‹ Roman pour ma fiancéeChapitre 2 sur 16 · STERNE · texte numérisé non relu

STERNE

C'était il y a quelques semaines. Miss Josiane Assler et moi nous venions de valser. Elle avait eu soudain ce caprice. Les portes-fenêtres du grand salon de Woodhouse, ouvertes sur le parc, laissaient entrer la fraîche haleine d'une nuit estivale, en courants d'air légers. Au dehors, un ciel sans lune cachait ses étoiles sous une nuée transparente, qui était comme une ouate fine sur des pierreries. Josy, — je dirai Josy sans façon, — m'avait entraîné sur la terrasse en murmurant :

— Il fait noir, il fait bon dans cette obscurité.

Minuit était proche. Quelques rares habitués, venus des cottages voisins, s'attardaient encore au château : trois ou quatre misses infatigables et deux mères préoccupées de paraître aussi éveillées que leurs filles. Des pères et des frères jouaient ou causaient dans la salle de billard, avec Edouard Assler, — Teddy — le maître de Woodhouse et mon meilleur ami anglais.

Josy et moi nous passions et repassions, en valsant, de l'obscurité à la lumière. Chaque fois que le salon découvrait à notre vue son chatoiement soyeux, en teintes roses et vertes doucement harmonisées, j'apercevais Lady Edouard, vêtue de blanc, morne à son habitude, mollement étendue sur un sofa et uniquement intéressée par la danse affolée des papillons nocturnes autour des globes lumineux.

Ce qui m'est arrivé, ce soir-là, est venu de ces pauvres papillons.

Je ne m'attendais nullement à valser avec Josy.

La fraîcheur de la nuit s'était fait sentir tardivement. Tout d'abord, le temps lourd avait rendu la soirée languissante, et provoqué chez Teddy et sa sœur une extravagante humeur.

Au salon, Josy s'obstinait à me demander de conter des « histoires de Paris » pour scandaliser ses amies, — peut-être aussi pour les réjouir.

Elle affectait de voir en moi l'officier français qui a passé sa vie de conquête en conquête. A la fin, j'avais fui au fumoir. Mais là, Teddy, qui sait mon horreur des sujets de conversation obligatoires entre Anglais qui n'ont rien à se dire, avait immédiatement requis un gentleman exécrable par sa froideur affectée, de narrer scrupuleusement, « pour m'être agréable », un sensationnel match de cricket, Chelmsford contre Colchesler, l'événement du jour dans la région.

Je dus subir, sous l'œil malicieux de Teddy, l'interminable énumération des coups habituels, entendre nommer, d'une voix fade, les innombrables héros de Chelmsford et Colchester.j balleurs et battsmen invincibles, et supporter le détail de leurs exploits décrits par un insipide conteur qui soulignait d'un petit geste en bois chaque phase de la bataille, égale à ses yeux aux plus tragiques péripéties d'une antique épopée.

J'aurais battu Teddy. Le salon me paraissait une oasis. J'y revins dès que je le pus. Une jeune fille chantait. La musique devait m'assurer un armistice. Effectivement, je retrouvai Josy désarmée, du moins en apparence. Elle était assise sur un siège en forme d'S et toute au charme d'une mélodie de Grieg, interprétée avec goût.

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Afin de prévenir le retour de son humeur agressive, je pris place à côté d'elle et lui dis :

— Vous allez chanter aussi, j'espère ? Je serai heureux de vous accompagner, si cela peut vous faire plaisir.

Elle fit ff Non » de la tête, sèchement. Elle boudait. J'attendais en silence que ce nuage fût passé. Elle se leva, sans m'honorer d'un regard, et sortit sur ta terrasse.

Un quart d'heure après, je la vis revenir, souriante. Je causais avec sa belle- sœur qui se dépensait, pour me répondre, en monosyllabes expressifs, précieuse ressource de la langue anglaise a l'usage des personnes fatiguées. Josy nous interrompit sans se soucier de nos pro>pos.

— Voulez-vous chanter avec moi ? dit-elle.

— Volontiers.

' — Que voulez-vous chanter?

— Ce qu'il vous plaira.

— Non, choisissez.

— Votre choix est le mien.

— Vraiment, cette amabilité française est insupportable. Je ne veux pas chanter à mon idée ; je veux chanter à la votre.

— Ainsi soit-il. Nous avons chanté souvent du Mozart à Paris : prenons Bo7i Juan,

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— Eh bien ! oui, Don Juan,.. Don Juan, vous y excellez.

Cette flèche du Parthe lancée, elle glissa vers le piano, puis, brusquement, revint sur ses pas. Elle avait changé d'avis.

— Non, pas tout de suite, déclara-t-eïle ; plus tard ; quand nous serons encore moins nombreux...

Elle s'assit entre sa belle-sœur et moi, l'air très sage. Lady Edouard regardait les papillons voler à leur perte, autour des lampes, et s'ensevelir dans la dentelle et la soie des abat-jour. Josy parut compatir à leur infortune et demanda :

— Pourquoi les papillons de nuit vont-ils vers la lumière ?

Sa belle-sœur ferma les yeux, poussa un soupir, souleva légèrement une épaule et exprima ainsi que tel est leur destin. Mais Josy insista et s'en prit à moi qui n'en pouvais mais.

— Comment ! en France, le pays où l'on papillonne, vous n'avez pas d'explication de ce mystère?

— Je ne sais, dis- je, si on a une explication de ce mystère au pays où l'on papillonne. Si vous voulez mon opinion, je suppose que les papillons d€ nuit vont vers la lumière parce qu'elle est pour eux ce qui est défendu, ce qui est in-

connu. La Nature met indifféremment chez tous les êtres, pour leur gloire ou leur perte, la curiosité de pénétrer les mystères interdits.

— Ce sont les paradis à retrouver, réponditelle.

Un fugitif sourire avait éclairé son énigmatique et splendide visage. Elle était sur un siège bas ; elle appuya ses coudes sur ses genoux, fixa son menton sur ses deux mains fermées, les doigts contre la paume. A la voir ainsi je songeais au sphinx. Cette impression fut brève. Elle était déjà debout et courait prendre par la taille une de ses amies.

— Oh! chère, vous serez délicieuse. Là, dans le fond du casier, trouvez une vieille valse française, Indiana ; je Tadore : je veux la valser avec monsieur Desormes.

Elle revint vers moi.

— C'est du George Sand en musique. J'ai relu tantôt la Petite Fadette. Je vais vous dire pourquoi. Valsons par amour de Fadette.

Nous avions valsé bien des fois ; nous partîmes au premier accord. Aussitôt Josy prononça :

— Allons sur la terrasse ; il fait noir, il fait bon dans cette obscurité.

Nous n'avions que quelques mètres à parcourir pour exaucer son vœu. Nous étions seuls, glissant

sur des dalles polies, caressés tour à tour par l'ombre et la clarté, respirant tour à tour la fraîcheur embaumée de la nuit et la tiède senteur du salon. Mais, peu à peu, nous tournions en cadence, plus loin du piano qui, dans le silence extérieur, n'était plus qu'un écho d'un monde différent.

Lorsque nous fûmes tout à fait dans le noir, je sentis Josy plus lourde à mon bras et plus près de mon corps.

Elle soupira :

— La Petite Fadette est une histoire de votre pays natal, n'est-ce pas ?

— Non, d'un pays limitrophe : le Berry. Le Berry touche le Limousin, et je suis néen Limousin.

— Je sais bien. C'est pourquoi j'en ai cherché quelque chose dans George Sand. Je connais un peu votre pays, grâce à elle qui le montre de loin.

Elle s'arrêta, comme lasse. Nous nous trouvions dans un étroit encorbellement de la terrasse, appuyés à la balustrade et très près l'un de l'autre. Je la soutenais encore. Je pus voir, dans la pénombre, sa tête pâle se renverser, ses yeux se clore à demi, et son regard, qui reflétait un rayon de la clarté lointaine du salon, chercher

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le mien, tandis qu'elle murmurait, souriante et pâmée :

— Les papillons vont vers la lumière...

Alors mes lèvres trouvèrent ses lèvres, et le baiser qu'elle me rendit me bouleversa profondément.

Le piano avait cessé de résonner. Revenue au salon^ Josy, très calme, ne semblait plus s'occuper de moi encore frémissant. Je gagnai ma chambre. Vingt minutes plus tard, j'avais changé de costume, demandé mon cheval à mon domestique et quitté discrètement Woodhouse, pour rentrer chez moi, à Bluemanor, afin de me retrouver, de me ressaisir, de me rendre compte de ma situation.

Voici comment j'ai connu les Assler :

Lorsque sir John Cliffon, qui avait épousé une sœur de ma mère, est mort en me laissant sa fortune et Bluemanor, une des propriétés les plus pittoresques du Comté d'Essex, les bons offices d'un de mes voisins de campagne, l'honorable Edouard Assler, nî'ont été précieux. Je n'étais guère préparé à recueillir un héri-

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tage en Angleterre. Quelques séjours au Royaume- Uni et des relations de famille m'avaient initié aux moeurs et à la langue, mais comment auraisje envisagé Téventualité d'être propriétaire en Essex ? Ma tante et son mari avaient deux grands fils, . officiers dans l'armée anglaise. Il y a trois ans, jeunes et vaillants, ils voulurent prendre part à une expédition au Thibet. Ils ne sont pas revenus, morts en braves. Leur mère n'a pu leur survivre et leur père s'est éteint, un peu plus tard, dans l'isolement de son deuil.

C'était un ancien magistrat, d'une haute culture et d'une réelle bonté, mais qui ne laissait point paraître ses sentiments intimes. Je ne me doutais pas de ceux qu'il éprouvait pour moi. Son testament les a révélés et a montré une grande âme. S'il en faut une preuve, je veux citer ceci : « Je donne et lègue tout ce que je possède à mon neveu Jean Raymond Desormes, officier de cavalerie dans l'armée française, fils unique de feu Léon Desormes, général français, et de madame Apolline Desormes, née de Montière, sœur de ma femme décédée. Ce faisant, je crois, en premier lieu, obéira un désir secret de ma bienaimée compagne, et j'espère qu'elle me remerciera, lorsque je la retrouverai en Dieu. Secondement, je pense accomplir un devoir de recon-

naissance envers Raymond Desormes, car son exemple et ses relations avec mes fils les décidèrent à devenir officiers et, par suite, à donner leur vie à leur pays. Si lourd qu'ait été pour moi ce glorieux sacrifice, je n*en méconnais pas le prix et n'ai que de la gratitude pour celui qui en fut la cause primitive. »

Ce vieillard eût été digne d'intéresser un Plutarque. Edouard Assler,peu admiratif par nature, ne parle de lui qu'avec respect. Ses fils étaient de parfaits hommes d'honneur. Teddy fut leur grand ami ; l'aîné aurait son âge, environ six ans de plus que moi. Teddy doit avoir trente-neuf ans. Nous nous étions rencontrés jadis à Bluemanor ; nous nous sommes liés volontiers.

J'aime modérément à vivre en Angleterre, mais, quand j'y suis, certains caractères m'enchantent, parce que ce sont vraiment des caractères. Teddy en est un. C'est le gentleman-farmer qui a déjà beaucoup vu, beaucoup retenu et qui vit aux champs avec philosophie. Il prend le temps comme il vient et laisse faire aux autres tout ce qu'ils veulent, s'ils lui laissent faire tout ce qu'il veut. Il ne fera pas un pas pour vous offrir ses services, mais si vous les lui demandez et qu'il soit votre ami, vous obtiendrez de lui le plus sûr et le plus généreux concours.

Je lui savais trois sœurs non mariées. Je n'en avais vu aucunedansmesvisitesàWoodhouse.La plus jeune, Josiane, voyageait sur le continent ; les deux autres préféraient demeurer près de leur mère, Lady Assler, une femme d'œuvres, — les Assler sont très riches, — qui est généralement retenue à Londres.

Teddy m'avait parlé de l'esprit et de la beauté de sa sœur Josiane ; j'avais vu Lady Edouard soupirer et lever les yeux au ciel pour indiquer charitablement que sa belle-sœur était une personne extraordinaire : je grillais de la connaître. Sa photographie, entrevue, n'était pas faite pour diminuer mon désir. Justement, par miracle, on l'attendait à Woodhouse. Mais ceci se passait l'an dernier, et, l'an dernier, j'ai à peine séjourné dans le Comté d'Essex. Mon congé était court : je partis sans attendre miss Josiane Assler. J'étais obligé de revenir en France pour voir ma mère et de vieux amis : je songeais à quitter l'armée. La question valait d'être discutée.

J'ai traversé une crise de découragement militaire.

L'armée, chez nous, se transforme ; certains disent : se meurt. Ils se trompent. Elle ne meurt pas. Les instincts ne meurent pas. L'armée, c'est l'instinct de défense et de conservation socialement

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organisé. En France, l'armée souffre du désarroi social d'un peuple généreux, avide d'idéal et jeté horsde ses voies naturelles parle matérialisme qui lui a coupé les ailes. Il faut des ailes à la France. Elle n'est pas faite pour ramper, ni son armée pour être asservie à une politique quelconque. Mais son erreur ne saurait être que d'un moment. On n'a pas le droit de désespérer d'une nation dont le génie créateur ne va pas en diminuant. J'ai eu cependant le tort de prêter l'oreille aux lamentations des contempteurs d'un temps qu'ils condamnent, pour masquer de pessimisme leur impuissance à réagir, Je voulais donc démissionner. Ma mère s'y est opposée. Ses raisons m'ont convaincu. Une seule suffisait : le souvenir de mon père. Je confesse pourtant que j'étais fortement tenté de profiter à loisir des facilités de vie que permet la fortune. Détaché au Ministère delà guerre, à Paris, j'ai subi la séduction du luxe et des plaisirs. Paris ne vaut rien aux vrais soldats. L'hiver dernier, j'ai couru le monde, de flirt en flirt, occupé des seules batailles que l'on livre aux coquettes habiles à jouer de l'éventail et du face-à-main, pour montrer, par ces défenses improvisées, que la place est faible et ne demande qu'à se rendre.

Un soir, chez madame de Bretonne, j'avais re-

marqué une jeune fille dont la beauté attirait l'attention. Au premier coupd'œil,je la prenaispour une Italienne et m'imaginais l'avoir déjà rencontrée en Italie. Faite de grâce et de perfection, svelte, le teint mat, d'immenses yeux gris bleu, une bouche d'un délicat dessin, aux lèvres un peu fortes et d'un pur incarnat, des cheveux magnifiques naturellement ondulés, couleur d'acajou luisant et sombre, elle évoquait à la fois en moi le souvenir de certaines figures mystérieuses de Léonard de Vinci et des réminiscences d'un séjour à Salsomaggiore. Le timbre de sa voix chaude et chantante n'était pas d'une Française, et semblait déceler une origine méridionale. Elle parlait, d'ailleurs, un français très correct. Je l'examinais, intéressé par son front découvert, ses narines diaphanes et mobiles, comme avides de parfums, — tout un ensemble de pensée et de vie, qui la faisait étrangement séduisante ; et j'observais le rapide sourire qui, souvent, éclairait son visage redevenu aussitôt après d'une froideur un peu hautaine et pleine d'inconnu.

Madame de Bretonne remarqua mon attention ; elle me fit signe de venir près d'elle.

— Vous avez l'air intrigué. N'est-ce pas de cette jeune Anglaise, là-bas ?

— C'est une Anglaise ?

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— Tout ce qu'il y a de plus Anglaise et charmante et fort riche. Vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et des idées à elle. Je vais vous présenter.

Elle me mena vers l'inconnue.

— Chère miss Josy, voici devant vous un des plus brillants officiers de France, monsieur Raymond Desormes...

A ce nom, un cri. Je n'ai pas le temps de protester contre le dithyrambe. La jeune Anglaise m'a tendu ses deux mains, et madame de Bretonne ne peut en dire plus, arrêtée par ces mots :

— Monsieur Raymond Desormes, j'étais bien sûre que nous finirions par nous rencontrer... Je suis miss Josiane Assler.

Je ne l'avais point reconnue. Les photographies ne sont qu'un pâle et illusoire reflet de la beauté faite de vie et de flamme.

Quatre mois, il y a de cela quatre mois, et ce soir, chez son frère, Josy s'est abandonnée. J'ai cédé au charme, c'était fatal. Elle est venue à Woodhouse parce je suis en Essex. Cet hiver, à

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Paris, chaque fois que nous nous sommes revus, j'ai senti sa sympathie grandir et la mienne s'accroître. La sœur de Teddy peut devenir ma femme. Il n'est point ici question d'un flirt sans lendemain. Toute comédie d'amour serait indigne entre nous. Mais où vais-je et quelle figure prend mon destin ?

Ainsi songeant, je regagnais Bluemanor au pas de mon cheval. Trois milles seulement séparent Woodhouse de ma résidence anglaise. J'étais déjà a moitié chemin. Je mis pied à terre et attachai Alcali au piquet d'une barrière. Puis, je m'assis sur un tertre, au revers delà route, pour rêver à mon aise dans la campagne endormie. Il me semblait que, rentré chez moi, enfermé dans ma chambre, je manquerais d'espace et serais étoufl'é par mes pensées.

Sur le fond des images multiples qu'évoquait mon esprit enfiévré, repassait à chaque instant la douce figure de la mère qui m'a mis au monde et élevé. Elle m'a fait ce que je suis et je suis tou' pour elle.

Je la voyais dans le fauteuil roulant où la tient, hélas ! depuis des années, une paralysie partielle, acceptée comme une épreuve qui n'a pu que la rendre meilleure. Toute son âme est dans ses yeux clairs, tout son cœur est dans sa voix pure.

Son âme et son cœur, ainsi révélés, disent que les ans l'ont vieillie sans tuer en elle la jeunesse qui se conserve chez les êtres d'élite sous sa forme la plus précieuse : la faculté d'aimer.

Je l'entendais me dire, comme le jour où j'ai parlé de quitter l'armée :

« Raymond, tu es un homme et ton père revit en toi. Ma volonté ne saurait s'opposer à la tienne. Agis donc selon ta volonté ; mais, avant de décider quoi que ce soit d'important, ne fais rien que ton père n'aurait point fait. Tu n'as qu'à l'écouter ; il parlera en toi-même. »

Elle vit au fond du Limousin, dans notre château de Laurière, quelle ne quitte plus, attendant de moi, oii que je sois, une lettre quasi quotidienne à laquelle elle répond sur-le-champ, avec le secours de Noémi de Méryl, la jeune et fidèle amie qui a la bonté de vivre près d'elle et qui lui a voué sa fihale affection pour la consoler de l'absence de la mienne.

Qu'allait-elle penser de Josy ? Que lui écrire à ce sujet?

Je serais sans doute resté jusqu'à l'aube sur mon tertre, à remuer ce problème, si la lune, en paraissant dans le ciel devenu absolument bleu, n'avait répandu sa clarté sur les champs et les

bois et, en illuminant le paysage, rasséréné ma pensée.

Je décidai qu'il était temps de prendre un repos mérité ; que tout s'arrangerait au mieux et qu'en somme l'amour est une divinité souveraine du monde. Sur quoi, je sautai en selle et piquai des deux délibérément.

J'étais environ à cinq cents mètres de Bluemanor, quand Alcali, dressant les oreilles, témoigna de l'inquiétude. Je le mis au pas et le fis marcher sans bruit dans l'herbe, sur un des côtés du chemin. Aussitôt, je perçus des sons qui me parurent extraordinaires.

11 faut connaître la vie anglaise et la campagne anglaise pour juger de l'invraisemblance de ce que j'entendais.

A une heure du matin, en pleins champs, sous la lune, dans la direction d'une austère demeure où tout devait dormir depuis le coucher du soleil, je distinguais parfaitement un bruit de rires et de sérénade.

Quelques pas plus loin, je pus entrevoir une lueu' sur la prairie qu'on longe en venant de Woodhouse et qui précède Bluemanor.

La résidence, Mtie en rclrail de la route, est entourée par la Blackwater qui, après avoir embelli le parc de ses méandres, file droit sur Maldon et la mer. Les arbres plantés au bord de la rivière m'empêchaient de me rendre compte de ce qui se passait avant d'être au point d'où la prairie se découvre aux regards et déroule aux pieds de trois chênes centenaires, répartis sur cette étendue comme trois temples de verdure, un immense tapis d'herbe tondue ras, propice aux sports.

Arrivé là, je vis tout au fond, près d'un petit bois qui abrite des vents d'ouest, une manière de campement vivement éclairé au centre.

J'entendais toujours des voix joyeuses et n'apercevais personne.

Entrer dans le parc, prendre un chemin couvert et arriver silencieusement par le bois à vingt mètres des inconcevables occupants de mon domaine, ne fut pas difficile. Ma surprise alors devint de la stupéfaction. Je pouvais parfaitement distinguer, sur une ligne parallèle aux arbreS; deux magnifiques automobiles, transformées par un système de tentes en un confortable « camping », et je voyais juste en face de moi, sous un vélum, assises autour d'une table chargée de fruits, de gâteaux, de verrerie, trois personnes qui m'étaient totalement inconnues. Elles fai-

saient à elles seules le tapage musical dont les échos d'alentour devaient être confondus. C'était assurément une famille française et, autant que j'en pouvais juger, le père, la mère et la fille.

J'entendais celle-ci chanter un air de caféconcert en s'accompagnant d'une mandoline. Elle a disait » avec le sel et le poivre nécessaires, et ses deux auditeurs témoignaient de la joie la plus vive. Elle-même, qui paraissait jolie et délicieusement habillée, s'amusait de tout son cœur, car, par moments, ses éclats de rire découvraient des dents remarquables, visiblement exercées à ne pas passer inaperçues.

Je n'osai interrompre cet étrange concert. Je battis en retraite doucement et gagnai Bluemanor dans l'intention d'éveiller la maison entière pour avoir une explication.

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