mademoiselle, je vous remercie.

— J’ai couru après vous ; à cause de la pluie, il y avait foule sous les arcades, et je n’ai pas eu la bonne chance de vous rejoindre. J’ai été jusqu’à la Place des Pyramides; mais, le dimanche, il y a toujours beau-

coup de monde au magasin, et quand je suis revenue, on a trouvé que je m’étais absentée trop longtemps.

—Ainsi, bien involontairement, mademoiselle, je suis la cause de ce reproche ?

— Oh ! non monsieur.

— J’ai un franc à vous remettre.

— Oui... désirez-vous un petit pâté?

— Volontiers.

— Au macaroni, comme hier?

— Gomme hier.

Elle apporta le petit pâté sur une assiette et le présenta avec un joli sourire.

-Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous adresser une question? reprit Dominique, à qui nous restituons son nom de chrétien et de gentleman, et qui ne se pressait pas trop de manger son pâté.

— Oui, monsieur.

— Avez-vous été au Salon ?

— Non, monsieur.

— La peinture ne vous intéresse pas ?

— Oh ! si, j’aimerais beaucoup à voir les tableaux, mais je n’ose pas y aller toute seule.

— V oici le Livret, que j e vous prie de conserver en souvenir du hasard qui m’a valu le plaisir de vous remercier. Je m’appelle Dominique Pierron ; vous trouverez mon nom, mon adresse et le titre de mes deux tableaux. Il y a un portrait de femme.

— Est-ce la jeune dame qui?...

— Non, non, c est un modèle qui ne pose pas la

figure je vous demande pardon, mademoiselle.

— De rien, monsieur.

— Je voulais simplement vous dire que si vous avez l’occasion d’aller à l’Exposition, et si le portrait vous plait, je considérerai comme une grande faveur la permission de faire le vôtre et d’en garder une copie.

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— C’est qu’il faudrait aller dans votre atelier, et je n’ai qu’un jour de sortie par semaine.

— Je viendrai manger des pâtés au macaroni, et trois ou quatre séances suffiront. Avez-vous seulement une photographie ?

— Oui, très ressemblante.

— Youlez-vous me la confier?

— Je suis vraiment confuse, monsieur, de votre gracieuse intention.

— C’est moi qui vous devrai des remercîments, et si je ne craignais pas d’être indiscret, je vous offrirais de vous accompagner au Salon.

— Quand ?

— Je suis toujours libre.

— Entièrement libre ?

— Sous tous les rapports.

— Aujourd’hui?

— Tout de suite.

— J’espère qu’on ne me refusera pas la permission de sortir.

— Il est inutile qu’on saclie que vous avez un cavalier. Je vais aller me promener sur la Terrasse des Feuillants.

— Si j’ai ma sortie, je vous rejoindrai dans un quart d’heure; si je ne l’ai pas, vous me verrez sans chapeau et sans mantelet, comme en ce moment, sur la porte du magasin.

— J’espère que vous obtiendrez cette faveur; à tout hasard, je reviendrai vers quatre heures, et vous me direz le jour où vous serez libre.

— Je vous écrirai, pour ne pas vous déranger.

— Je préfère venir.

Toutes ces combinaisons étaient parfaitement inu-

tiles. Le quart d’heure n’était pas écoulé que la jeune fille franchissait le seuil de la boutique, vive et légère comme un oiseau qui trouve la porte de sa cage ouverte, correctement gantée, coiffée d’un joli chapeau à plume bleue, la taille enveloppée d’un manteau de dentelle noire sur une robe de toile écrue. Elle marcha rapidement, d’un pas élastique, et glissa son bras sous celui

de Dominique, qui errait mélancoliquement sous les arbres.

— Voici ma photographie, dit-elle.

— Ah ! merci, mademoiselle. L’épreuve est bonne., mais trop de trois-quarts, ce qui gâte un peu la finesse des lignes du profil.

Il serra dans son portefeuille la carte qui portait au verso :

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