LE VIEUX BLUEMANOR ET SES HOTES CHAMPENOIS
Un esprit sage, pénétrant et qui verrait la société telle qu'elle est ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut absolument diriger sa vue vers le côté plaisant des choses et s'accoutumer à ne regarder l'homme que comme un pantin, et la société comme la planche sur laquelle il saute. Dès lors tout change ; l'esprit des diôérents États, la vanité particulière à chacun d'eux, les diâérentes nuances dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant, et on conserve sa santé.
GHAMFORT.
De quelque côté qu'on l'aperçoive, Bluemanor paraît pittoresque et attirant. Vu de la route de Witham à Maldon, il présente de face, au bord de la Blackwater, une construction d'ordre composite, élevée sur une ondulation de terrain entou-
rée par la rivière, ombragée de grands arbres, égayée de pelouses verdoyantes et de parterres fleuris. Aux abords de la résidence, le parc est disposé en jardin irréprochablement tenu ; un peu plus loin, c'est une suite d'îlots où tout semble pousser au gré de la nature. Des passerelles rustiques mènent de l'un à l'autre, et l'on ne voit pas, au premier coup d'œil, que l'abandon apparent de cette solitude est le résultat d'une savante réunion d'essences variées, laissées dans un négligé voulu. Le parc se continue ensuite, tantôt bois, tantôt prairie.
La maison est curieuse par son mélange de moderne et d'ancien. Ce fut, primitivement, il y a des siècles, une bâtisse massive, voûtée, trapue, faite de pierres de taille arrivées par la mer ; et ce repaire seigneurial commandait la vallée. La redoutable forteresse était devenue un pacifique moulin lorsque Sir John Cliffon l'acheta. 11 fit planter du lierre et delà vigne vierge au pied des murailles. Un manteau de feuilles cacha bientôt le tragique passé de ce rébarbatif castel. A l'intérieur on y arrangeait une habitation d'été pour les fils de céans, le futur nid de leurs enfants en vacances. Rien ne manque, et le personnel que j'ai gardé à Bluemanor conserve ces appartements dans l'état d'entretien que mon oncle y ordonna
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jusqu'à sa fin, comme si ses fils morts devaient reparaître un jour.
Appuyés à la partie ancienne s'élève une confortable résidence, faite de belles briques d'Essex et coiffée d'ardoises à la française. C'est ce grand toit bleuâtre, commun aux deux bâtisses, la vieille et la nouvelle, qui justifie le nom de Bluemanor, le manoir bleu.
Sir John et sa femme habitaient le côté neuf. J'ai fait disposer mon appartement proche du leur où j'entre souvent avec un émoi attendri.
Les choses qui formèrent le cadre de leur vie me rappellent leurs goûts, leur esprit, leur âme. Je les retrouve et j'ai l'illusion que je suis encore leur hôte.
J'avais fait mettre le rez-de-chaussée de l'ancienne partie de Bluemanor à la disposition de la famille Mourier. Le'médecin, accouru de Witham, venait d'examiner le blessé. Son impression n'était pas rassurante. Outre que la jambe gauche paraissait cassée en deux endroits, le docteur craignait une complication du côté de la hanche. 11 m'avait pris à l'écart pour ne pas me dissimuler que le traitement allait être long et difficile ; il parlait gravement à voix basse, dans la galerie 'où nous venions d'entrer.
A l'opposé, monsieur et madame Mourier et leur
fille tenaient, de leur côté, un conseil de guerre secret. Sans vouloir les observer, je me rendais compte aisément de leur mimique. Madame Mourier, très agitée, gourmandait sa fille qui ripostait ; M. Mourier essayait de s'interposer et, pour sa peine, récoltait des rebuffades des deux parties. Cet honorable négociant champenois ne semble pas jouir de beaucoup de prestige aux yeux des siens. C'est un petit homme noiraud, d'esprit insignifiant. Son front fuit, son regard se dérobe ; il ne doit avoir que de courtes idées trottant menu, comme des souris, dans la cage de sa petite cervelle. Rien en lui ne se défend, sauf sa moustache et ses cheveux, qui luttent contre l'outrage des ans, grâce à l'intervention d'une secourable teinture. Sa volonté est en puissance de femme. On devine que madame Mourier a subjugué son mari. Je gage que c'est elle qui l'a précipité dans la Blackwater au secours du mécanicien Clovis. Le pauvre homme s'est enrhumé ; il toussote. Sa femme n'y prête aucune attention ; sa fille ne s'apitoye pas davantage. Madame Amati n'est guère occupée, d'ailleurs, que d'elle-même et des miroirs qui l'avoisinent. Quand les miroirs manquent, ellq cherche dans les yeux de son prochain le reilet de sa grâce et le secret des sentiments qu'elle suggère.
Cette élégante Parisienne, discutant avec son irascible mère, ne cessait de tapoter sa jupe, de tirer son corsage et de jeter, tantôt un coup d'œil de face sur un bonheur-du-jour placé à sa portée, tantôt un coup d'œil de côté, sur le docteur et sur moi.
Le médecin n'y prenait pas garde, absorbé par les avis qu'il me donnait et par le souci d'aller quérir, à Witham, des attelles, du plâtre et l'aide d'un autre praticien, nécessaire à l'opération urgente. Il partait ; je venais de sortir avec lui de la galerie. Un froufrou soyeux décela derrière moi la présence de madame Amati. Elle s'était arrêtée pour laisser le docteur prendre congé.
Nous étions dans une salle à haute voûte, garnie des collections d'armes de mes cousins, grands amateurs de fusils, carabines, tremblons, espingoles, arquebuses, épées, espadons, colictiemardes, sabres, dagues et poignards. Ils en ont garni les murs de cette pièce qui servait aux exercices d'escrime dont je leur avais donné le goût.
Par de larges portes-fenêtres ogivales, la belle lumière d'un glorieux matin entrait dans la salle et tempérait ce qu'elle doit de glacial à son revêtement d'acier homicide. Madame Amati, qui, depuis l'accident, avait pris le temps de compléter sa toilette, arborait au milieu de ces froids scintil-
lements un chapeau éclatant, un volcan de roses rouges lancées vers le ciel du milieu d'une auréole d'or pâle, assortie au ton de sa robe couleur feuille morte, heureux encadrement de ses cheveux châtains et de sa figure d'un vif incarnat. Elle tenait une ombrelle de même nuance que les roses et dont le manche était d'or ; enfin elle était chaussée de mordoré. Que d'or, mon Dieu ! que d'or. Mais cela ne lui allait point mal. Entourée de ces aciers à l'éclat bleuâtre, elle rayonnait au milieu d'eux, et son reflet mettait sur les lames une dorure de Damas.
Dès que le docteur se fut éloigné, elle vint vers moi à petits pas pressés.
— Cette salle est un peu fraîche, dit-elle. D'un joli mouvement d'épaules, de cou et de
tête elle esquissait un frisson qui fut comme une vibration de tout son être.
— Vous aurez plus chaud dans le jardin, madame, répondis-je, en montrant une portefenêtre ouverte et le soleil, tout en or, lui aussi, qui damasquinait les ombrages.
— Oh ! je suis bien là. Je n'ai qu'un mot à vous dire, monsieur. Je ne voudrais pas abuser... Nous sommes déjà une telle cause de trouble.
Du geste, je répliquai poliment :
— Pas du tout.
— Pardon, pardon, nous sommes confus. Ma mère m'a confié le soin de vous dire noire embarras et notre reconnaissance. Cet accident la bouleverse. Elle craint que l'état de notre mécanicien ne soit plus sérieux que nous ne l'avions pensé d'abord. Dans le désarroi du premier moment nous avons accepté votre hospitalité sans réfléchir aux conséquences d'un tel sans-gene...
J'esquissai un second geste poli.
— Si, si, si. C'est du sans -gêne. Il est convenable que nous fassions transporter notre blessé dans une maison de santé. Mais, avant de décider ce transport, ma mère voudrait l'avis d'un spécialiste autorisé. Ne pourrait-on , pour la tranquilliser, appeler un chirurgien de Colchester ou de Londres? Il se joindrait au médecin que nous venons de voir et qui nous a paru, certes, très sérieux, mais un peu effrayé, un peu hésitant.
— Mon Dieu, madame, ce médecin est celui de la maison. Il vient de Witham, et Witham, évidemment, n'est pas un grand centre. Je conviens que l'avis d'un spécialiste aurait son intérêt.
— N'est-ce pas, monsieur? Songez combien nous sommes perplexes. Nous sentons qu'ici rien ne peut nous faire défaut, mais nous mettons tout à l'envers, et c'est grave.
— Nullement, madame ; il n'y a de grave dans
tout cela que l'ennui que vous avez de l'interruption d'une partie de plaisir, par suite d'un si fâcheux accident.
— Oh ! monsieur, c'est désolant. Nous sommes annoncés, attendus de divers côtés, et ma mère ne veut pas faire un pas, en auto, sans son Clovis !
Madame Amati, moitié sérieuse, moitié riante, eut un petit gazouillis, vite étouffé sous un soupçon de batiste qui lui servait de mouchoir, et marqua ainsi sa confusion de la liberté de ses paroles. Elle me regardait en rougissant ; ses yeux brillaient d'un piquant éclat.
J'avoue qu'elle me semblait à la fois agaçante et sympathique. Je la trouvais minaudière et, — comment dirai-je? « bon enfant ». Oui, c'est cela, bon enfant.
L'idée me vint alors que le plus proche voisin de campagne de mes amis Assler est sir Archibald Scott, le célèbre chirurgien de la cour. En ce temps de vacances, il était aux Limes, sa résidence d'été. Pourquoi ne pas prier Teddy, son intime, de lui demander de venir, d'un saut, à Bluemanor?
J'allais en faire la proposition à madame Amati, lorsque sa mère survint, de plus en plus surexcitée. Elle sortait de la chambre du blessé, et ve-
nait d'y reléguer son mari, condamné au rôle de garde-malade de son mécanicien.
— Monsieur, je ne vis plus, déclara- t-elle. Clovis a une fièvre affreuse !
Aussitôt, sans me donner le temps de témoigner honnêtement ma compassion, elle répéta ce que sa fille venait de dire et finit par des considérations plus personnelles.
— Monsieur, je ne peux pas vivre en Angleterre ; le climat ne me vaut rien et la cuisine me tue. Je suis d'une santé délicate...
Ma physionomie dut exprimer un certain étonnement, car madame Mourier reprit :
— Mais oui, d'une santé délicate. Le moindre changement de régime ou d'habitude me met à bas.
Elle expliqua qu'en conséquence sa vie tenait à un fil placé par le Ciel dans la main du merveilleux Clovis, incomparable Maître-Jacques : il conduisait une auto comme Apollon conduit le soleil, cuisinait comme Vatel et montait une tente comme Eliézer.
Je coupai court à ce panégyrique en offrant de téléphoner à Woodhouse, pour obtenir les soins de sir Archibald Scott par l'obligeante entremise d'Edouard Assler.
— Ah ! vous êtes notre sauveur, s'écria madame Mouriej.
— Mais non ; je suis, au contraire, la cause de votre perte. Cette planche, du haut de laquelle votre malheureux mécanicien est tombé, n'aurait pas dû rester sur l'eau, sans garde-fou. Mes gens sont coupables de négligence et je suis responsable de leur faute.
Madame Mourier et sa fille protestèrent que la planche était bien ainsi, et que Glovis avait manqué de prudence « pour la première fois de sa vie », puis me laissèrent aller au téléphone.
Ce fut Josy qui, avertie de mon appel, vint répondre à la place de son frère en promenade. Elle déclara que sir Archibald était certainement aux Limes et qu'elle allait le réquisitionner ellemême :
— Je vais l'enlever et le conduire à Bluemanor.
— Vous êtes mille fois bonne.
— J'accours. J'espère bien vous ramener à Woodhouse pour le lunch, après avoir vu vos compatriotes. Votre aventure avec eux est tout à fait excitante. Vous vivez, ce matin, un chapitre de roman.
— C'est la continuation imprévue de celui commencé hier soir.
— Vraiment ? Au moins le trouvez-vous intéressant?
— Je brûle de connaître la suite.
Un joli petit rire fut la réplique de Josy qui ajouta :
— La suite à demain !
— Ah ! mais non... Ah ! mais non... La suite à tout à l'heure.
J'étais ravi en rapportant à madame Mourier la nouvelle de l'intervention d'un éminent praticien. Elle venait de renvoyer sa fille rejoindre M. Mourier près du blessé, objet de sa tendresse. Au premier mot, la bonne dame éclata en éloges et en congratulations. Sa reconnaissance la porta aux confidences, et je dus connaître la haute opinion qu'elle voulait bien avoir de moi.
— Je ne sais comment vous remercier, monsieur. Il n'y a que les militaires pour montrer cet empressement, ce tact, cette bonté... J'ai un beau-frère, chef de bataillon à Soissons, le commandant Martin... Vous le connaissez peut-être ?
— Non, madame, non. Je le regrette.
— Je le regrette encore plus. C'est, lui aussi, un officier d'une parfaite distinction. Je voulais l'emmener avec sa femme. J'appréhendais de faire ce voyage en compagnie seulement de ma fille et de mon mari. Ce sont des enfants. Mon mari est un excellent homme, un.bon administrateur, mais d'une excessive faiblesse à l'égard de sa fille. II la suivrait dans la lune, si elle essayait d'y aller,
et rien ne dit qu'elle n'essaiera point. Son caprice est sa loi. Je l'ai trop gâtée. Elle n'a que deux frères qui sont à Reims. Nous avons une grosse affaire qu'on ne peut laisser à l'abandon et qui m'a toujours beaucoup occupée. Je suis née dans le grand commerce des vins : je suis une demoiselle Louis Pichaut, de Dijon...
A ce nom illustre au livre d'Or delà Viticulture française, je saluai en m'inclinant. Bourgogne unie à Champagne, quel beau mariage ! Madame Mourier goûta l'hommage de mon admiration et redoubla de confidences :
— Je peux bien dire sans vanité que la maison Mourier ne serait pas ce qu'elle est, si je n'y avais mis un peu la main. Vous avez bu, sans doute, du Royal-Mourier supra-dry?
— Quelquefois, madame ; toute l'Angleterre en boit.
— L'Amérique aussi, heureusement. Gomment le trouvez-vous?
— Je le trouve spécial.
— C'est mauvais, n'est-ce pas?
— Je ne dis pas cela ; je dis que...
— Si, si. Allez donc. C'est exécrable ! Parlezmoi d'une bonne bouteille de vin de choix, sans drogues ni cuisine. Vous me permettrez de vous faire envoyer de celui que nous buvons.
— Oh ! madame, en vérité, je...
— Je vous en prie, monsieur : cela n'a aucune importance. Eh bien ! ce Royal-Mourier supra-dry qui a fait la renommée de notre marque, — je peux vous l'avouer — c'est moi qui lui ai donné ce goût spécial, qui effarouche les palais délicats et séduit les autres. Et savez-vous pourquoi je me suis avisée de cette invention ?
— Je cherche, madame, je cherche.
— Par esprit de représailles. Une institutrice anglaise m'a élevée ; je suis beaucoup venue en Angleterre : je n'ai jamais pu m'habituer ici à l'absence de vins et de cuisine. Guillaume le Conquérant n'a pas même appris aux Anglais à faire le pot-au-feu et la salade. C'est une conquête à recommencer. Chaque fois que j'ai goûté à l'alimentation de ce pays, j'ai eu ma « little Mary », comme disent les braves gens de Londres pour désigner pudiquement leur estomac, ma « little Mary » en marmelade. Les Anglais n'ont point d'éducation de la bouche : ils vont indifféremment des fadeurs insipides aux relevés incendiaires. J'ai songé à tirer parti de leurs goûts excentriques. Savez-vous ce qu'il y a au fond du Royal-Mourier supra-dry ? Il y a de la quintessence de poivre de Cayenne. C'est la revanche de ma « petite Marie». N'en -buvez
plus. Ce n'est pas fait pour des estomacs civilisés.
Madame Mourier, très en verve, me fit bien d'autres confidences. Ainsi, l'auto-camping, c'est elle qui en avait eu l'idée. Puisque son mari et sa fille voulaient se promener à travers l'Angleterre, une combinaison de ce genre préserverait des hôtels aux lits problématiques, aux menus redoutables el serait une excellente publicité.
Effectivement, les journaux en avaient déjà parlé. J'eus un frisson à l'apprendre. Des reporters allaient peut-être tomber sur Bluemanor. Je fus tout de suite rassuré : l'agent commercial du Champagne Mourier, à Londres, dirigeait luimême cette habile réclame, et les feuilles attendaient de lui seul d'aussi précieuses informations.
Ces révélations amenèrent madame Mourier à m'exposer ses vues sur la publicité avec une philosophie mélangée d'amertume :
— Monsieur, ici-bas, tout est réclame; on ne vit que par et pour la publicité. De là l'impérieuse nécessité, pour quiconque veut se faire une place, de savoir paraître afin d'être et, lorsqu'on est parvenu, de savoir paraître encore pour garder son rang. Jamais je n'ai pu persuader ma fille de cette vérité. C'est une artiste. Elle n'a aucune suite dans les idées et, dès que je
ne suis plus sur ses talons, elle se moque du qu'en dira-t-on.
— Les natures indépendantes ne sont pas les moins généreuses, madame, et je suis persuadé que le caractère de madame Amati n'est pas pour lui nuire dans le monde... Madame votre fille porte un nom très connu à Paris. Est-elle parente de la femme du député ^..
Cette innocente question provoqua chez madame Mourier un trouble caractérisé. Elle sursauta légèrement, balbutia quelque peu et répondit en parlant plus vite :
— Mais c'est elle, c'est elle. Mon gendre, monsieur Amati, nous a accompagnés jusqu'à Londres où il est resté pour un congrès humanitaire. Nous n'avons pas les mêmes opinions, monsieur Amati et moi. Nous ressentons parfois le besoin de nous séparer. Je suis heureuse quand je peux reprendre ma fille. Au moins, près de sa mère, elle n'entend pas de théories subversives... Croyez-vous, monsieur, au socialisme?
— Oh ! madame, par profession, j'ignore tout de la politique.
— Vous avez bien de la chance ! Ne mettez jamais les pieds dans cette galère. Il a convenu à ma fille d'y entrer. J'ai eu joliment tort de la
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laisser faire. Elle a pu apprendre à ses dépens qu'on n'a pas le droit d'être impunément jolie femme, de posséder delà fortune et d'être mariée à un homme qui fait profession de se dévouer au bonheur du peuple et à l'émancipation des travailleurs, dans l'intention de devenir ministre. Que de jalousies et de diffamations l'on provoque! Mais à quoi vais-je songer ? Nous sommes loin de Paris. Oublions tout cela !
Si j'y avais tenu, madame Mourier m'aurait confié ses secrets de famille. Ma réserve lui fit comprendre qu'elle parlait trop, car elle prit soin de me dire qu'il lui semblait me connaître depuis longtemps déjà. Cette flatteuse illusion tendait à lui permettre de se renseigner sur moi-même. Je répondis brièvement à ses obligeantes investigations, et j'allais rompre les chiens, lorsqu'on vint me prévenir de l'arrivée d'une auto de Woodhouse.
Je dus courir au-devant de Josy et de sir Archibald Scott, tandis que madame Mourier se précipitait vers la chambre de son infortuné maître Jacques, pour y recevoir dignement un prince de la science anglaise.
LA FEMME A PLUS QUE l'hOMME
l'intelligence du cœur
Dès qu'on a nommé la nature, il n'y a plus problème, mais mystère ; il ne s'agit plus d'expliquer, mais d'exposer.
— Si vous voulez, dit Josy, nous nous arrêterons là-bas, après ce petit pont ; nous pourrons nous asseoir au pied d'un chêne digne d'un chant d'Ossian et nous regarderons descendre le soleil.
Elle s'était tournée de trois quarts vers moi. Je venais derrière elle. Nous suivions un étroit sentier à travers la campagne qui s'étend entre Bluemanor et Woodhouse. Ce raccourci fait gagner presque un mille sur la grand'route. La promenade est agréable. De temps en temps, il
ROMAN rOUR MA FIANCEE 55
faut escalader une barrière, franchir un ruisseau, passer sous la voie ferrée de Witham à Maldon, gravir une colline puis la descendre. On va ainsi de l'extrémité des dépendances de Bluemanor au commencement de celles de Woodliouse. Les domaines de deux de nos voisins séparent là propriété d'Edouard Assler de celle dont j'ai hérité. Vingt-cinq minutes de promenade sur des terres étrangères, trois quarts d'heure sur les miennes, et voilà la course faite sans se presser.
Josy me précédait, vêtue de gris clair, un stick à la main. Coiffée d'une légère et vaste forme en paille, couleur crème, relevée à la Gainsborough, elle laissait flotter autour de son visage un ample voile de tulle noir qui retombait sur ses épaules et les caressait au gré du vent. Elle avançait à pas souples, dans un passage ménagé par l'usage au milieu d'un champ de froment, haut sur tige et fourni, chose rare dans ce pays herbager. On eût dit qu'elle était portée sur les épis qui ondulaient ensemble pour s'incliner devant elle dont le buste émergeait de leur masse mouvante, fleur de grâce, gralidie par un prodige au-dessus des bluets.
Le premier, quart après six heures sonnait à un clocher des environs. Depuis le matin, nous n'avions pu être à nous-m.êmes un seul instant.
Quelle journée déconcertante, mélangée de tristesse et de bouffonnerie, et quelle part inattendue Josy et son frère, accouru à sa suite, venaient de prendre à tout cela!
Les Mourier qui, dans la matinée, se préoccupaient de quitter Bluemanor, l'avaient transformé en hôpital pour leur service particulier à quatre heures de l'après-midi. Je fuyais ma maison devenue intenable : il me semblait sortir d'un cauchemar.
D'abord, Topération du mécanicien, les deux docteurs de Witham, leurs salamalecs à sir Archibald, puis de sinistres préparatifs autour d'un gros homme épuisé, geignant, cardiaque, impossible à endormir. Cris affreux du patient, répliques pitoyables de madame Mourier. Soudain, syncope et congestion delà bonne dame. Epouvante de sa fille. Pâmoison. M. Mourier courait de tous côtés, éperdu, hanneton prisonnier dans une lanterne. Bref, trois personnes alitées à Bluemanor, la résidence à l'envers de la cave au grenier, tel était le bilan de cette journée où Josy et Teddy venaient de se multiplier avec moi autour d'une famille champenoise au désespoir, tombée sur ma maison comme un aérolithe.
Je ne savais plus que devenir et, dès que Teddy était parti pour ramener chez eux, en auto. Sir
Archibald et l'un des deux docteurs de Witham, l'autre restant chez moi jusqu'au lendemain, j'avais fui vers Woodhouse avec Josy. Nous étions heureux d'aller à pied dans la vaste campagne, de ne plus entendre de cris, de ne plus respirer une odeur de sels et d'éther, et nous marchions sans penser que nous étions dans une tenue peu propice aux promenades pédestres. Pour ma part, j'avais encore mon costume de cheval, revêtu au début de la journée.
Nous arrivions au bout du champ de froment. Josy, d'un coup de stick, décapita un coquelicot qu'elle rattrapa au volet rejeta vers moi.
— A vous la palme ! dit-elle en riant. Vous êtes un chevalier du temps du roi Arthur. C'est vous que Longfellow a chanté. Vous aurez une statue en Champagne. La famille Mourier vous doit bien cela.
— De grâce, suppliai-je, oublions la famille Mourier. J'aperçois le chêne que vous aimez. Allons-y vite et prenons-le pour confident de nos secrets. C'est un ancêtre.
— Ainsi parlait Galaor, répliqua-t-elle, en veine d'ironie. Allons, sautez, chevalier.
Une de ces barrières fixes qui, sur les sentiers à travers les terres cultivées, se dressent au milieu des haies pour délimiter les propriétés, venait de
nous arrêter. Je la fraiicliis allègrement puis tendis la main à Josy. L'escalade était facile. La coutume anglaise est de mettre une ou deux planches entrecroisées, posées à plat sur celles placées de champ dans leur longueur et qui forment clôture. Le bétail ne peut passer ; les humains le peuvent sans peine.
Josy sut enjamber discrètement la barrière avec cette aisance que donne l'habitude des sports. Du haut de l'escabeau de fortune duquel elle était prête à sauter à terre, elle appuya sur mon épaule le stick qui était dans sa main libre. Le rapide et mystérieux sourire dont s'éclaire parfois si étrangement son visage passa sur ses traits redevenus tout de suite sérieux. Cependant un pli malicieuxpersistait au coin de ses lèvres. Elle me lixait avec insistance et me dominait du buste et de la tête. Je m'attendais à quelqu'une de ces boutades dont elle est coutumière :
— Que pensez-vous de madame Amati ? demanda-t-elle. .
— Moi ? Rien. Je n'y pense point.
— Ne dites pas cela. Je douterais de votre bon goût. C'est une très jolie femme et des plus lancées à Paris. Vous a-t-on raconté son histoire avec le ténor Romanille ?
— Quoi ? une histoire de ténor et vous la connaissez ?
— Il y a aussi une histoire de ministre ; je ne sais plus lequel. Une étrangère qui passe trois ou quatre mois, chaque année, dans le monde, à Paris, écoute la chronique scandaleuse pour comparer avec celle de son pays et savoir qui remporte de sa patrie ou de la France.
Elle lança ce trait, la tète un peu vers moi, le regard passant au coin de l'œil ; et, de la main, elle fit un geste comme pour dire : « Et voilà 1 devinez qui l'emporte I »
Je ne soufflai mot, un peu suffoqué de la notoriété de madame Amati, affirmée de la sorte.
Josy fredonna une phrase de la Merry Widoiv et quitta le sentier pour marcher dans l'herbe vers l'arbre qui lui plaisait.
— Nous voici à mon chêne, reprit-elle. Asseyonsnous ; le sol est sec et tapissé de mousse. On a d'ici un spectacle des siècles passés. Regardez ce pré semblable à un tapis déroulé au pied de cette colline boisée, dressée dans son isolement comme un autel préparé pour quelque sacrifice accompli dans l'ombre delà forêt. Les fumées des feux allumés pour le repas du soir dans les maisons cachées sous la verdure font penser à de mystérieux
holocaustes offerts par des druides à la majesté du soleil couchant.
Ce lyrisme n'alla pas plus loin. Le ton de la voix de Josy était grave, il redevint moqueur, et, sans transition aucune, elle déclara :
— Vous savezqueje ne vous faispas grâce. Vous ne m'avez point dit ce que vous pensez de madame Amati. La voilà chez elle à Bluemanor. Ce voisinage est dangereux !
— Je ne l'ai point cherché. Qu'ai-je fait qu'un autre n'aurait pas fait ? On ne choisit pas ses relations de grand chemin.
— Sans doute, et je conviens que les circonstances ont favorisé madame Amati. Sir Archibald a brillamment coopéré à son installation dans vos meubles. Il a négligé madame Mourier pour ne s'occuper que de sa fille à laquelle il a prescrit un repos absolu. Il verra demain si quelque autre remède est nécessaire. Cette cure l'intéresse. C'est un galant homme très achalandé à la ville et qui s'ennuie du calme de la campagne. Madame Amati peut compter sur ses soins empressés.
— Que pensez-vous là?
— J'aime mes amis jusque dans leurs travers, et j'en sais de plus graves que celui de sir Archibald, répondit-elle en souriant. Je me suis fran-
chement amusée, aujourd'hui, lorsque ce docte chirurgien, après avoir déclaré que le mécanicien serait promptement transportable dans un hôpital privé, a jugé son cas si vilainement aggravé, deux heures plus tard, que le seul endroit du monde d'où le patient ne peut bouger est Bluemanor où, se dévouant à ce pauvre malade, l'éminent praticien viendra le soigner en personne tous les jours.
— Tous les jours ! vous exagérez.
— Nullement. Il l'a dit, lui-même, avec une sollicitude aussi touchante que subite. Par la môme occasion, il rendra la vie à la sensible madame Mourier, et restaurera la précieuse santé de sa fille plus sensible encore...
— Josy I vous êtes médisante.
— Confide in me, cher. Vous n'avez rien vu de ce qui se passait dans votre maison.
— Je ne voulais voir que vous et je ne voyais rien en effet ; j'avais monsieur Mourier sur les bras. Il a télégraphié deux fois à ses fils ; il a téléphoné en vingt endroits à Londres, pour essayer de parler à son gendre. Il était affolé, je le calmais, je l'aidais.
— Vous l'aidiez à convoquer le reste de la tribu ? Vous livriez Bluemanor aux barbares !
— Est-ce vous, si attachée aux traditions hospitalières de votre pays et de votre famille, qui me
reprocherez de secourir des compatriotes dans l'embarras ?
— Loin de moi cette intention. J'appréhende seulement pour vous, comme pour les miens et pour moi-même, les conséquences du trouble apporté dans vos vacances par cette extravagante aventure de « camping » et de 'jambe cassée... Allons-nous toujours après-demain à Golchester ?
— Assurément. Tout est commandé.
Il me parut que Josy montrait un plus riant visage.
— C'est assez parler de tout cela, ajoutai-je. Parlons de nous.
Je pris sa main dégantée où se détachait sur la blancheur ivoirée des doigts le vert relief d'un scarabée millénaire que retenait un mince anneau d'or. Je la portai à mes lèvres, mais à peine l'eusje effleurée qu'elle la retira.
— Il s'agit bien de nous ! reprit-elle, il s'agit de vous et de madame Amati. Je n'ai pas dit le plus grave. Dans les bras de qui s'est-elle évanouie au salon? J'étais là, de même que sir Archibald, mon frère et vous ? Elle venait de quitter sa mère congestionnée par l'excès de sa sensibilité. Votre médecin ordinaire la rassurait. Elle a voulu se rendre intéressante, et tomber, elle aussi, évanouie de douleur.
— Pardon, objectai-je, l'indisposition de madame Mourier l'avait sérieusement émue.
— C'est possible, mais, à sa place, une Anglaise se serait affaissée sur le premier fauteuil venu. Madame Amati, plus experte, a promené un regard de colombe qu'on égorge sur les personnes qui s'offraient à sa vue. J'étais non loin d'elle ; son regard ne s'est pas arrêté sur moi ; il a glissé aussi sur Teddy, malgré la sympathie évidente de mon frère pour une si séduisante créature. Venait ensuite sir Arcliibald, pilier du temple de la science. Madame Amati a battu de la paupière devant ce pilier, mais ce n'est point à ses pieds qu'elle s'est écroulée. Vous étiez presque au bout du salon. Elle a fait quelques pas d'un air de somnambule. Elle s'est trouvée enfin près de vous. C'est alors que nous l'avons vue chanceler. Vous vous êtes élancé. Elle tombait dans vos bras. On n'eût pas mieux fait à la Comédie-Française.
— Vous ne dites pas que je l'ai repassée tout de suite à sir Archibald.
— Vous l'avez repassée I Le vilain mot. Ingrat! qu'a-t-elle du penser ? Heureusement, sir Archibald a montré plus de cœur. Il l'a enlevée avec une vigueur qui honore sa cinquantaine et, tel un Romain emportant une Sabine, il l'a ravie, aux yeux de ses rivaux, au plus profond du gynécée.
Gi ROaiAN POUR MA FIA^'CÉE
— Rivaux est plaisant. Je ne suis pas, quant à moi, le rival de sir Archibald.
— Vous êtes le rival qui s'ignore. Madame Amati a de la sympathie pour vous. J'ai pu m'en assurer. Nous étions seules ; sir Archibald s'était retiré après lui avoir prodigué ses soins. Son sauveur disparu, cette âme fragile semblait retombée au plus bas. L'idée m'est venue d'essayer de la réconforter en lui parlant de vous. Je lui ai dit vos vertus, vos mérites... Je vous en ai beaucoup prêté.
— Merci, je vais vous les rendre.
— Gardez-les pour vous en servir. On dépense mieux ce qui est aux autres qu'à soi-même.
Je ne pouvais que rire ; elle en profita pour continuer, plus malicieuse encore :
— Lorsque j'ai parlé de la solitude où, à me croire, vous êtes ici ; de l'indifférence où, selon moi, vous tiennent les plus charmantes femmes de la région ; de leurs dédains dont vous souffrez, j'ai vu, peu à peu, que madame Amati reprenait goût à l'existance. Une aimable méditation occupait sa pensée et, par distraction sans doute, sa langue rose pointait entre ses lèvres comme celle d'un ogre qui sent la chair fraîche.
— Je crois, dis-je en riant franchement, que vous me faites l'honneur de vous inquiéter de
madame Amati. Laissez-moi vous demander ce qu'elle a du penser de vous, si vous lui avez exclusivement parlé de moi, de mes vertus et de mes peines ?
J'avais repris sa main charmante et le baiser que j'y déposai pour adoucir ma réplique ne fut encore qu'un effleurement. Josy, l'air fâché, dressait sur moi un stick menaçant :
— Il faut rentrer, déclara-t-elle ; le soleil est déjà bas.
Elle s'était levée brusquement. Nous descendîmes vers la colline voisine ; nous allions la gravir et trouver au pied du versant opposé les premières terres de Woodhouse.
Au creux du vallon, la fraîcheur du soir se faisait sentir. La prairie était dans l'ombre ; une impression de calme nous saisit, grave et apaisante. Notre marche en fut ralentie. Durant un long moment, nous avançâmes silencieux, côte à côte. Ce mutisme nous surprit simuU. n ment. Je regardai Josy ; elle me regarda et nos yeux nous révélèrent que nous pensions aux mêmes choses. Je ne sais quel poids pesait sur mon cœur, quelle gêne serrait ma gorge. Je dis comme avec peine et d'une voix assourdie :
— Josy, de quoi parlions-nous donc toutà-l'heure ? Ne pensez-vous pas que nous avons
vécu, hier soir, la première minute de notre vraie vie?
Ses yeux et ses lèvres me sourirent et elle demanda, rassérénée :
— Qu'avez-vous fait en rentrant à Bluemanor?
— J'ai remué tout un monde d'idées. Vous devinez lesquelles ?
— Les mêmes que les miennes à Woodhouse, sans doute. Tout nous est identique, j'espère.
— Les mômes que vous, assurément, mais il nous faut les examiner ensemble, car les idées sont des points de vue qui varient suivant la place d'où on les envisage.
Son fin sourire s'accentua ; sa main chercha ouvertement la mienne et marqua un net et loyal shake-hand.
— Nous sommes à la même place, dit-elle, puisque nous nous sommes rejoints : nous devons juger les choses de la même manière.
— J'en suis sûr. Je peux donc vous dire sans appréhension ma pensée. Je songe à l'avenir... Une existence nouvelle va commencer pour vous et pour moi. Voulez-vous que nous regardions un moment devant nous ?
— Volontiers, mais ne regardons pas trop loin. Le bonheur est un bien passager dont il faut jouir au jour le jour.
Je n'aurais point voulu qu'elle pût dire cela dans un pareil moment ; son scepticisme me fut pénible.
— J'ai beaucoup réfléchi à notre cas, reprit-elle. L'incident d'hier n'a pas été absolument spontané. Ne pensiez-vous pas confusément à moi sans aller au fond de votre sympathie pour la sœur de Teddy?
Du geste, elle arrêta ma réponse sur mes lèvres.
— Non, ne répondez pas. L'homme a moins que la femme l'intelligence du cœur. Je n'ai aucune confusion à vous déclarer que depuis deux mois... Tenez, depuis le jour où nous avons visité Versailles ensemble et oii vous m'avez éloquemment conté des faits glorieux de l'ancienne France, — oui, depuis ce jour, j'ai examiné votre situation et la mienne. J'ai senti très vite que nous céderions à l'appel de la nature et je me suis soumise à sa loi plus tôt que vous.
Elle parlait, les yeux baissés, douce et résolue ; j'osais à peine la regarder. Un trouble indéfinissable m'envahissait : un désir de l'étreindre et, en même temps, l'appréhension d'une impossibilité. Josy était tout près et me semblait lointaine.
— Vous avez été plus clairvoyante que je n'issoa et pouvais l'être, chère Josy, répondis-je enfin,
parce que vous êtes indulgente ; vous m'avez jugé plus digne de vous que je ne le suis.
— Raymond, il faut nous bien connaître. Je crois vous avoir étudié de mon mieux : mais vous, que savez-vous de moi ? Je veux que vous me connaissiez.
— Je vous vois telle que vous êtes.
Elle hocha la tête et murmura comme à part soi :
— You hâve nol found out my secret.
Puis tout haut :
— Non, je ne ressemble ras aux autres jeunes filles. Suis-je encore, d'ailleurs, une vraie jeune fille ? Ma vingt- sixième année est révolue ; à dix ans, j'ai commencé à me contrôler moi-même, à dix-sept ans, à voyager. A vingt ans, j'ai suivi Teddy autour du monde. J'ai vu de très bonne heure que la terre est petite et l'être humain une pauvre créature qui fait toujours et partout les mêmes actes avec les mêmes desseins. Si je n'avais tenu de mon pays l'amour de l'océan et compris devant les flots le culte de la nature ; si je n'avais reçu de ma mère, du milieu où je suis née, de l'éducation qui m'a été donnée, la connaissance des arts et le goût de ce qui est beau, peut-être, Raymond, me serais-je déjà dégoûtée de vivre.
— Dégoûtée de vivre ? Jeune, belle, riche,
adulée... Qu'avez-vous dit, Josy, vous, si fêtée partout où vous passez?
— Oui, fêtée et enviée, adulée et désirée. Ah! désirée... Oh! tous les jours... Que d'adorateurs trouvés sur mon chemin ! Mais la banalité dégradante du flirt et des intentions amoureuses dont on témoigne ordinairement dans le monde m'a tôt écœurée. Le dédain de la vie a du moins cette compensation qu'il pousse au respect de soimême. J'avais fait un vœu — je dois ne vous rien cacher — le vœu orgueilleux de ne me donner à personne... Mais je vous ai rencontré!
Nous étions arrivés au sommet de la colline. Le soleil disparaissait dans des nuées de cuivre rouge, jaspées d'agate, et ses derniers reflets, répandus sur les hauteurs, nous enveloppèrent d'une clarté soudaine. La magnilicence du spectacle nous arrêta. Dans la paix complète du soir, rapprochés l'un de l'autre, nous ne percevions d'autre bruit que celui-de nos souffles. Nos mains s'étaient jointes et, dans cette lumière, face à face, nous restions immobiles, nos yeux cherchant nos âmes dans nos yeux.
C'est alors que je dis :
— Je ne vous comprends pas très bien, Josy. Le pessimisme que vous me révélez ne s'était jamais manifesté dans nos entreliens.
— Vous parliez à la sœur de Teddy ; la femme ne vous répondait pas encore.
Je réfléchis un peu, puis repris :
— L'amour ne vit que de confiance réciproque. Je vous sais gré de me faire part ainsi de votre désenchantement. Mon rôle sera de vous rendre la paix qui vous a fui.
Sa physionomie avait quelque chose de douloureux ; elle s'illumina par l'effet d'une allégresse intérieure. Je la sentis frémir et, d'une voix passionnée, nouvelle pour moi, elle répondit très vite :
— J'espère que vous me guérirez, Raymond. Je sens que vous apaiserez mon esprit inquiet, car vous avez des certitudes, que je veux partager en devenant vôtre. Je sens aussi quelles pensées vous occupent : votre race, votre foi, votre mère, vos amis, votre carrière, vos projets, vos habitudes...
— Oui, dis-je gravement, je pense à tout cela.
— Oh ! reprit-elle, ne supposez pas que je n'aimerai point ce que vous aimez. Je le ferai mien. Ma patrie sera où vous serez, ma religion celle que vous voudrez, Ne croyez pas que j'aie le mérite de vous sacrifier quoi que ce soit. Je saisis mal l'utilité des frontières, et, à mes yeux,
tous les cultes se valent. Il n'y a qu'un chemin de la terre au ciel... Si tant est, ajouta-t-elle plus bas, après une brève hésitation, qu'une route puisse aller de la sottise au néant.
Sa physionomie exprimait de l'amertume . Je ne pus m'empêcher de la regarder avec tristesse. Le feu d'une légère confusion vint colorer ses traits, et je dis :
— Il est possible qu'il n'y ait point de route delà sottise au néant. Rien ne vient de rien et ne va à rien. Mais il y a un chemin de l'amour au ciel, car rien n'est inutile dans la nature, et ce n'est pas sans raison que l'œil humain peut mesurer la distance qui le sépare des astres et y atteindre d'un regard.
— Oui, reprit-elle, oui j'ai tort. Vous m'expliquerez vos convictions. Je m'en suis éprise comme d'un mystère.Nulle révolte ne m'éloignera d'elles ; nulle antipathie ne se dressera entre ce qui vous est cher et moi. Votre famille, vos relations pourront m'accueillir, sinon en véritable hlle de France, du moins en sincère épouse d'un Français.
— Vous deviendrez ainsi une véritable fille de France.
— Je le crois, et, ce faisant, je n'aurai pas été, je pense, une mauvaise Anglaise. Ce n'est plus
quitter l'Angleterre que d'aller à la France. J'ai appris de mon pays natal mes devoirs vis-à-vis de moi-même ; de votre pays, ceux vis-à-vis des autres ; de l'Italie ceux vis-à-vis de l'art. Paris est pour moi à mi-chemin de Londres et de Florence. Avide d'harmonie et d'espace, je veux m'y établir comme sur un sommet, au milieu du monde, et découvrir, de là, de vastes horizons. Avant d'être Anglaise, je suis femme et, en changeant de race, je ne fais qu'obéir à l'instinct immuable qui rapproche les êtres sans se soucier des conventions arbitraires, inventées par les hommes. Mon droit strict est de choisir qui j'aime et de savoir aimer. Ma décision est prise. Je ne verrai désormais l'existence qu'à travers vous, Raymond. Je veux m'adapter vos idées et y puiser cette force du cœur et de l'esprit qui m'a manqué pour me sentir intimement heureuse au milieu de tout ce qui fait la satisfaction humaine.
— Vous avez donc vraiment souffert, Josy ? demandai-je; qui s'en douterait ?
— Ah ! cher, cher, poursuivit-elle, je vous dirai l'horreur d'errer sans plus rien trouver qui intéresse ; l'épouvante d'être jeune et de porter en soi un vide où l'on se sent sombrer ; le supplice de paraître sous le masque de l'attention et de
la joie et de ne rien entendre, de ne rien voir, de ne rien posséder qui ne soit tout de suite flétri par ce démon dont on est l'esclave et qui s'appelle la Fortune. Je hais l'argent, Raymond, pour tout ce qu'il m'a permis et prodigué trop tôt. Et je n'ai pas eu le courage de le fuir ou de le dompter en sachant l'employer ; le courage de rompre avec le monde, mes parents, mes amis. Je continuais lâchement de traîner ma chaîne, lorsque je vous ai connu...
Il y avait des larmes dans ses yeux qui brillaient de l'éclat de la fièvre. Elle secoua la tête, comme pour changer le cours de ses pensées.
— Descendons la colline, reprit-elle, et ditesmoi que je ne vous effraye pas ; dites-moi que vous saurez me réconcilier avec la vie. Ma peine se dissipe en vous écoutant.
Le sentier dévalait en pente rapide. Elle s'appuya sur mon épaule, et nous partîmes à pas incertains. Elle pouvait sentir mon être répondre à son frémissement. Le cri de son cœur éveillait en moi des échos tumultueux.
— Mon trouble, dis-je, doit vous apprendre que je vous aime davantage depuis que je connais le secret de voire conscience ; je vous remercie de m'avoir permis de mesurer la confiance de votre amour si loyalement exprimé.
— Oui, Kaymond, je vous aime de toute la force de mon désir de vivre en comprenant par vous le pourquoi de la vie.
La descente s'accentuait. Elle s'appuyait plus fortement ; parfois, je la préservais d'un faux pas. Au bas de la colline se dressait encore une barrière. Je la franchis le premier ; elle passa ensuite, mais, avant d'achever de sauter, elle se pencha vers moi. Je tendis les bras et la reçus toute vibrante, affirmant par l'abandon de son être et le feu de son baiser l'étendue d'une passion qui, au contact de la mienne, nous jeta dans le ravissement de l'amour partagé.
Je restai de longues heures à Woodhouse sous l'impression de notre étreinte et des sentiments multiples qui l'avaient précédée et suivie.
Le lendemain seulement, la pensée me vint que j'avais oublié d'écrire à ma mère la lettre quasi-quotidienne qu'elle attendait de moi. Je m'étais pourtant promis de lui parler longuement de Josy.
A peine levé, je voulus m'acquitter du devoir
négligé la veille. Les mots ne venaient pas comme je l'aurais voulu.
Je décidai qu'un jour ou deux m'étaient nécessaires pour peser les termes d'une communication qui devait préparer la déclaration de mon choix, et j'envoyai dans la journée un simple télégramme de nouvelles de ma santé, accompagnées d'un mot de tendresse.