‹ Roman pour ma fiancéeChapitre 5 sur 16 · L AMOUR ANGLAIS EST OPINIATRE · texte numérisé non relu

L AMOUR ANGLAIS EST OPINIATRE

J'aime, tu aimes, il aime, nous aimons, vous aimez, ils aiment.

{La Grammaire.)

Josy, Lad y Edouard et deux de leurs amies venaient d'entrer au château de Colchester sous la conduite d'un vieil érudit de leurs relations, qui se flattait de les intéresser à de récentes trouvailles archéologiques. Charmant homme, d'ailleurs, et habile cicérone ; mais Teddy, peu enthousiaste de l'histoire ancienne, m'avait entraîné dans le parc sous prétexte d'une partie de tennis à organiser. A peine dehors, il s'empressa d'allumer un cigare, habituel accompagnement, pour lui, de toute causerie. Nous avions couru la ville, admiré une fois de plus la porte saxonne de l'Église de la Trinité, les ruines du prieuré de

Saint-Botolphe et autres vénérables vestiges d'un illustre passé. Un thé confortable, organisé par Michel, avait terminé cette randonnée.

Avant de rentrer à Woodhouse, il nous restait à jouter au tennis avec des partenaires de Colchester. En attendant l'heure convenue, nous voilà nous promenant, Teddy et moi, autour de la noire et branlante forteresse qui vit Jean le Bon prisonnier. C'est aujourd'hui un musée d'antiquités. Mon compagnon fumait son cigare d'un air absorbé. Il s'arrêta devant une nichée d'enfants installés sur un banc proche de la porte du château. Au-dessus d'eux, la rébarbative bâtisse dressait un puissant contrefort, couronné d'une tour ronde à moitié démolie par les ans. Près de cette tour, un arbre, poussé par miracle, dans une lézarde, balançait son feuillage, drapeau vivant planté par la nature sur la ruine croulante que le traditionnalisme anglais a pieusement consolidée. Je crus que Teddy admirait le tableau ingénu de cette brochette de babys potelés et le contraste de sa gaieté dans le cadre morne de la forteresse. Mais son esprit n'était point à cela. Il me dit d'un ton grave :

— Avez-vous remarqué l'automobile qui passait sur la route, au moment de notre départ de la maison, tantôt ?

— Non ; il en passe beaucoup.

— C'était celle de Scott ; il allait à Bluemanor.

Je laissai tomber sa remarque, curieux de voir où il voulait en venir. Il tira une bouffée de fumée de son cigare et me regarda de côté ; je ne bronchai point. Mon silence ne pouvait l'embarrasser, car le silence est une façon de parler britannique.

Des Anglais se voient tous les jours et s'entretiennent une heure ou deux de ce qui peut réciproquement les occuper, sans échanger plus de cinquante paroles, Chacun suit, à part soi, le chemin de son raisonnement ; le plus pressé de toucher au but élève la voix, le premier, pour dire simplement ce qu'il veut. Il est entendu que les considérations personnelles sont accessoires et contenues dans le silence qui a précédé.

— Madame Amati, reprit Teddy, est une femme charmante, mais légère.

— Bon, dis-je, la trouvez-vous charmante parce qu'elle est légère ou légère parce qu elle est charmante ?

— Et vous? demanda-t-il carrément, arrêté net et campé sur ses jambes, comme un « pointer * qui tombe en arrêt et va lever un lièvre.

— Moi? Teddy, je ne la trouve ni charmante

ni légère. On ne trouve que ce qu'rii cherche et je ne cherche rien en madame Amali.

— Dans ce cas, mon cher, vous ne ressemblez pas à Scott.

Il haussa les épaules, ht choir, du petit doigt, la cendre de son cigare, et ajouta :

— Hier, il a fait trois visites à Bluemanor, Trois visites à son âge ; il se surmène !

Je gardai mon sérieux pour répondre :

— Je ne m'occupe pas plus de ce qui se passe en ce moment à Bluemanor que de ce canon.

Et je montrais un trophée du Transvaal, offert par l'Etat à la ville de Colchester, qui l'a glorieusement placé dans le parc du château, quoique ce ne soit guère qu'une vieille pièce qui devait faire plus de bruit que de besogne.

La veille, je n'étais pas revenu chez moi. Je me sentais beaucoup plus tranquille à Woodhouse. J'avais envoyé Michel prendre des nouvelles de l'hôpital Mourier et je savais que sir Archibald s'était multiplié près de madame Amati ; d'où, le soir, entre nous, mille traits de Josy, mille traits qui m'avaient amusé, mais dont son frère paraissait encore tout excité.

— Ah ! reprit-il, vous ne vous occupez pas de Bluemanor ? C'est bien, vraiment, c'est très bien. Je ne comprends pas Scott. Il ne sait donc

ÎÎO ROMAN POUR MA FIANCEE

pas ce que c'est qu'une Parisienne du boulevard !

— Peut-être au contraire le sait-il, objectai-je, et voilà bien ce qui l'enOamme. C'est du fruit rare en Angleterre.

Le teint coloré de Teddy tourna brusquement au pourpre foncé.

— Sincèrement, Raymond, reprit-il, d'un ton à la fois soupçonneux et bon garçon, sincèrement, dites-moi que vous ne songez pas à flirter avec madame Amati.

Je ne pus me retenir de rire franchement, au risque de me faire remarquer des gens que nous croisions, car rire sur la voie publique est une excentricité indigne d'un véritable gentleman.

— Flirter avec madame Amati, déclarai-je, je n'y songe pas plus, mon cher, que vous n'y songez sans doute. Il faut laisser sir Archibald 'guérir en paix son aimable cliente.

Teddy me dévisagea froidement, et riposta sans ambage :

— Parlez pour vous, Raymond. Moi, je flirterai avec elle tant qu'elle voudra.

Il se départit un peu de cet air roide que l'Anglais prend le plus souvent hors du home et, passant amicalement son bras sous le mien, il expliqua ses raisons :

— Votre vie, je pense, est pleine de femmes comme madame Amati. C'est pourquoi le temps vient où votre cœur se fixera convenablement sur quelqu'un de tout à fait digne de s'associer à votre avenir. Vous rencontrerez cette merveille : la femme près de laquelle on reste, et vous ne vous ennuierez plus. Moi, je m'ennuie encore et j'aime à rencontrer la femme près de laquelle on passe un moment agréable.

Cette confidence n'étaitpas pour mesurprendre. Les visites de Teddy, à Paris, ne m'ont laissé de doute ni sur la mélancolie que lui inspire, parfois, le mariage, ni sur la force expansive de ses sentiments 'de réaction ; mais je me sentais embarrassé de la perspicacité de ses précisions à mon égard. Josy, pourtant, n'avait dû lui rien dire de nos accords. Nous étions convenus de les taire quelques jours. Un amour commençant est un amour timide.

Gêné toutde même, j'allais m'ingénieràchanger de conversation, mais Teddy était entièrement à son objet et reprit :

— Madame Amati est amusante : c'est la petite femme des romans de Paris. Ce n'est pas la Française, je le sais. Je connais trop la France pour ne pas distinguer entre la règle et l'exception, entre le Pays et le Boulevard. Mais, justement, parce

qu'elle est l'être artificiel fabriqué par la lecture des inventions des romanciers, et la contemplation des étalages parisiens, elle est séduisante comme le fruit défendu.

Je ne savais trop que répondre, un peu ébaubi de son allusion à mon établissement futur. Ma foi ! je voulus tirer l'affaire au net ; je brûlai mes vaisseaux.

— On peut être séduisante, remarquai-je, sans être semblable à madame Amati. Ainsi il y a un monde entre elle et votre sœur Josy.

Il ne parut pas vouloir relever une intention quelconque dans mon observation, et répondit d'un ton placide :

— Oui, il y a un monde entre elles, tout un vaste monde, car madame Amati est un corps, un joli corps le plus possible près de terre; et Josy est une âme, une jolie âme, le plus possible dans le ciel que, malheureusement, son amour propre suffit à remplir de sa seule personnalité.

Je ne relevai pas cette pointe d'un homme attaché par son éducation et son loyalisme au culte anglican, et je répondis :

— Miss Josy Assler est, en effet, le contraire de madame Amati, tout en étant, elle aussi, une exception. Elle n'est pas plus l'Anglaise qui va de flirt en flirt, jusqu'au mari désiré, le long d'un chemin

semé d'exercices sportifs et de recettes de puddin gs , que madame Amati n'est la Française, épouse, mère et maîtresse de maison admirable, qui est l'assise de la fortune nationale et sa meilleure sauvegarde. Madame Amati n'a que les défauts de l'élite dont elle veut être ; miss Josy n'a que les qualités de l'élite dont elle est.

Il me regarda d'une manière narquoise, avec un hochement de tête approbateur, puis consulta sa montre tranquillement.

— Notre partie de tennis, dit-il, doit commencer dans un quart d'heure. Il ne faut pas que ces dames s'éternisent devant les vieilles poteries du château. Je vais rejoindre les amis avec lesquels nous jouerons ; ils peuvent nous attendre. Voulez-vous prier ma femme et Josy de ne pas être en retard ?

Je le laissai gagner le recreation-ground et me dirigeai vers l'entrée de la vieille forteresse. C'est une voûte sombre. A gauche, un escalier de pierre, aux marches basses et larges, monte en tournant à l'étage où les reliques du passé roman et moyenâgeux de l'Essex sont disposées sous des vitrines. Justement, Josy descendait.

— Ah I fit-elle, j'allais vous rejoindre ; les autres vont venir, j'espère. Notre guide est intarissable. Ma belle-sœur l'excite pour se donner l'air de savoir quelque chose. A propos de César

qui était chauve, ils en sont arrivés, je ne sais comment, à discuter si Boadicea était rousse ou blonde. C'est palpitant. Je m'esquive. Joue-t-on au tennis ?

Elle parlait du haut des marches, immobile, de face, les bras tombant, le corps arrêté dans un gracieux mouvement en avant. Elle était de blanc vêtue ; sa jupe écourtée, son corsage léger s'ajustaient exactement à son corps souple ; la saillie de sa ferme poitrine ajoutait au charme de sa pose sculpturale. Un rayon lumineux qui venait d'une meurtrière l'éclairait et faisait ressortir, comme une apparition de féerie, la blanche perfection de ses formes en relief sur le fond obscur de cet escalier vétusté. Elle évoquait l'idée d'une Victoire de Samothrace vivante et moderne, sortie de son antique et divine gaine de marbre, pour révéler enfin à nos yeux éblouis le mystère de sa face, immuable énigme de beauté.

Je lui répondis qu'on allait jouer et que Teddy avait pris les devants, puis j'ajoutai :

— Je viens d'avoir un entretien curieux avec votre frère.

Des touristes survenaient. Au bruit, elle descendit prestement. Dès que nous fûmes dans le parc, sa réponse toucha au vif de ma préoccupation.

— Teddy se doute de quelque chose entre nous? interrogea-t-elle.

— Je le crois.

— C'est possible. Ma belle-sœur a aussi des soupçons. Depuis hier, elle a trouvé moyen de me plaindre plusieurs fois d'aimer la France, « pays de perdition » et Paris, « abîme de scandales. » Concluez... Teddy a fait quelque question ?

— Une allusion tout au plus.

— Vous avez parlé ?

— Non, mais s'il m'avait mis au pied du mur, j'aurais parlé. L'honneur m'y oblige. 11 n'a rien dit de direct ; j'ai répondu indirectement.

— Raymond, nous verrons ma mère, puis la vôtre, aussitôt que vous voudrez ; nous parlerons ensuite à Teddy. Nous aurons agi correctement.

— Je suis tout à vos ordres, Josy.

— Rien ne presse. Soyons encore quelques jours à nous-mêmes. Il est très doux de se cacher, quand on ne fait point le mal, et nous ne pouvons rien faire de mieux que de sentir et de raisonner en secret notre amour. Ce secret est mon refuge; c'est comme un asile où je renais, Raymond. Il me semble que lorsque nous l'aurons livré, vous serez moins à moi et que je serai moins heureuse.

Nous étions arrivés près de l'endroit où subsiste,

entourée d'une grille, sous un vitrage bas, un fragment millénaire de pavé romain. Le roman pavement de Colchester est un reste fameux de l'empreinte de Rome sur le sol d'Albion.

De quelle vie, de quelle demeure ces briques menues pourraient-elles conter l'histoire? Quels pieds foulèrent ce carrelage respecté par les siècles ? Nul ne le sait, ni ne le saura.

Josy s'était penchée sur la grille au-dessus du toit transparent. Elle regardait le damier jaunâtre du pavement. Ses traits se reflétaient sur les vitres ; le pavage luisant réfléchissait vaguement, en contre-bas, sa silhouette méditative. Je voyais sur le verre sa face muette et fermée, son regard fixe tourné vers le passé. C'était toujours Josy et ce n'était plus elle. Hiératique et troublante, se dessinait à mes yeux, une figure d'idole, un fantôme du paganisme, la vestale prise entre ses sens et ses vœux, l'éternelle victime de la lutte de la matière et de l'esprit, la créature avide d'inconnu, pressée de fuir la terre par d'autres voies que celles des devoirs acceptés et remplis, et repoussée d'ici-bas sans atteindre là-haut.

Cependant, Josy se penchait davantage vers le pavé romain. Son mouvement dissipa le mirage à la magie duquel je cédais. Sa figure s'animait, se détachait plus nette ; un sourire de

confiance et d'espoir se jouait sur ses traits. Nos regards se rencontrèrent sur le vitrage et, honteux des pensées étranges qui venaient de surgir de mon imagination fiévreuse, je murmurai :

— Josy, Josy, je vous aime.

Ardemment et très bas elle répondît :

— Mes yeux sont dans vos yeux, mes lèvres sur vos lèvres. . .

Elle se pencha encore plus, de côté, couvrant de son image mon image, comme pour la saisir sur ce miroir d'amour.

Nous rentrions à Woodhouse. Le temps s'était obscurci ; la journée allait finir en pluie. Nous étions sous la capote de la grande auto, Lad y Edouard et moi. Josy conduisait avec maestria ; son frère se tenait près d'elle ; le chauffeur était assis à leurs pieds. Durant le trajet, qui est d'à peu près une heure, Lady Edouard avait affecté vingt fois d'offrir son âme à Dieu. Enfin le château apparaissait au bout de sa large avenue de noble résidence.

C'est une demeure de grande allure, sobre d'or-

nements extérieurs, rebâtie au xviii^ siècle dans le style du xiii% toute crénelée, toute flanquée de tours hexagonales. Elle est pleine de vastes et hautes salles, accommodées, à l'intérieur, avec ce luxe confortable et sévère qui est la plus haute expression du goût et du caractère anglais.

Sa masse rouge sombre ressortait sur le fond gris du crépuscule, et ses fenêtres, déjà éclairées, illuminaient la cour d'honneur.

Au saut de l'auto, je vis Michel qui attendait ma venue. Nous apprîmes de lui l'arrivée à Bluemanor de M. le député Amati et de son beaufrère, M. Gaston Mourier, de Reims. Michel avait une mission de confiance : il était chargé de m'avertir que ces messieurs désiraient m'exprimer leurs remerciements à Woodhouse pour le secours donné à leurs parents, et souhaitaient de pouvoir, du même coup, dire leur gratitude à mes amis Assler.

— Si mon Capitaine et sir Edouard le permettent, conclut Michel, rompu aux beaux usages, ces messieurs se présenteront ici dans l'après-midi. Je dois téléphoner la réponse.

Lady Edouard et Josy étaient rentrées dans leur appartement pendant que mon ordonnance nous mettait au courant, Teddy et moi.

Sans se soucier d'abord de fixer Michel sur la

ROMAN POUR MA FIANCÉE î]î)

réponse attendue, Teddy prit son ton le plus sérieux et demanda :

— Comnaent va madame Amati?

— Monsieur, elle était levée, cet après-midi. J'ai cru comprendre qu'elle espérait accompagner demain son mari et son frère, pour vous les présenter, car madame Mourier continue de garder la chambre et monsieur Mourier lui tient compagnie.

— Fort bien ! Fort bien!... Dites-moi, Michel, avez-vous vu sif Archibald Scott à Bluemanor?

— Oui, monsieur, il y était pour le lunch.

— Ah ! il soigne aussi ses malades à table... C'est un bien grand médecin. Au revoir, Michel, vous êtes un joyeux garçon... Nous serons ici demain pour ces messieurs. N'est-ce pas, Raymond?

Et, sifflotant, Teddy s'en fut, tandis qu*à mon tour j'allais m'habillerpour le dîner.

— J'ai du courrier à vous remettre, mon Capitaine, dit Michel dès que nous fûmes dans ma chambre.

Il me donna divers plis parmi lesquels la lettre bleue que j'oubliais un peu, la fidèle lettre de Laurière. Je la sentais plus lourde, et par conséquent, plus longue que de coutume. J'appréhendais des reproches et des inquiétudes.

Elle m'apportait, d'abord, comme à l'habitude, mille détails qui pouvaient m'intéresser sur la vie de Laurière et de la région. J'y sentis un désir marqué d'orienter ma pensée vers ma terre natale. La lettre était, non pas plus affectueuse qu'à l'ordinaire, car une mère n'a qu'une façon d'aimer son iils, et c'est toujours la même, — il n'en est pas de meilleure — mais plus abondante en menus faits, plus grave aussi cependant. Une certaine mélancolie enveloppait les phrases. La dernière page affirmait un état d'âme attristé ; je fus frappé du changement de l'écriture. Visiblement, la main de Noémi de Méryl s'était trouvée moins ferme pour cette partie de sa dictée. Il est vrai qu'il était question d'elle et qu'elle avait pu être troublée. C'est une sensitive.

« Je t'ai conté tout cela, mon cher enfant, disait la lettre, nouvelles delà maison, du village, des champs et de la ville, plus longuement que je ne pensais. Il me semble être près de toi quand je vois Noémi saisir au vol les paroles que je te dis, et je m'adresse à elle comme si c'était toi-même. Tu es pourtant bien loin de nous. Je ne voudrais pas écourter tes vacances anglaises; mais tu penses que je compte les jours qui nous séparent de ton arrivée à

Lauricre. Je t'ai peu vu, cette année. J'espérais que tu me donnerais beaucoup de ton temps de repos. Je le sais, tu étais obligé d'aller à Bluemanor. Mais la vérification des comptes de ta propriété ne peut te demander des semaines et te prendre tes jours et tes nuits. Tu as l'air fort occupé. Ta dépêche, qui m'arrive, me montre que le temps te manque pour me dire au long ce que tu fais et comment tu vas. Sois sans souci à notre égard. Je vais aussi bien que mon état le permet, et Noémi me garde de tout mal, mais sans savoir se garder elle-même de la fatigue. Je veux qu'elle se repose de mon ennuyeuse compagnie. Elle vient de protester qu'elle n'écrirait point ceci, mais je la gronde : la main qu'elle me prête n'est plus à elle, quand elle supplée à celle qui ne peut plus me servir. Donc, il faut que tu lises à cette place que, dès que tu seras à Laurière, j'enverrai Noémi dans sa famille. Oh ! peu de jours, car je ne saurais me passer d'elle longtemps. Mais, au moins, elle pourra se détendre, embrasser les siens el revenir, réconfortée, continuer près de moi sa triste faction. »

Triste » était ajouté après coup. Ma mère avait

relu et fait mettre le mot que Noémi de Méryl avait d'abord omis.

Je restai un moment songeur, pensant à ces deux femmes en deuil, la malade aux cheveux blancs, sa gardienne aux cheveux blonds, assises à leur place favorite, dans une des profondes embrasures de notre vieux logis limousin, devant la Vienne qui descend d'Eymoutiers de cascade en cascade, à travers des gorges abruptes, d'un pittoresque sans cesse renouvelé et qui ne se retrouve nulle part.

Je secouai cette rêverie et achevai de lire :

» Dis-moi le plus tôt possible quand tu viendras, mais n'abuse pas des télégrammes. Je suis toujours un peu émue de leur venue, et tu sais que les émotions ne me valent rien. Je t'attends bientôt, parce que je te devine plus occupé de plaisirs que d'affaires. C'est ce qui me rassure. Tu seras vite lassé. Tu dois é^re gâté par tes voisins et amis et, surtout, par la famille Assler. Parle-moi d'elle. Que devient miss Josiane qui t'a paru si originale à Paris? Est-elle aussi intéressante dans son pays ? As-tu fait de nouvelles connaissances ? Tu le constates ; je suis réduite aux questions. C'est bien coupable à toi. Songe que ta vie tient la mienne en suspens... »

Allons, cette fois, il n'y avait plus à reculer ; il fallait dire ce que « devenait » Josy. Je le fis le soir même, avant de m'endormir.

« Vous avez raison, chère Mère, je suis coupable et d'autant plus coupable que je n'ai pas manqué de [temps pour vous écrire. J'ai plutôt manqué de mots pour essayer d'exprimer ce que j'ai le plus à cœur.

» Vous ne sauriez imaginer la vie que je mène depuis quatre jours. J'ai sur les bras une famille champenoise qu'un accident de voyage a fait échouer à Bluemanor. J'ai dû fuir à Woodhouse ma maison envahie. Je vais essayer de vous conter cela : c'est tragi-comique ; mais pourrai-je aujourd'hui faire convenablement un récit de ce genre ? Je suis sous l'empire d'une préoccupation nouvelle dont vos questions avivent la hantise.

» Miss Josiane Assler, dont vous me parlez, est encore plus originale et plus charmante en Angleterre qu'en France. Nous nous voyons fréquemment puisqu'elle est chez son frère. Nous échangeons nos sentiments sur les sujets les plus divers ; ses convictions et ses opinions se rapprochent des miennes. Je suis charmé de la mieux connaître. C'est une nature exceptionnelle, un

esprit d'une haute culture et un cœur d'une parfaite loyauté. Elle veut bien me témoigner une sympathie attentive et j'en éprouve un plaisir que je n'ose trop analyser. Telle est la pensée qui me préoccupe et sur laquelle votre jugement s'exercerait utilement, si vous étiez près de moi. J'ai parlé de vous à miss Josiane, de vous et de notre beau pays. Elle est tentée de découvrir le centre de la France. Je pense que la prochaine fois que Teddy excursionnera en auto sur le continent, elle viendra jusqu'à Laurière avec lui. Je serais ravi si ce voyage se pouvait faire ces vacances. Mais il n'en est pas encore question... »

Le reste de la réponse, consacré aux Mourier, était secondaire ; seul le début m'importait, puisqu'il devait préparer l'aveu de mon état d'âme.

Cette lettre achevée, je me sentis plus calme, plus content de moi. Je l'imaginais arrivée à son adresse, remise à sa destinatrice par Noémi de Méryl. De son bras valide ma chère malade ajustait son face-à-main. Noémi plaçait le papier sur le pupitre mobile monté sur le fauteuil de ma mère. Elle allait suivre la lecture pour tourner la page. Comment cette pauvre enfant, si discrète, si effacée dans ses vêtements noirs, pourrait-elle imaginer la resplendissante Josy? Qu'allait-ellô

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penser? Quelle conversation suivrait entre les deux solitaires ?

J'eus du mal à m'endormir.

Mon sommeil fut agité, mon réveil manqua d'entrain. Le temps s'était gâté, le ciel avait pris une couleur de bitume ; il plut tout le jour.

Nous faisions de la musique au petit salon, au moment où madame Amati parut, vers quatre heures, escortée des deux personnages annoncés la veille : son frère et son mari.

Je vis entrer avec elle un grand gaillard brun, velu, moustachu, épais, la face large, le front plat, l'œil hardi, le teint bistré, un air à la fois bas et assuré d'homme vulgaire, c[ui a des vices et du toupet. Je reconnus tout de suite l'original des portraits de M. le député Amati, pubHé dans les feuilles.

Ce parlementaire me déplut souverainement, mais moins que son compagnon.

M. Gaston Mourier a vingt-cinq ou vingt-six ans. Une barbe roussâtre et frisée qu'il porte entière le vieillit. On lui donnerait trente ans. Il est de taille moyenne, bien pris, les épaules

larges ; ses traits sont réguliers ; il a le nez droit, le front intelligent et une femme peut le trouver beau ; mais l'insolente ironie de ses yeux gris teintés de vert, le dédain de ses lèvres minces, la fausseté de sa voix métallique qu'il s'efforce de rendre caressante, s'il veut plaire, révèlent un des plus effrontés et hypocrites drôles que puisse compter une génération de crocodiles arrivistes, issue du barbare positivisme de l'éducation moderne et du coupable aveuglement des familles.

Madame Amati, très à l'aise, présenta ces messieurs qui firent leur compliment en gens persuadés de la considération que nous devions avoir de leurs mérites. Tout de suite l'un et l'autre se mirent au diapason de leur introductrice : ils se croyaient chez eux ! Cependant, Lady Edouard s'était fort négligemment soulevée de la bergère où elle enfouissait sa langueur. Elle affectait soudain de n'entendre que l'anglais, ce qui nous valut un charabia javanais de M. le député, désireux de se révéler polyglotte. Josy, debout près du piano, restait muette, quoique amusée, avec de la malice dans le regard. Quant à moi, je me sentais dévisagé par madame Amati et répondais péniblement des platitudes aux congratulations dont je venais d'être accablé. Ce dé-

but de visite ne promettait pas un entretien rempli de charmes, lorsque le bruit d'un meuble heurté nous fît tourner la tête vers le grand salon : Teddy arrivait, bride abattue.

Il était au billard, occupé à jouer avec un pasteur du voisinage. Au bruit des voix, il accourait. Il tenait encore en main son arme de combat et mettait du blanc sur le procédé. Les portes étaient restées ouvertes derrière lui ; nous entendions le heurt des billes poussées par son partenaire continuant sa partie :

— Six!

L'accueil ouvert de Teddy compensa largement la réserve du nôtre.

— Toc. . . toc. . . toc ! . . . Eight ! marquait le clergyman, là-bas.

— Vous avez eu une bonne traversée ? demandait Teddy au jeune Mourier.

— Excellente pour moi, monsieur, mauvaise pour les autres. J'aime les mers agitées.

— Red in ! Eleven for me, criait au fond le joueur.

— Et vous, monsieur, reprenait Teddy parlant au député, vous êtes à Londres à propos d'un Congres. Avez-vous visité notre Parlement?

— Red //i/ clamait le pasteur triomphant. What are y ou do in g ?

Mais déjà Teddy passait à l'article de l'exaltation du courage de madame Amati dans la catastrophe qui nous valait l'honneur de sa présence ; il ne répondait pas. Étonné, le Révérend Vicaire de Woodtown vint jusqu'au petit salon. Nous vîmes paraître sa redingote et son col droit surmontés d'une bonne grosse face enflammée, coiff'ée d'une brosse en crins blancs.

— Red in! répétait-il, pour annoncer l'envoi de la rouge dans une poche du billard, d'où trois points à son avantage, Red,,,

Il s'arrêta, pétrifié, à la vue d'étrangers. Les présentations recommencèrent, puis la conversation reprit, dominée par Teddy, esprit opiniâtre et narquois.

— Vous connaissez beaucoup la France, monsieur, lui disait le député.

— Beaucoup. C'est mon pays de repos. Tout y est joyeux, même les lois. Ainsi, vous mettez sur les murs : « Liberté-Égalité-Fraternité » et tout de suite après. « Défense d'afficher. » C'est très drôle.

— En effet, c'est imprévu, convint aimablement M. Amati. Nous sommes, vous le savez, un peuple gai.

— Votre politique le prouve.

— Je vois, monsieur, que vous la connaissez.

Je suis sur que lorsque vous êtes à Paris vous allez à la Chambre.

— Mon Dieu, non ! Un ami m'y a conduit une fois ? Il m'avait dit : « Venez donc, on se battra. » On ne s'est pas battu, et les discours m'ont paru trop longs. On m'a mené à la buvette pour me distraire ; mais croiriez-vous qu'il s'y trouvait un pick-pocket ?... Il a dû me prendre pour un contribuable : je me suis aperçu, en sortant, que je n'avais plus de montre. Je ne suis pas revenu au Palais-Bourbon.

M. Amati redoubla de gaieté, décidé à faire bonne contenance, et sa femme parut ravie ; de quoi Teddy prit l'envie d'être encore plus brillant. Josy ne disait rien. M. Gaston Mourier, distrait pas sa présence, s'était rapproché d'elle et la regardait obstinément. Lady Edouard et le pasteur, un peu à l'écart, commentaient avec discrétion l'état de la température.

M. Amati tenait à plaire. Il s'informa obligeamment des goûts de Teddy.

— Qu'aimez-vous le plus en France, monsieur ? Et l'autre, imperturbable, de répondre ;

— Les pompiers ; j'aime les pompiers, surtout les pompiers de village, ceux qui ont un casque d'autant plus grand que le village est plus petit. Ils sont l'image de l'amour du Français pour l'u-

niforme et pour l'humanité. J'admire dans le pompier de village, qui garde sa tenue jusqu'au lendemain des dimanches de parade, l'esprit chevaleresque et guerrier répandu dans tout le peuple.

— Vous avez des goûts militaires, monsieur. Ce n'est pas commun sur le sol anglais.

— Qui vous a dit cela, Monsieur le député ? Nous sommes, au contraire, épris de la force el nous aimons à voir celle d'une nation incarnée dans une belle armée. Les choses militaires ont pour nous une poésie. Tenez, il fut un temps où j'allais en France, dans une petite garnison quelconque, rien que pour entendre les tambours et clairons, battre et sonner la retraite, en faisant le tour des remparts. C'était charmant et ce bruit éveillait d'utiles échos dans les cœurs. J'aimais aussi à voir vos soldats rendre les honneurs au drapeau. Ils présentaient très bien le fusil avec ce beau geste, resté partout en usage, et qui montre que le militaire s'offre au pays avec son arme. Aujourd'hui, vos défenseurs gardent le fusil sur l'épaule ; ils n'ont plus le temps de saluer leurs couleurs ni de s'offrir à leur patrie.

— Ah ! bravo, bravo ! s'écria madame Amati. Voilà tout à fait mes idées... Faites votre profit de ces réflexions d'un ami de la France, ajouta-

ROMAN POUR Ma FIANCEE iOi

t-elle à l'adresse de son mari. Vous serez peutêtre moins acharné à dire du mal des militaires au Parlement.

Et madame Amati, experte à se servir de ses yeux, me lança un coup d'oeil expressif, tandis que Teddy s'excusait avec bonhomie.

— Pardonnez-moi, monsieur, je n'ai pas voulu aller contre vos opinions. Quoi que vous pensiez, je ne suis pas très ferré sur la politique française.

Le bon apôtre ! Nul Anglais n'est plus que lui averti de nos disputes et ne lit plus fidèlement le compte rendu de nos Chambres. Il avait certainement préparé des banderilles à l'intention de M. Amati, ne mortel ennemi de la toute-puissance du sabre.

J'assistais à ce tournoi sans me soucier d'y prendre part. Aussi bien étais-je occupé des faits et gestes de M. Gaston Mourier. Ce jeune Champenois ne suivait la conversation que d'une oreille et ne perdait pas de vue Josy. Elle supportait l'insistance de son attention avec une souriante impassibilité. Il risquait à mi-voix des amabilités de salon qu'elle daignait accueillir. L'intention de plaire qui s'affirmait chez M. Gaston Mourier m'était insupportable.

Je me jetai brusquement au travers de la con-

versât ion pour la généraliser et couper court aux boutades de Teddy en même temps qu'aux grâces du jeune Mourier. Mais je pris soin de donner le change sur mon humeur.

— Messieurs, dis-je poliment aux deux nouveaux venus, vous êtes à coup sûr des sportifs. Vous voudrez bien, j'espère, nepas oublier que les écuries et les jeux de Bluemanor sont à votre disposition,

Aussitôt, Teddy saisit la balle au bond et h renvoya vers madame Amati.

— Au fait, madame, observa-t-il, nous jouons ici de passionnantes parties de tennis. Ne nous ferez- vous pas l'honneur de vous y associer?

— Avec plaisir, monsieur, si, du moins, sir Archibald Scott ne nous permet pas, cette semaine, de cesser d'abuser de l'hospitalité de monsieur Desormes.

— Madame, sir Archibald est un homme remarquable au point de vue médical...

Teddy marqua un temps d'arrêt pour donner à entendre que sir Archibald était moins remarquable à d'autres points de vue. Madame Amati dut comprendre et partager cette opinion, car son sourire fut très encourageant. Teddy poursuivit :

— Il faut obéir à ses prescriptions. De toute

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façon, après tant d'émotion vous avez besoin d'un peu de calme, et mon ami Desormes est trop heureux, croyez-le bien, de mettre sa résidence à votre disposition.

Ce bon Teddy ! Il parlait comme pour lui. Je ne pus que le remercier de son éloquence. J'aurais pourtant souhaité moins de chaleur dans ses paroles. Il s'échauffait visiblement. Malgré Lady Edouard dont le mutisme et l'attitude attestaient une froideur qui croissait en proportion de l'amabilité que son mari témoignait, il lança une invitation dont je fus tout étourdi.

— Nous aurons, lundi prochaii^, àChelmsford, un grand concours de natation que je présiderai. Ce sera très sensationnel. Je vous invite, madame, et vous, messieurs, à y assister. Nous pourrons luncher en ville et dîner, le soir, à Bluemanor, si toutefois son propriétaire le permet. Nous aurons ainsi, je crois, une bonne journée.

Je dus déclarer de nouveau que Teddy devançait mes vœux ; mais il commençait à m'agacer.

On servit le thé, heureusement, et la visite de madame Amati, de son frère et de son mari prit fin sans autre incident digne d'être rapporté.

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