SALOMÉ
Deux fois de suite, je recommençai la lecture de ces quatre lignes. Je devais être bouche bée, l'air ahuri. Brusquement je me frappai le front. Ce télégramme et sa signature me rappelaient des gens et des choses que j'oubliais. La lumière se faisait en moi ; je m'expliquais à présent la possibilité d'un attentat contre Michel.
Ma figure avait sans doute une expression singulière. Teddy me prit par le bras, et demanda :
— Qu'apprenez-vous, Raymond ? Est-ce fâcheux pour vous ?
Je lui donnai la dépêche sans rien dire. Il la lut, la relut, me regarda en silence et conclut avec flegme :
— Madame Amati est à Limoges ? Voilà une agréable nouvelle. C'est tout ce que je comprends.
Évidemment, il ne pouvait en comprendre davantage. Il n'avait rien su, il ne savait rien de l'offense faite à sa sœur et de la correction infligée au coupable par Michel. Les circonstances m'imposaient de le mettre au courant. Mais pou-
vais-je le faire en dehors de Josy ? Il me semblait, du reste, indispensable d'informer celle-ci de ce qui se passait.
Revêtue d'une amazone, elle nous attendait avec impatience, au château, et arpentait la terrasse du côté de la vallée. Sur le chemin, au-dessous d'elle, un domestique promenait deux fins alezans qui venaient des Mureaux, Elle ignorait l'état de Michel et la mort de Bellone. On lui avait tout caché, comme à ma mère, et sa femme de chambre, qui ne parle qu'anglais, n'avait rien pu apprendre à l'ofïîce.
Informée en détail, Josy fut plus perspicace que moi. Avant d'avoir vu l'extraordinaire télégramme de madame Amati, elle dit nettement :
— Monsieur Mourier a voulu se venger de Michel.
Il n'y avait plus moyen de ne pas expliquer le fond des choses à Teddy.
— Oh ! ohl déclara-t-il, je regretle beaucoup de n'avoir pas su tout cela plus tôt, et j'ai plaisir à penser que madame Amati n'est pas misérable autant que son frère.
— Vous établissez bien un rapport entre « l'accident » et la dépêche? demandai-je à mon vieil ami, dès que Josy, renonçant à toute idée
de promenade, nous eut quittés pour aller se débarrasser de son costume de cheval.
— Assurément, répliqua Teddy.
— Nous sommes donc du même avis ; mais pensez-vous que je puisse répondre à l'appel de madame Amati ?
— Vous ne le pouvez pas, mon cher, affirmat-il gravement. Mais je suis prêt à vous remplacer.
— Je peux d'autant moins répondre, repris-je, sans avoir le moins du monde envie de sourire de son empressement à souhaiter de me suppléer, que je suis connu d'une foule de gens dont les commérages sont certains, si je me rends à Limoges et si je rejoins dans un hôtel une jeune femme aussi remarquée que madame Amati.
— Rien ne serait plus dangereux pour vous, prononça Teddy ; c'est à moi d'y aller.
C'était, en effet, l'expédient le meilleur. En toute autre circonstance, j'aurais trouvé plaisante ridée que Teddy et madame Amati allaient se rencontrer dans un isolement favorable à leur commune indépendance. Mais je n'étais pas porté à envisager gaiement cette aventure. Sans rien dramatiser, il fallait songer que l'accident de Michel imposait des précautions. Je pouvais être aussi menacé. Nous avions autour de nous des
ennemis inconnus et d'une redoutable hardiesse. Il convenait de s'en défendre.
Je laissai Teddy monter dans son auto et se diriger vers Limoges, puis je téléphonai au cheflieu de canton pour appeler les gendarmes, afin de faire avec eux, au ravin, les constatations nécessaires. Ils recevraient ensuite la déclaration de Michel.
Le médecin avait jugé qu'avec deux ou trois jours de repos, mon ordonnance serait rétabli des suites de sa commotion physique et morale. J'étais rassuré sur son compte. Je n'eus qu'à guider la maréchaussée dans ses premières investigations. Quant à Josy, elle tenait compagnie à ma mère qui ne se doutait toujours de rien.
Cependant, Teddy était arrivé à Limoges. Il trouva madame Amati seule au Grand-Hôtel.
Je voudrais pouvoir rapporter le récit de ses exploits tel qu'il me le fit, à son retour, le lendemain.
— J'arrive, mon cher. Madame Amati s'écrie ;
» — Quoi ! c'est vous ?
» Je réponds :
268 ROftIAN POUR MA FIANCEE
» — Oui, c'est moi. Raymond ne peutpas venir. Il se compromettrait. Vous êtes trop jolie.
» Elle était vraiment délicieuse. Tout de suite, elle me dit gentiment :
» — Savez-vous que mon frère veut faire assassiner le domestique de monsieur Desormes ?
» — Allons donc !
» — Oui... Dès que Gaston a été à Reims, il a donné pour cela de l'argent à son mécanicien, Léon. Ce Léon est un apache. Il est dans la région avec un ami. Ils ne doivent revenir qu'après avoir trouvé un moyen de tuer leur homme par accident. »
» Son frère lui a confié ses aimables projets en pensant qu'elle s'associerait à sa vengeance, par dépit contre vous qui l'avez dédaignée.
— Elle vous l'a dit ?
— J'ai cru le comprendre. Elle a beaucoup insisté sur les mérites de Josy et sur votre amour pour ma sœur. J'en ai déduit qu'elle en est fâchée. Mais, tout de même, son frère s'est trompé : cette femme est une bonne petite femme. Elle a sauté dans un train, sous prétexte
de rentrer à Paris, et elle a couru au secours de Michel.
— Vous l'avez remerciée ?
— Attendez donc. Elle savait tout, même le
nom de l'hôtel dont les sacripants devaient faire leur garnison à Limoges. Je m'y suis rendu. Leur machine était au garage. Je l'ai vue. Elle est peinte en gris. C'est une forte Panhard dernier modèle. Elle venait de rentrer. Mes gaillards étaient dans leur chambre. J'avais mon plan. Je me disais : & Pour personne, il ne faut mettre la police dans celte histoire. Je suis sujet anglais ; j'ignore la loi française. Je suis en France, j'arrange les choses à ma façon. » Je monte. J'ouvre la porte, je la referme derrière moi et j'aperçois deux faces imberbes et pâles, aux cheveux pommadés, deux tètes de chevaliers de barrière. Ils jouaient aux cartes en buvant du Champagne. lisse lèvent, effarés.
» J'avais sorti mon revolver. Je leur dis : » — Je suis sir Edouard Assler, l'ami du capitaine Desormes. Ne bougez pas ou je tire. Je vous donne dix minutes pour payer votre note d'hôtel, quitter le pays et n'y plus revenir. Vous irez tout droit à Reims prévenir M. Gaston Mourier que s'il veut aller au bagne avec vous, il n'a qu'à essayer encore de faire assassiner les gens sur les routes. C'est compris ? Je vais attendre au garage votre départ. Si vous êtes encore ici dans un quart d'heure, je vous arrête moi-même.
» Sur quoi, je suis sorti comme j'étais entré. Mes deux apaches, la tête dans les épaules, la casquette sur les yeux, le dos rond, n'ont mis que onze minutes à paraître au garage, leur valise à la main. Ils sont partis pour Reims, grand train, et sans me regarder. Je crois que vous n'en entendrez plus parler.
C'est ainsi que Teddy me mit au courant de sa décisive expédition, le mardi matin, vers onze heures, en rentrant à Laurière. 11 avait l'air ravi.
Il me rendit, sinon ma bonne humeur, tout au moins une certaine quiétude, et ce fut par pure discrétion que je ne lui demandai pas d'autres détails. Je ne lui fis même aucune question lorsqu'il me conta qu'après avoir si brillamment exécuté les deux chenapans, cause de tant d'alarmes, il avait cru de son devoir de revenir rassurer madame Amati et de la consoler de sa solitude.
— Tout arrive à point à l'homme sage, Raymond, conclut-il, et le proverbe est vrai, qui dit que, dans la vie, l'attente double le plaisir.