ALFRED DB MUSSET
Sous prétexte de migraine, Lady Edouard s'était abstenue d'assister au match présidé par son mari ; mais elle avait promis de nous rejoindre le soir, au dîner, chez moi.
Son indisposition m'avait paru diplomatique. Mon impression était aussi celle de sa belle-sœur et de son mari ; et madame Amati ne devait pas se faire d'illusion sur la sympathie qu'elle inspirait à la femme de Teddy.
Je ne fus pas autrement surpris, en rentrant à Bluemanor, quand je sus qu'on avait télé-
phoné de Woodhouse que Lady Edouard était plus souffrante, et qu'elle s'excusait de ne pouvoir venir au dîner.
C'est une justice à rendre à Teddy que de reconnaître qu'il ne prit pas au tragique l'aggravation de l'état de santé de sa femme.
— Oh ! fit-il simplement, prévenu par mes soins de cette déplorable nouvelle.
Ses regrets ainsi exprimés, il se dirigea vers le salon où madame Mourier nous attendait. Il fut désagréablement surpris. Sir Archibald Scott était installé dans un fauteuil et causait cordialement avec l'irascible malade, rappelée à la vie par ses soins diligents. Le célèbre chirurgien ne pouvait guère se trouver àBluemanor,àcette heure tardive, sans y dîner. Or, sa présence gênerait les galanteries de Teddy à l'adresse de madame Amati.
— Enfin vous revenez ! s'écria madame Mourier. J'étais dans une inquiétude mortelle. Si sir Archibald n'avait pas eu la bonne inspiration de venir me tenir compagnie, je serais dans mon lit avec une fièvre affreuse, Je ne peux pas supporter la solitude... Êtes-vous contents, messieurs, de votre journée à Chelmsford ?
Teddy s'empressa de donner des détails et de raconter les exploits du jeune Gaston.
— Ah ! c'est bien, c'est très bien à lui ! s*ex-
clama la bonne clame. Où est-il? Où est son père? Où est ma tille?
Au saut de l'auto, madame Amati m'avait demandé mon agrément pour fleurir son frère victorieux.
L'apparition du jeune Gaston accompagné de sa sœur, des trois misses et de M. Mourier, fut impressionnante. Ils entraient en cortège et rapportaient du jardin des fleurs et des feuillages dont, pour sa part, le triomphateur avait les mains pleines.
Josy ne se montra pas. Elle avait gagné l'appartement où sa femme de chambre devait l'attendre.
Madame Amati et son frère embrassèrent leur mère avec effusion et déposèrent sur ses genoux les corolles embaumées dont ils étaient chargés.
Madame Mourier n'eut pas le loisir de s'attendrir. Nous avions à nous habiller pour le dîner. Déjà sir Archibald, né prévoyant, expédiait un domestique chercher son frac dans la mallette de son auto.
Quand je revins au salon, Josy, reparue, afl'ecta de ne prêter aucune attention à ma présence. Dépité, je ne me pressai point de la prier de m'expliquer les raisons de sa froideur.
Le maître d'hôtel annonça le dîner. 11 était
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huit heures et demie ; le crépuscule commençait à faire place à la nuit ; nous passâmes dans la grande salle à manger de la partie neuve de la résidence. Les vastes baies laissaient entrer un air encore attiédi de la chaleur de la journée.
Madame Mourier présidait, encadrée de sir Archibald et de Teddy. J'étais vis-à-vis, entre madame Amati et Josy, qui avait à sa gauche le vainqueur des champions de Romford. Les trois misses ei M. Mourier père complétaient le tour de la table.
Les détails du swimming-match firent, naturellement, les frais de la conversation générale. Tout se passa le mieux du monde, à cela près qu'entre Josy et moi, une gêne, une pique d'amour-propre, ne nous incitait qu'à de rares banalités. Je savais bien, parbleu ! la cause de son humeur, mais je jugeais inadmissible que mon attitude à l'égard de madame Amati put lui avoir déplu. Qu'avais-je fait de mal, et qui n'en eût fait autant ? Était-ce une raison pour affecter de converser à présent avec M. Gaston Mourier jusqu'alors dédaigné ? Libre à elle. J'allais redoubler d'attentions pour madame Amati. Je l'aurais fait, d'ailleurs, rien que dans le but d'agacer Teddy, qui ne s'occupait que de la femme du député. Il querellait sir Archibald afin de paraître plaisant. Mais le chirur-
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gien, sans s'émouvoir, lui rendait pois pour fèves.
M. Gaston Mourier voulait aussi se distinguer. Josy, prise à son piège, fronçait les sourcils et avait un mouvement de recul, dans l'instant où son voisin, tout fier de ses lauriers, se penchait vers elle. Il était en veine de confidences, qu'il formulait avec trop d'amabilité.
Au même moment, madame Amati accentuait sa bonne grâce. Pour mieux m'entendre ou mieux me parler, elle se penchait vers moi. Nous avions ainsi des contacts plus ou moins involontaires, qui ne laissaient point de me donner des distractions.
Le dîner achevé, nous passâmes au jardin, sous la vérandah qui, du côté du parc, s'étend en avant des appartements de réception. Le thé. le café, les liqueurs nous attendaient au milieu des petites tables et des sièges où l'on est si bien pour causer à loisir dans la tranquillité d'un soir paisible.
Sir Archibald réclamait de la musique.
Madame Amati rentra au salon et commença au piano un « nocturne » de Chopin. Brusquement, elle s'interrompit et revint en disant, de loin :
— Eh bien ! non, eh bien ! non, Chopin est ennuyeux. Nous n'allons pas nous éterniser à
regarder les étoiles, à sentir la fumée des cigares et à parler de la coupe des foins. Organisons quelque chose d'amusant. Miss Assler, n'étesvous pas de cet avis ?
— On est toujours de votre avis, madame.
— Avez-vous une idée ? J'avoue que je n'en ai pas.
Gaston Mourier intervint :
— Donne l'exemple. Tu ne manques pas de alents d'agrément. Si tu dansais ta parodie de Salomé.
Teddy se leva, tout enflammé :
— La parodie de Salomé, madame I Quoi ! vous dansez une parodie de Salomé ? Ah ! je veux voir cela.
— Nous voulons voir cela, rectifia sir Archibald.
Madame Amati, assise sur le bras d'un fauteuil, croisait sa jambe droite sur sa jambe gauche, penchait légèrement la tête et regardait tout le monde, sans rien dire, d'un air de gavroche qui prépare un tour. Elle examina Teddy qu'elle toisa de haut en bas, puis sir Archibald. Cette mimique provoqua un silence attentif.
— Vraiment, reprit-elle, je ferai tout ce que vous voudrez : je danserai Salomé, mais à une condition...
— Laquelle ? fit-on, laquelle ?
— Je ne veux pas me dépenser seule. Amusonsnous, soit ; mais amusons-nous tous.
— Madame, déclara Teddy, nous ne demandons qu'à nous régler sur vous.
— Amusons-nous donc à la française, repritelle. Que pouvons-nous bien faire, Gaston ? Réponds sans dire d'énormité.
Il fit mine de réfléchir.
— Je propose, prononça-t-il, un duel au siphon. Mais son père lui fit observer que les siphons
sont quasi inconnus au Royaume-Uni, pays des sodas. Il exagérait ; on devait en faire venir de Londres pour mon usage. Je sonnai. C'était exact. Alors madame Amati battit des mains. Nous la priâmes d'expliquer de quoi il s'agissait. Teddy, plus prompt, prit la parole :
— J'ai vu cela en France, je ne sais plus où, dans le Midi. Attendez donc, c'était à Arles. J'ai oublié le nom de l'hôtel, mais je vois encore l'hôtelier, un grand, gros, tout en blanc, avec une figure cramoisie, et qui, entre sa toque et sa veste de toile, ressemblait à une fraise à la crème. Il faisait très chaud, comme ce soir. J'étais dans le jardin de l'hôtel. J'ai vu deux voyageurs, nus jusqu'à la ceinture, placés à trois pas l'un de l'autre, chacun tenant un siphon et jouant à qui
atteindrait le premier son adversaire, au sein droit, d'un jet d'eau gazeuse.
— Justement, s'écria madame Amati, c'est tout à fait cela. Oh ! quel bonheur ! vous connaissez le duel au siphon. C'est très drôle ! n'est-ce pas ? Eh bien ! je propose que vous vous battiez avec sir Archibald.
— Louise ! fulmina madame Mourier, tu perds le sens. A-t-on idée d'une extravagance pareille? Permis à des Gaudissarts, chez nous, de se livrer à un jeu aussi indécent. Ici, c'est impossible.
— Ce n'est pas indécent du tout, riposta sa fille. Qu'en pensent miss Assler et ses amies ?
Les trois misses fort intéressées, mais prudentes, se tournèrent vers Josy.
— Mon Dieu ! dit celle-ci, on peut imaginer sans doute des passe-temps plus nobles. Cependant, si cos messieurs veulent pratiquer un sport inédit sur le sol britannique, ils sont libres.
— Quanta moi, déclara Teddy, en s'adressant à madame Amati, il n'est rien que je ne fasse pour vous être agréable, madame : je suis prêt.
Fièrement campé, il provoquait du regard sir Archibald. Nous vîmes bien qu'il était vraiment disposé à mettre habit bas et à s'exhiber en torse, un siphon à la main. Mais, très calme, sir Ar-
chibald n'avait point bougé de son fauteuil ; il continuait de fumer un cigare tranquillement.
— Battez-vous au siphon avec Vénus, si vous voulez, Teddy,prononça-t-il. Je la vois dans le ciel juste au-dessus de vous. Personnellement, je ne saurais m'associer à un jeu qui, tout en n'étant qu'une parodie du duel, n'en est pas moins le simulacre d'une détestable coutume que Tusage et la loi interdisent chez nous. Je crois, au surplus, que si nous étions assez jeunes pour exécuter tous deux cette plaisanterie française, nous y perdrions, mon cher : nous ne sommes plus assez beaux.
Ainsi fut ruiné le projet d'un duel au siphon, au grand contentement de madame Mourier qui prit texte de l'incident pour déclarer que sa fille, dès qu'elle était en compagnie de son frère, la désespérait par la hardiesse de ses conceptions. Le seul Teddy ne craignit pas de prétendre que le propre de la femme spirituelle est de pouvoir tout se permettre.
Madame Amati vint à lui, parla bas et le conduisit à l'écart. Nous étions étonnés. Ils eurent cinq minutes de conciliabule. On la voyait gesticuler et montrer le parc. Que voulait-elle ? Teddy approuvait de la tête. Puis il s'éloigna avec rapidité. Madame Amati repassa au milieu de nous,
muette et digne, et rentra au salon. Elle allait disparaître dans la maison.
— Tout ça, déclara son frère, c'est pour nous intriguer. Louise ! cria-t-il,préviens-nous si tu es prête à faire ta Salomé.
— Parfaitement, répondit-elle, vire-voltant, je suis prête. J'ai promis, je tiens ma promesse. Je veux donner le bon exemple et continuer de scandaliser maman. Mets-toi au piano.
Elle s'esquiva.
Madame Mourier leva les yeux vers les puissances célestes. J'étais près d'elle.
— Ah 1 monsieur, soupira-t-elle, si vous avez des filles, quand vous serez marié, ne soyez pas faible avec elles.
Elle changea de ton pour demander :
— Où est donc allé sir Edouard ?
La disparition de Teddy provoquait des suppositions diverses. Un ronflement de moteur nous fit dresser l'oreille. Teddy était allé chercher son auto et l'amenait doucement, juste en face d'un rideau de verdure qui formait un fond sombre, à quelques pas de nous. Il alluma le phare supérieur de sa forte voiture, essaya son éclat, puis s'assura que sa mobilité relative permettait de projeter un rayon lumineux qui pourrait suivre Salomé dansant. Son mécanicien vint ensuite
éteindre les lampadaires de la vérandah et les lumières du salon. Le phare ne brillait plus. Nous attendions madame Amati dans le noir.
L'endroit choisi par sa fantaisie était approprié à la circonstance. Un évidement demi-circulaire dessinait une manière de théâtre que limitaient, sur le parterre contigu , de hauts massifs de dahlias derrière lesquels une charmille dressait une muraille d'ombre. Nous entendîmes du bruit, du côté du salon. M. Gaston Mourier, aidé d'un domestique et de Michel, déplaçait le piano à la lueur d'une humble bougie, et l'amenait à hauteur d'une baie de laquelle il pouvait apercevoir, assis devant l'instrument, la scène choisie par madame Amati-Salomé.
Nous étions fort intéressés. Miss Agreen et ses amies, groupées autour de Josy, se déclaraient saisies de frayeur et proclamaient les délices d'avoir peur sans danger. Sir Archibald, tout en causant avec M. Mourier et moi, s'efforçait de suivre dans la nuit les faits et gestes de Teddy. Madame Mourier poursuivait, mezzo-voce, un soliloque hostile aux natures artistes abandonnées à elles-mêmes par la faute des pères trop indulgents. Michel allait et venait entre le piano, l'auto et l'endroit réservé à la danse.
Au signal de Teddy, M. Gaston Mourier, habile
à tous les sports, plaqua deux accords qui simulèrent un retentissement de cymbales, puis assourdit le son, et, sur un rythme mineur, de caractère oriental, égrena les notes d'une mélopée barbare. Au même moment, le phare jeta une aveuglante clarté. Les trois misses poussèrent un cri d'effroi mêlé de ravissement.
Sortie par miracle des dahlias qui frémissaient derrière elle, une forme blanche, violemment dessinée sous le rayon lumineux, se tenait immobile sur un tapis étendu sur le sable.
Enlinceulé de la tête aux pieds sous une soie aux plis luisants, lentement, lentement, le fantôme soyeux se dégagea de sa blanche enveloppe, et madame Amati, coiffée de je ne sais quoi qui tintinnabulait dans sa chevelure que des bandeaux bouffants transformaient, la poitrine chargée de bijoux et prise dans une écharpe multicolore qui dégageait la gorge et les bras et ne tenait aux épaules que par deux rubans endiamantés, la taille, les hanches et les jambes cachées sous une jupe courte, d'une étoffe souple et de couleur changeante, nous apparut dans une tenue d'un orientalisme imprévu et troublant.
Sir Archibald, bouche bée, laissait son cigare s'éteindre dans sa main immobile. Madame Mourier grommela ;
— Oh ! elle n'a pas de corset !
— Chut ! osa répliquer son mari qui admirait sa fille.
Au piano, le jeune Gaston continuait une musique bizarre, sur laquelle sa sœur réglait sa parodie de la danse des supplications amoureuses devant le Baptiste, puis du pas de la séduction devant Hérode. Enfin, sur l'air de la Petite Tonkinoise, elle saisit sous les dahlias un plateau sur lequel se trouvait une « tête de loup » , empruntée à l'office, et nous mima, en style bouffe, la joie éperdue de Salomé triomphante.
Depuis le début de sa danse, la lumière du phare s'associait à ses mouvements au point de révéler l'émotion croissante de la main qui dirigeait la lueur. Les rayons projetés par Teddy dansaient, eux aussi, vibraient, tremblaient, frémissaient. Sir Archibald était le premier à le remarquer.
Lorsque madame Amati s'esquiva comme elle était venue, à travers le feuillage, dans l'ombre soudain rétablie, Gaston Mourier sortit du salon et dit au chirurgien qui battait des mains le dernier :
— Eh bien I docteur, que pensez-vous de cela?
— Je pense, répliqua sir Archibald, que Teddy
fera bien de prendre de la quinine en se couchant.
Madame Mourier, désarmée par le succès de sa fille, ne prenait pas garde au silence glacé de Josy. Elle écoutait miss Maud Agreenetses amies se déclarer ravies.
A vrai dire, madame Amati avait fait preuve d'un sens instinctif du véritable art chorégraphique. Sa parodie n'avait ni atteint à la licence, ni dépassé la grâce, même dans le final de sa fantaisie. Mais étais-je bon juge ? Je suis obligé de convenir que lorsqu'elle était le plus séduisante, dans les balancements rythmés qui révélaient la perfection de ses formes, il m'avait paru que son regard cherchait le mien. J'avais noté aussi que, tout en dansant, elle laissait pointer hors de ses lèvres, ce bout de langue rose qu'elle a la déplorable manie de montrer sans rime ni raison.
Elle reparut souriante, recoiffée et vêtue comme elle l'était pour le dîner. Josy venait justement de s'éloigner.
Après que nous eûmes félicité madame Amati, elle vint, comme par hasard, prendre place sur un rocking-chair voisin du mien. Son frère, tombé à ses genoux, s'amusait à figurer un admirateur passionné. Il étreignait la main qu'elle lui abandonnait, il la couvrait de baisers et se répan-
dait en hyperboles louangeuses qu*il prononçait à la manière d'un Brésilien de vaudeville.
— Tu m'ennuies, dit-elle, tu m'ennuies... Chère Miss Assler, continua-t-elle, élevant la voix, à l'adresse de Josy qui venait de reparaître, pourquoi ne feriez-vous pas danser vos amies et ces messieurs ? Organisez une farandole, ou exécutez un cake-walk, si vous voulez. Mais évitons de nous geler de nouveau.
— Vos désirs sont des ordres, princesse ! s'exclama Gaston. Qui m'aime me suive!
Il présenta hardiment une de ses mains, haut levée, à Josy, l'autre à une des misses. Teddy, entraîné par l'exemple, se précipita vers miss Agreen. La troisième jeune fille bénéficia des bonnes grâces de sir Archibald qui, se piquant d'honneur, voulut bien lui servir de cavalier. M. Mourier suivit et sa femme l'imita pour avoir l'œil sur son fils. J'allais rentrer derrière eux, mais madame Amati, restée étendue sur son rocking-chair, murmura près de moi ;
— J'avais pensé, monsieur, que vous aimiez la danse et que vous deviez comprendre sa beauté.
Je m'arrêtai net et dis :
— Assurément, madame, on ne vit pas à Pans sans fréquenter l'Opéra et sans s'initier au charme séducteur de l'art de Terpsichore.
Ses lèvres firent un petit bruit narquois ; elle reprit :
— Vous n'êtes pas de votre temps, vous retardez un peu.
— Beaucoup, madame,
— Passionnément, pas du tout, ajouta-t-elle.
— Ce qui signifie ?
— ■ Qu'on ne parle plus de Terpsichore au siècle où nous sommes. C'est un siècle positif, ennemi des figures.
— J'en sais de ravissantes.
— Croyez-vous ? Pour les rhétoriciens peutêtre ; mais pour les hommes faits, mieux valent les totales et tangibles réalités.
— Eh bien ! eh bien ! cria du salon Teddy, l'armée française est donc en déroute ?
Je fus arraché, par cet appel, à l'agrément de cette conversation, et je mentirais si j'essayais de dire que je n*en eus pas de regret.
Madame Amati rentra au salon après moi. Je constatai que Teddy et sir Archibald me dévisageaient d'un air soupçonneux. Josy, assise au piano, n'eut pas un regard vers nous. Je ne fus ni ému, ni fâché. J'étais sous l'impression du désir éveillé. Certes, je ne souhaitais pas de pousser les choses jusqu'à l'extrême en suivant madame Amati sur la pente glissante où il lui plai-
sait de s'aventurer, mais j'étais curieux de voir jusqu'où elle entendait aller.
L'amour-propre est le premier artisan de l'amour, prétend Stendhal ; mais dans l'amour que de nuances ! Que de distance, entre celui qui naît d'une fantaisie, du hasard d'une rencontre, croît en une minute, meurt en une heure, et celui qui, au contraire, sourd lentement des profondeurs de l'être, s'y enracine, et subsiste, en dépit des épreuves et du temps.
On nous pressait de danser ; madame Amati s'y déclarait prête. Je refusai, un peu pour essayer de désarmer Josy, un peu aussi pour me recueillir. Il s'agissait, d'ailleurs, d'une polka enfantine qui se danse autour d'une chaise. A l'arrêt brusque du piano, les couples de danseurs se précipitent vers le siège vide. C'est à qui s'assoira le plus vite. Quiconque s'assied a droit au repos. Sinon, il faut continuer de tourner lorsque le piano repart. Ainsi de suite, jusqu'à épuisement des danseurs et danseuses. C'est absurde. N'empêche que le grave sir Archibald lui-même sautillait.
Madame Amati prit part à ce jeu pendant un moment, puis se déclara lasse. Elle revint dans le jardin jouir de la fraîche haleine de la nuit.
La polka terminée, Teddy accepta de chanter
des chansons anglaises, accompagnées par Josy Sa forte voix gagnait à ne pas être entendue de trop près. Sir Archibald s'empressa de dire que, pour mieux savourer le chant de son vieil ami, il sortait du salon.
Le chirurgien allait rejoindre madame Amati, au grand dépit de Teddy obligé de faire bonne contenance. Aussitôt, notre chanteur nous voulut tous dehors. Il fallut le laisser seul avec sa sœur et revenir en plein air.
Madame Amati s'était accommodée du mieux possible, à l'écart, dans un coin sombre, sur une chaise longue rustique. La tête renversée, elle regardait les étoiles. Je ne la vis pas d'abord. Je n'étais pas sorti du côté où nous étions précédemment. Je l'y croyais revenue ; et voilà que je me trouvais devant elle !
Sa mère, trompée par l'obscurité, s'asseyait loin de nous et appelait sir Archibald. Il fut requis de constater qu'elle avait une fièvre & affreuse » et que nos divertissements abrégeaient ses jours.
Entre la bonne dame et sa fille, miss Agreen et ses amies livraient bataille, sous la conduite de M. Mourier,à une table où l'on avaitservi des rafraîchissements.
Du fond du salon, Teddy jetait aux échos les éclats de sa voix métallique.
Surpris d'être si près de madame Amati, je ne m'étais pas encore assis. Elle tourna lentement la tête vers moi sans la soulever de l'appui de son siège d'osier.
— Où en étions-nous donc restés tout à l'heure? demanda-t-elle.
— Mon Dieu, madame, je ne sais trop. Nous parlions, je crois, de l'Opéra et de la danse.
— De la danse, c'est cela, de la danse. Et vous disiez, me semble-t-il, que vous aimez la danse. Vous ne l'avez pas prouvé tout à l'heure au salon.
— Je pensais à autre chose.
— A Paris, peut-êlre ! Je n'imagine pas comment vous pouvez vivre dans cette solitude, si loin des plaisirs qui doivent vous être habituels.
— Cette solitude a son charme, Madame : vous y êtes.
— Je vous sais gré du compliment, mais j'avoue que je ne comprends pas la poésie du désert et du silence. Je me plais pourtant parfois, le soir, si je suis à la campagne, à me promener dans un parc endormi. Je me suis même risquée, hier, dans le vôtre, à onze heures. Tout sommeillait. C'était délicieux.
— Vous n'avez fait, je suppose, aucune rencontre fâcheuse ?
— Pas la moindre. Je n'ai pas même aperçu l'habituel fantôme des vieilles résidences anglaises.
— Vous auriez eu grand'peur ?
— Oh ! je ne suis pas poltronne !...
Teddy venait de se taire. Nous applaudîmes en criant :
— Bravo ! bravo ! Bis !
Il répondit :
— Tout à l'heure. Je prie Josy de jouer une rapsodie de Liszt.
Josy s'exécutait.
— Miss Assler est une exquise musicienne, observa madame Amati.
— Vous avez aussi beaucoup de talent.
— Oh ! le mien est moins classique. Je brille seulement sur la mandoline.
— J'en sais quelque chose.
— Vous m'avez entendue ?
— Oui, le soir de votre arrivée, lorsque j'ai découvert votre « camping, » vous chantiez en vous accompagnant.
— Vous ne m'aviez pas dit cela. Qu'avez-vous du penser de moi ? C'était peut-être affreux ce que je chantais 1
— C'était très raide.
— Et vous n'avez pas été scandalisé ?
— Si j'avais pu l'être, je ne le serais plus, à présent que je vous connais mieux.
Elle eut un petit rire complexe, étouffé, où il y avait à la fois de l'ironie et de la satisfaction, puis elle soupira et regarda devant elle l'ombre du parc obscur.
— Comme il ferait bon, dit-elle, sous les arbres, au bord de la Blackwater. Hier, j'ai découvert le chalet qui est dans l'île, là-bas. C'est un délicieux endroit de rêverie.
Soit distraction, soit tout autre cause, elle laissa tomber l'éventail qu'elle tenait. Je me baissai pour le ramasser. Le hasard voulut qu'elle cherchât aussi à le saisir au pied de la chaise longue sur laquelle elle était étendue. Sa main se rencontra avec la mienne. En même temps, elle se penchait. Mon visage heurta le sien...
— Louise ! prononça derrière nous une voix sévère.
Madame Mourier, sans que je m'en aperçusse, ayant fini de converser avec sir Archibald, était passée par le salon et surgissait à trois pas de nous.
Josy jouait encore. A ma grande surprise, je vis, en me retournant, que ïeddy était près de madame Mourier. Avaient-ils entendu notre conversation ? Je voulus n'en rien croire. Madame Amati
parlait sans élever la voix et, du reste, ses propos ne pouvaient avoir de sens que pour moi, si tant est qu*ils eussent un sens. Restait l'évenlail tombé. Mais quelle est la femme qui ne laisse pas tomber son éventail et quel est l'homme qui ne se courbe pas pour le ramasser ?
Je n'eus pas le sentiment que nous pouvions avoir été épiés, ni que madame Mourier et Teddy interprétaient fâcheusement notre causerie.
— Je suis rompue, expliqua la mère de madame Amati. Sir Archibald me conseille de me retirer. Il est tard. Je te prie de me donner le bras, ma fille, pour que je regagne ma chambre.
— Prenez le mien, dit Teddy, empressé.
— Je vous remercie, monsieur, j'ai besoin d'une garde-malade et non d'un cavalier.
— Voyons, maman, voyons, objecta madame Amati, ne nous fais pas croire que tu es encore souffrante, tu as une mine superbe.
— J'ai la fièvre, malheureuse enfant.
Elle avait pris, d'autorité, le bras de sa fille. Elle l'entraînait dans le clair-obscur du jardin et regagnait son appartement par l'extérieur de la maison, pour éviter de prendre congé dans les formes au salon. Je fis quelques pas près d'elle, puis la laissai se retirer en lui souhaitant une bonne nuit. Elle me tendit la main assez sèche-
ment. Madame Amati l'imita avec plus de grâce et d'expression.
Je restai sur place, je ne sais pourquoi, et les regardai disparaître. Madame Mourier put croire que je m'étais éloigné. J'entendis distinctement la bonne dame quereller sa fille. Elle s'excitait, et ces mots, prononcés d'une voix sifflante, parvinrent jusqu'à moi :
— Toi, tu vas encore faire des bêtises. Viens jusque dans ma chambre; nous causerons et tu me feras la lecture.
— Mais, maman, je suis plus fatiguée que toi.
— Oui, ma fille, oui. Eh bien I tu te reposeras près de ta mère. Pas d'histoire ici, tu sais. Un scandale est vite arrivé. A Reims ou à Paris, cela ne nuit qu'à nous-mêmes et non aux afïaires. Je m'en moque. Mais, en Angleterre, pas de ça. Ce serait d'un effet déplorable sur la clientèle.
J'étais là, immobile. Je me sentis saisi d'une folle envie de rire. La morale de madame Mourier me parut si prodigieusement comique que l'envie de pousser plus avant mon succès près de madame Amati s'affirma nettement en moi-même. Mes derniers scrupules s'évanouissaient devant le peu d'importance réelle des considérations que venait d'émettre madame Mourier.
Je reparus au salon, tout guilleret.
Les hôtes de Bluemanor prenaient congé de M. Mourier. Teddy demandait à sir Archibald de ramener sa sœur à Woodhouse et se disposait à reconduire chez elle miss Agreen et ses amies.
Je fis des adieux distraits à mes invités, sauf à Josy, glaciale, et près de qui j'essayai d'être empressé.
Le cœur aussi est comédien. Quelles raisons ne trouve-t-il pas pour tâcher de justifier ses faiblesses dans la griserie d'une heure de désir ?
M. Mourier restait seul avec moi. Il gagna sa chambre. Je pense que, pour obéir aux ordres de sa femme, il écouta, comme chaque soir, à la porte du mécanicien Glovis, si ce précieux malade reposait paisiblement.
Je me retirai à mon tour dans mon appartement et renvoyai Michel. Je me mis à me promener de long en large en grillant des cigarettes. Peu à peu, les bruits de la maison cessèrent, les lumières s'éteignirent. Je ne sentais nulle envie de dormir. J'avais besoin d'air, de mouvement. Comment cela se fit-il ? La vérité est que je me trouvai bientôt revenu sans bruit, au dehors, et déambulai solitaire, du jardin vers le parc. Je ne pensais plus à fumer. Peut-être aussi le point brillant d'une cigarette aurait-il pu signaler ma
promenade à quelque œil indiscret. J'entrai sous une longue charmille qui va vers la Blackwater. Je franchis à pas ralentis le pont rustique qui mène à l'îlot du chalet.
Dans la pénombre, au centre de la clairière où s'érige un retrait couvert de chaume, je crus distinguer, grâce « à l'obscure clarté qui tombe des étoiles », une forme humaine, immobile, assise sur un des sièges que je pouvais entrevoir sous le vaste auvent du chalet. Mais n'était-ce pas un jeu de mon imagination surexcitée? Vraiment, j'aurais mieux fait de ne pas aller plus avant. Pourtant, si le hasard voulait que je rencontrasse une âme, avide aussi de solitude, devais-je lutter contre le destin ?
De plus en plus lentement, j'avançais, invisible, dans l'ombre de l'épais feuillage qui formait dôme au-dessus de moi. Mes pas ne faisaient aucun bruit sur le sol recouvert de mousse.
Plus de doute, c'était bien un être humain que j'entrevoyais sous l'auvent. Je venais de distinguer un mouvement, de percevoir un soupir. Je pris un peu de côté, pour arriver tout près sans être entendu. J'étais au but. Je prononçai :
— Vous êtes donc là ?
— Oh ! riposta le timbre de basse chan-
tante d'Edouard Assler... Oh ! c'est vous, Raymond?
— C'est vous, Teddy?
Je sentais le sol trembler sous mes pieds. Teddy ne devait pas être plus rassuré, car il répéta au moins à trois reprises :
— C'est vous ! C'est vous ! C'est vous !
— Eh ! oui, c'est moi. Je me promène. Mais vous, je vous croyais parti. Vous deviez reconduire miss Agreen et ses amies.
— Je suis revenu.
Alors il fit flamber une allumette. Nous pûmes constater réciproquement que nous étions très rouges. Nos yeux nous dirent tout ce que nous étions embarrassés de nous expliquer et nous éclatâmes de rire, mais d'un rire qui sonnait un peu faux.
— Je ne vous ferai pas de question, déclara Teddy. Ne m'en faites pas non plus. La vie est un songe, assure Shakespeare. Mettons que nous avons rêvé.
— Mettons.
— Si vous aviez des doutes, je vous dirais que j'ai cru entendre, il y a une heure, certaines paroles qui ne devaient rien signifier pour vous dont je croyais le cœur occupé, et qui pouvaient signifier quelque chose pour moi, plus libre.
— Permettez. L'occasion fait le larron ; et qui de nous deux est le plus libre ?
— Oh ! ne discutons pas de la liberté humaine. Nous sommes prisonniers l'un de l'autre. Nous avons rêvé, vous dis-je... Voulez-vous que je vous ramène à votre chambre ou préférez-vous me reconduire à mon auto que j'ai laissée sur la grand'route?
— Mon cher Teddy, rentrons chacun chez nous. Ici, d'ailleurs, toute attente serait vaine.
— En êtes-vous sûr ?
— Le plus sage est de le penser. Convenons qu'il est trop tard.
Il fit quelques pas, puis soupira :
— C'est dommage ! Nous aurions tiré à la courte paille.
Nous revenions côte à côte, toujours bons amis, amusés et confus à la fois. Je l'accompagnai jusque devant la façade de la résidence, à l'opposé du parc.
En y arrivant, je vis que la chambre de madame Mourier, au rez-de-chaussée des vieux appartements, était encore éclairée. Un soupçon me traversa l'esprit. Je montrai du doigt cette lumière à Teddy et lui fis signe de me suivre doucement vers cette tardive clarté.
Peu à peu, nous perçûmes un bruit de voix.
Bientôt, mon soupçon devint une certitude : cette voix était celle de madame Amati... Je me penchai vers Teddy et murmurai :
— Vous auriez vainement attendu, mon bon.
— Chut ! Que dit-elle ?
Nous avançâmes de quelques pas. Le vitrage à guillotine était complètement relevé en raison de la chaleur de la nuit. Un simple rideau de soie cachait la vue de ce qui se passait dans la chambre de madame Mourier, mais tout ce qui se disait pouvait s'entendre du dehors.
D'une voix monotone, et par moment étouffée, comme sous l'influence d'une irritation contenue, madame Amati, domptée, faisait une lecture à son impérieuse mère. Nous Tentendîmes articuler d'un ton qui était tout un poème :
L'âne vint à son tour et dit : «• J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant,
La faim; l'occasion, l'herbe tendre... »
La malheureuse lisait les Fables de La Fontaine. Elle en était aux Animaux malades de la Peste.
La physionomie, tout d'abord ahurie de Teddy, témoigna bientôt de cette hilarité silen-
cieuse que Fenimore Gooper prête à « Bas-decuir. »
Il m'entraîna un peu plus loin et me dit à l'oreille :
— Oh! j'ai compris... Sa mère l'a enchaînée ; elle lui fait lire des petites histoires pour la calmer... Good night, poor Raymond!