NARCISSE SE BAIGNE
Charmante Amaryllis, pourquoi lorsque je passe devant ta grotte, n'avances-tu pas latêle, en m'appellant ton doux ami ? Te suis-je donc odieux ?... Tes mépris me feront mourir.
THÉOGRITE.
Clielmsford est une élégante petite ville qui s'honore de posséder plusieurs clubs aussi sportifs que distingués. Grâce à eux, elle jouit d'une piscine de cinquante mètres de long sur vingt de large, établie à ciel ouvert et propice aux bains, durant Tété. L'élite de la jeunesse chelmsfordienne préfère ce bassin à la paresseuse rivière qui apporte à la ville son eau lente, encombrée de dangereuses herbes. Ici, point de végétations sournoises, nul péril à redouter.
Le bassin est divisé en deux parties, séparées
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par une poutre flottante qu*on retire les jours de match. Dans l'une, qui n'a que trois pieds d'eau, les débutants et les mazettes barbottent sans gloire ; dans l'autre, beaucoup plus profonde, les virtuoses de la natation triomphent aux applaudissements d'une galerie de « ladies » et de « misses, » parentes ou amies, dont la pudeur ne s'offusque d'aucune nudité, dès lors qu'elle est publique et sportive.
Vêtues de robes de couleurs voyantes, rangées autour de la piscine devant les cabines qui l'encadrent de chrysalides peintes en vert, elles contrôlent avec vertu les plus surprenantes transformations que l'histoire naturelle et sociale puisse enregistrer.
Le lundi du « sensationnel » concours de natation que Teddy devait présider, nous étions arrivés des premiers au bassin de Chelmsford, à l'ouverture ofticielle des portes, quatre heures sonnant.
On nous distribua le programme des réjouissances et nous primes place sur un rang, face au bassin. Des planches posées sur le bitume du pourtour nous permettaient de nous asseoir avec l'avantage d'être aspergés par les nageurs, tantôt quand ils tireraient leur coupe devant nous, tantôt quand ils passeraient derrière nous, tout
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mouillés, pour regagner leur cabine. Nous étions en sandwich, entre deux chances de bénédiction.
Cette perspective nous amusa. Nous nous sentions favorablement disposés ; notre lunch en ville n'avait pas manqué de gaieté.
Josy et trois jeunes filles du voisinage des Assler formaient, avec madame 'Amati, un quintette de grâces souriantes et de claires couleurs. Deux des toilettes de ce groupe séduisant resplendissaient de l'éclat des modes de Paris et impressionnaient l'assistance féminine.
Les spectatrices, déjà nombreuses, autour delà piscine, arboraient leurs « blouses » les plus éloquentes, leurs jupes les mieux réussies. Dans cet ensemble de lignes et de teintes animées de vie, seules, les toilettes parisiennes de Josy et de madame Amati faisaient par elles-mêmes de la beauté. Effet d'une rencontre imprévue, elles se ressemblaient étonnamment. Cette similitude avait ravi la femme du député et paru piquante à la sœur de Teddy. Leur parité intriguait le beau public de Chelmsford et m'incitait à me demander — préoccupation coupable ! — quelle était celle de ces deux élégantes, si différentes au fond, qui pouvait plaire le plus à des yeux étrangers.
Elles portaient l'une et l'autre une robe de linon brodé, gaine harmonieuse d'un corps souple.
Une écharpe de soie noire enserrait leur taille et chatoyait de côté, jusqu'à terre, terminée par des glands aux franges légères.
Deux vastes chapeaux, différents de composition, mais également faits de fleurs de rêve, les coiffaient. Ils éveillaient l'indignation des âmes puritaines, étonnaient les esprits cléments, bouleversaient les cœurs candides et me révélaient deux chefs-d'œuvre sortis des mains des fées de la maison Lespiault.
Par amusement, Josy et madame 'Amati affectaient de ne pas se séparer. Je les écoutais causer, tandis que M. Mourier, qui avait eu la permission de fuir son impérieuse épouse, convalescente à Bluemanor, m'exposait obligeamment ses idées sur la natation. Il me révéla que son fils Gaston était de taille à rendre des points à une otarie. En revanche, son gendre, M. Amati, ne pratiquait aucun sport, à l'exception des acrobaties parlementaires. M- Mourier crut devoir s'applaudir du retour à Londres de cet homme d'État. Si nous l'avions eu parmi nous, il se serait ennuyé. Le jeune Gaston, lui, tout à son affaire, se tenait aux côtés de Teddy, président consciencieux, occupé des soins de sa fonction. Le fils de madame Mou* rier se faisait présenter aux champions amateurs qui allaient se disputer les plus enviables récom-
penses du match. Je le vis, de loin, essayer l'élasticité du tremplin des plongeurs, donner son opinion et mimer la meilleure façon de prendre un bon élan. On faisait cercle autour de lui. La figure de Teddy montrait un sourire narquois, annonciateur de malice. M. le Président parla. Le jeune Mourier répondit à ses paroles par des gestes de dénégation. Mais Teddy insista. Des auditeurs insistèrent aussi. Tout à coup, à nos yeux surpris, Gaston Mourier reçut d'un des gentlemen qui l'entouraient un costume de bain et fut conduit vers une cabine.
— Ah ! par exemple, s'écria madame Amati, voilà qui est drôle. Gaston va concourir 1
— C'est une^surprise, constata froidement Josy.
M. Mourier était parti aux nouvelles. Tl revint nous certifier qu'effectivement Gaston venait d'accepter de se joindre aux brillants amateurs du swimming-club de Romford, dont la présence était le clou de la journée.
Madame Amati coula un regard en dessous vers Josy et reprit :
— Eh bien 1 nous allons nous amuser. Gaston aura la palme !... Et puis au moins, ajouta-t-elle, (le bout de sa langue rose pointait hors de ses lèvres) et puis au moins, nous verrons un joli garçon en costume de bain.
Josy me regarda... Je me taisais. Que dire?
— Il est fâcheux, poursuivit madame Amati, revenant à la charge et courant sur moi, le sabre levé, il est fâcheux, Capitaine, que vous ne soyez pas tenté d'imiter mon frère. A vous deux, vous prendriez aujourd'hui la revanche de Waterloo.
— J'en serais fort étonné, madame, répliquaije, piqué au jeu, car l'Angleterre est difficile à vaincre sur l'onde. Nous serions deux contre six. Us sont trop!... Ah! si vous aviez la hardiesse de vous mettre de la partie, les choses iraient autrement. Que pourraient six gentlemen contre une Sirène dans son élément ?
Madame Amati porta l'index de sa main droite au creux de son corsage et riposta :
— Touchée î Merci, on ne m'avait pas encore traitée de Sirène...
La cloche annonçait la première course. Il y eut autour de nous un peu de bousculade. Josy se trouva entourée de ses amies et séparée de madame Amati qui était près de moi. La « Sirène » baissa la voix, me fixa d'un regard appuyé, et, dans un rire contenu, prononça du bout des dents :
— Prenez garde à vous I
— Regardez donc Teddy, s'écriait Josy. Il est superbe.
Elle avait élevé la voix plus qu'il n'était besoin ;
elle semblait énervée. Madame Amati l'agaçait à présent. Mais pouvais-je la précipiter dans le bassin ?
Je pris le parti de me partager entre les propos de M. Mourier et les faits et gestes de Teddy.
Notre ami présidait avec majesté. On l'entendait donner des ordres impérieux au « starter » .
Ce personnage, taillé en poteau de télégraphe et coiffé d'un minuscule canotier, tenait un mouchoir blanc qu'il agitait sur la piscine, d'un air de naufragé perdu sur une épave. C'était pour stimuler l'ardeur des concurrents ou les maintenir dans l'observance du règlement du concours.
A son signal, une douzaine de garçonnets de quatorze à quinze ans venaient de sauter dans l'eau comme un peloton de grenouilles. Ils firent des merveilles de vitesse, puis reprirent pied sur le pourtour, s'ébrouèrent joyeusement et cachèrent leurs maigreurs britanniques sous des peignoirs qui les transformèrent en fantômes échappés de Yalpurgis.
Nous échangions des banalités de circonstance, M. Mourier et moi; nos voisines ne faisaient pas mieux. Chacun de nous, sans le dire, attendait impatiemment l'apparition du jeune Gaston.
— Ah ! je le vois î Oui, c'est lui, annonça sa
sœur ; c'est lui, là-bas, derrière cette grosse lady, couleur de macaron.
La cabine où nous l'avions vu disparaître sous son apparence d'élégant gentleman venait de s'ouvrir ; il en sortait dans la tenue d'Adam, revue et corrigée par la civilisation.
Une respectable maman, sanglée dans une carapace marron clair, le cachait à moitié ; mais il vint au bord de la piscine et nous pûmes l'examiner à loisir.
Je sais des costumes plus favorables au sexe masculin que l'absence de vêtement. On voit des hommes de la plus parfaite distinction sous l'habit ou le smoking, visiblement dépourvus de charmes, au hammam ou sur la plage, lorsqu'ils reviennent à l'état de nature, même tempéré par un maiUot qui n'est, le plus souvent, que l'équivalent d'un trait sous un mot : une précision plus dangereuse que l'incertitude.
Maisje conviens que, dépouilléde son enveloppe mondaine, M. Gaston Mourier ne manquait pas d'aisance et n'offrait rien de désagréable aux regards.
— N'est-ce pas? s'exclama madame Amati, n'est-ce pas ? c'est vraiment un joli garçon ?
Josy regardait ailleurs. Elle fit semblant de ne pas entendre. Ses amies, en revanche, discutaient
sérieusement la question de savoir si le frère de madame Amati l'emportait sur les autres gentlemen que l'on apercevait dans le même équipage. L'une d'elles, miss Maud Agreen, quelque peu pédante, nous gratifia de considérations savantes sur la supériorité anatomique des Anglo-Saxons.
— Nous allons bien voir, riposta madame Amati, qu'excitaient peut-être certaines pensées secrètes, nous allons bien voir ce qui se passera dans l'eau. Si mon frère l'emporte sur vos amateurs de Romford, c'est que, non seulement, il est mieux fait, mais qu'encore il a plus de force.
Les courses se continuaient. Nous venions d'assister à la scène classique de la traversée du bassin par des concurrents qui trouvent sur le bord qu'ils atteignent un sac soigneusement ficelé. Ils doivent en retirer, dans le moins de temps possible, qui une jupe et un vieux chapeau haut de forme, qui une redingote ou un pantalon et une coiffure de femme, revêtir ces oripeaux, puis se rejeter à l'eau et revenir, ainsi affublés, pour la plus grande joie des spectateurs, jusqu'au point d'où ils sont partis.
Après cette passe burlesque, le programme annonçait les exercices des honorables champions de Romford. L'adjonction inattendue d'un jeune Français qui prétendait partager leurs lauriers ne
pouvait qu'accroître leur émulation. Un silence absolu s'établit dans l'assistance. On vit s'avancer sur le tremplin des plongeurs le funèbre « starter» , long comme une procession de « Sans-Travail ». Il déclara, d'un ton sépulcral, que « M. Mourier, célèbre nageur de France et ami du très honorable sir Edouard Assler, se joignait aux distingués représentants du S. G. de Romford. »
On l'applaudit, et les exploits attendus commencèrent. Ce furent d'abord des plongeons du haut du tremplin, puis du haut d'une estrade élevée. Le jeune Mourier se distingua par des sauts et doubles sauts périlleux. Ses ébats aquatiques rallièrent les suffrages des connaisseurs.
Chaque fois qu'il passait devant nous, il avait un coup d'œil pour Josy ; à deux reprises, son regard croisa le mien avec une expression de défi.
Par instants, ses bras musclés sortaient de l'eau, rapides, son corps robuste se soulevait sur la nappe liquide ; la volonté de l'emporter sur ses rivaux donnait à ses traits tendus vers le but une expression de férocité. Enfin, il triompha. Son succès fut très vif; les amateurs du Swimming-club de Romford furent les premiers à le complimenter.
M. Mourier, père, se tenait à quatre pour ne pas proclamer qu'il était l'auteur des jours d'un
aussi brillant champion. Madame Amati ne put s'empêcher de commettre l'extravagance de crier :
— Bravo, Tonton ! Bravo 1
De telle sorte qu'aujourd'hui encore, à Chelmsford, on parle de « Tonton ».
Il vint nous retrouver avec Teddy à la fin du concours. Sa sœur l'embrassa urbi et orbi. Mon compliment fut correct, celui de Josy réservé. En revanche, les trois misses témoignèrent beaucoup d'enthousiasme pour cacher leur secret dépit de la défaite de leur amour-propre. Miss Maud Agreen se distingua par l'énergie de son shake-hand. Le dernier de nous, le père du vainqueur, lui serra les mains comme s'il devait ne plus le revoir, et prononça ces paroles mémorables :
— Je ne te dirai qu'un mot : ta mère va être bien heureuse.
— Mais les prix, demanda miss Agreen, vous avez gagné de beaux prix : où sont-ils ?
Teddy expliqua que, magnifique jusqu'au bout, Gaston Mourier avait voulu qu'on les répartît entre les plus jeunes lauréats de la journée. Deux d'entre eux venaient d'hériter d'un chronomètre en or et d'une douzaine de couteaux à manches d'argent, ce qui nous valut, à la sortie, une ovation juvénile comme les Anglais savent en faire, lorsqu'ils s'y mettent.