‹ RomanceiroChapitre 64 sur 96 · DON A AUS E N D A · texte numérisé non relu

DON A AUS E N D A

A la porte de dona Ausenda, il croît une herbe enchantée ; femme qui met la main sur elle, tout aussitôt se sent enceinte. Dona Ausenda la toucha, dans une heure de mauvaise chance ; dès qu'elle eut mis la main sur elle, elle sentit qu'elle était grosse. Son père s'en vînt pour dîner ; elle accourut très empressée, pour lui verser l'eau sur les mains, comme une fille bien élevée. Son père la regarda fixement et elle devint toute rouge.

— Qu'est-ce cela, dona Ausenda? On jurerait que vous êtes grosse. — Ne dites telle chose, seigneur père; c'est cette robe qui est mal faite, car jamais je n'ai eu d'amour. Nul ne me doit réparation.

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Il fit appeler deux tailleurs qui avaient beaucoup de renom. — Regardez cette robe, maîtres, voyez comment on Ta manquée. »

Ils se regardèrent l'un l'autre. — Il ne manque rien à la robe. Ce qu'il y a, c'est que la jeune fille est grosse.

— Confesse-toi, dona Ausenda, car demain tu seras brûlée.

— Ah ! douloureuse existence ! ah ! malheureuse que je suis ! Sans avoir jamais eu d'amour, je vais mourir déshonorée.

On alla chercher l'ermite du pont d'Alliviada, c'était un vieux frère que Ton rencontra sur la route. Le frère arrive à la porte, il s'arrête à l'herbe enchantée, il la coupe pai la racine et la conserve dans sa manche.

— Faites attention, dona Ausenda, que voilà votre heure venue, il faut confesser votre faute à Dieu et à la Vierge sainte.

— Père, jamais je n'eus d'amour; nul ne me doit réparation. Ce sont des ruses du démon, être fille et être grosse !

— Depuis combien de temps, madame, vous sentez-vous en cet état?

— Voilà neuf mois aujourd'hui même que là, sous ce berceau de feuillage, pendant la nuit de la Saint-Jean, sans nul souci je

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m'endormis. Je respirais l'odeur dos fleurs, de Therbe baignée de rosée. Je me sentais si satisfaite, si contente et si reposée, que me réveiller me fit peine alors que l'aurore parut. — Prenez à présent cette plante qui était une herbe enchantée; avec la bénédiction que je lui ai donnée, elle devient herbe sacrée. — Ah ! ce parfum, mon père, je le sentis dans le berceau.

Dona Ausenda n'en dit pas davantage, elle fut prise d'un sommeil. Cette herbe miraculeuse avait maintenant une autre vertu : femme enceinte qui la touche est aussitôt délivrée. Là, sans douleur et sans peine, et tout à fait heureusement, elle mit au jour une jolie créature bien portante et bien conformée.

Le frère la mit dans sa manche et s'en fut sans prononcer un mot. Dona Ausenda déjà se lève et se sent tout allégée; à peine se souvient-elle encore de tout ce qui s'est passé, cela lui semble un mauvais rêve qui seulement l'a troublée. Elle appelle ses damoiselles, elle appelle sa camériste, elle met ses plus beaux habits et sa robe la mieux taillée. Elle s'en fut trouver son père, il était sous son portique, regardant préparer le bûcher que l'on avait dressé pour elle. —

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Seigneur père, me voici, toute prête et confessée. Qu'il en soit à présent fait à votre volonté.

Le père ne se lassait de la voir si svelte, le corps si gracieux et sa robe si bien taillée.

— Quel prodige est-ce là, ma fille ? Qui donc t'avait ensorcelée, et comment s'est défait le charme, que je te vois si différente?

— Fût-ce pouvoir d'enchantement et prestige d'herbe magique, Termite du pont d'Aliviada a réussi à tout détruire.

— Que de tout ce que je possède on compte bien la moitié et cette part au bon ermite, à l'instant, je la veux donner. A peine avait l l dit ces mots que voilà Termite arrivé.

— J'accepte ce présent, bon comte, si la moitié est bien comptée, si dona Ausenda s'y trouve, si vous me la donnez pour femme.

On se prit à rire du frère ; mais lui, sans dire une parole, rejette habit et capuchon et lève sa tête inclinée. On vit un brillant gentilhomme, un seigneur de cape et d'épée.

C'était le comte dom Ramiro, demeurant dans les environs. Mettre la main sur l'herbe fée fut bonheur pour dona Ausenda.

BERNAL FRANCES

Qui frappe ainsi à ma porte? qui frappe ?

Eh ! qui est là ? — Je suis Bernai Frances ; madame, mon amour, ouvrez-moi.

— Ah I si c'est Bernai Frances, je vais aller lui ouvrir. Si c'est tout autre chevalier, il n'a qu'à s'en retourner.

En sautant à bas de mon lit, je déchirai mon peignoir. En descendant l'escalier, ma mule a quitté mon pied et, lorsque j'ouvris la porte, mon flambeau fut éteint.

Je le saisis par la main et l'amenai dans mon jardin; je lui fis un lit de rose, un oreiller de jasmin ; je le lavai d'eau de senteur et le plaçai à mon côté.

— La minuit est déjà passée, sans que vers

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moi tu te retournes. Qu'as-tu donc, mon amour chéri, je ne t'ai jamais vu ainsi. Si tu as peur de mes valets, ils ne viendront pas au jardin. Si tu as peur de mes frères, ils ne demeurent pas ici. Si c'est mon mari que tu crains, il est dans les lointains pays. Veuillent les Mores le tuer dans quelque méchante embuscade et m'en faire donner l'avis !

— Je n'ai pas peur de tes frères, car je sais qu'ils sont pour moi ; je ne redoute pas tes valets, car ils m'aiment plus que toi. Ton mari, je ne le crains pas, jamais de lui je n'eus peur. Crains-le, toi, fausse traîtresse, car il est couché près de toi.

— Ah ! si tu es mon mari, je t'aime plus que moi-même. Ah! que c'était un mauvais rêve, celui dont tu m'as tirée. Mon mari, levons-nous tous deux et laisse-moi m'habiller.

— Fausse traîtresse, tais-toi, tu ne saurais pas me tromper. Laisse venir le matin, c'est moi qui t'habillerai d'une robe écarlate, d'un pourpoint cramoisi, d'une fraise de couperet, puisque cela te sied bien.

— Qu'on me donne mon long manteau, je vais descendre dans la plaine; je veux aller

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voir si ma dame se souvient encore de moi.

— Ta bien-aimée, mon seigneur, est morte.

Mes yeux l'ont vue. Les enseignes qu'elle portait, je vais te les dire à l'instant. Sa robe était écarlate. le pourpoint était cramoisi, la fraise de couperet, le tout pour l'amour de toi. Les cloches qu'on lui sonna, je les sonnai de mes mains ; la civière qui l'emporta, c'est moi qui de noir la couvris. La bière où on la plaça était faite d'or et d'ivoire. Les moines qui l'accompagnèrent étaient sans nombre ni fin. Sept comtes marchaient derrière et des chevaliers plus de mille. Les damoiselles pleuraient et les pages souriaient. A l'église de Saint-Gille, on Ta mise dans la fosse.

En entendant ces paroles, je tombai évanoui ; bien des heures s'écoulèrent avant que je revinsse à moi. Je courus près du tombeau, "désirant bien y mourir. Ouvre-toi, tombe sacrée, recouvre-moi joint à elle. Du fond de la fosse lugubre, j'entendis sortir une voix : — Vis, chevalier, vis encore; pour moi, j'ai fini de vivre. Les yeux qui te regardaient sont par la terre aveuglés, la bouche qui te baisait n'a plus ni goût ni saveur. Les cheveux que tu te plaisais à tresser jonchent ma fosse ; les deux bras qui t'embrassaient, vois,

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ce sont deux longs os. Vis, chevalier, vis encore, vis; moi, j'ai vécu. Celle que tu épouseras, qu'elle ait nom Anna, comme moi ; lorsque tu l'appelleras, tu te souviendras de moi. Raconte-lui nos amours; que ma fin lui serve d'exemple et, si d'elle tu as des filles, élèveles mieux que je ne le fus. Qu'elles ne se perdent pas pour les hommes comme je me suis perdue pour toi.

BERNAL FRANCES

l'OKMK D'AI.MEIDA GARKETT

$ous avons, dans notre introduction, parlé de l'intérêt qu'il pourrait y avoir à comparer la poésie populaire et la poésie artistique, s'exerçant sur un même sujet. Nous voulons mettre nos lecteurs à même de faire cette confrontation curieuse et nous donnons la traduction d'une œuvre qu'un vieux chant a inspirée à un poète justement célèbre : Almeida Garrett. Le romance de Bernai Frances, qu'on a lu précédemment, passe non sans raison pour ancien ; il est très répandu et, comme nous l'avons dit, les versions en sont nombreuses. Almeida Garrett, en le rajeunissant, l'a beaucoup développé, mais si le romance pouvait offrir quelques obscurités, le remaniement d' Almeida Garrett ne les a pas dissipées, au contraire. On ne sait trop ce

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que c'est que cette barque qui passe et repasse sous les murs du château, on ne comprend pas pourquoi un soir elle disparaît.

Dans tout ce début, dans cette stance sur le flambeau qui brille à la meurtrière, il y a eu une évidente préoccupation de faire un de ces tableaux comme les affectionnait l'école romantique. Il ne manque là qu'une vignette de Tony Johannot. Le poème n'a de la netteté, de l'intérêt, que lorsque Almeida Garrett rentre en plein dans la donnée du romance, mais bientôt des adjonctions artistiques viennent de nouveau ralentir la marche du poème.

Les préoccupations romantiques, dont nous parlions tout à l'heure, ont encore influé sur toute la fin de l'œuvre, sur cette peinture du soleil dorant les créneaux du château, sur le lugubre cortège qui conduit Yolande au supplice, sur le costume de la victime, sur les détails de l'exécution. Nous ne disons pas, certes, que les vers d'Almeida Garrett ne sont pas beaux, mais nous croyons que le mélange d'une inspiration toute moderne , tout érudite et d'une inspiration antique et toute populaire, ne produit pas l'effet qu'on pouvait supposer. Il y a de telles différences de tons entre les deux poésies qu'on ne peut vouloir les fondre

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sans produire, des contrastes plus singuliers qu'heureux. Il faut les laisser chacune dans le domaine qui lui est propre. Cette séparation n'empêche pas toutefois que la poésie populaire ne puisse avoir une action utile sur la poésie artistique ; elle peut très bien enseigner à celle-ci le secret d'une concision remarquable, l'art d'entamer un sujet par son point le plus saisissant, de mettre énergiquement des personnages en scène, de leur prêter des dialogues très dramatiques, de donner aux passions leur vrai langage. Nous parlions d'art, le mot est impropre, c'est instinct que nous aurions pu dire, mais cet instinct est très réel, très grand et il mérite d'être étudié par les poètes lettrés. Il y a là une influence générale qui peut être féconde, mais il ne faut pas tenter des imitations de détails, il ne faut pas surtout vouloir former un ensemble de parties disparates, les unes vieilles, les autres toutes neuves. Mieux vaut l'armure faussée, rouillée, incomplète, que l'armure à laquelle on ajoute des pièces reluisantes d'un style différent et qui ne sont que de brillants anachronismes.

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BERNAL FRANCES

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om Ramiro a mis en mer, belle galère il a montée; son pavillon, terreur des Mores, sur la poupe battait au vent.

Ah ! quels adieux au départir, de chagrin ils sont déchirés; tant d'années passées à aimer et pas une encore en ménage l

En Espagne, il n'y a pas dame aussi belle que Yolande. Au monde, elle n'eût eu d'égales, si elle eût été plus fidèle.

La mer bat la barbacane du château qui la domine; la vigie sur la tour maîtresse, seule au château reste à veiller.

Les autres cèdent au sommeil, tout est

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repos et silence. En l'absence du seigneur, plus grand respect sert de garde '.

Mais à Tune des meurtrières, à certaines heures, un flambeau luit et une barque aventureuse aborde aussitôt sous les murs.

Bien des nuits se sont succédé, que la mer soit belle ou mauvaise, à la même heure même lumière, toujours même barque venue

Et de cela se doute-t-il le bon Rodrigo, lui qui promit à son seigneur, quand il partit, de lui tenir le serment de fidélité qu'il a prêté entre ses mains.

Qu'il le sache ou qu'il l'ignore, la légère caravelle % échouée au pied de la tour, sur le rivage était halée.

Une nuit, nuit noire, hideuse, la barque

i . Dobra o recato nas portas

Com a ausencia de senhor.

Le poète n'a pas dû vouloir dire qu'en l'absence du maître la vigilance redouble, puisque le contraire a lieu, mais, probablement, que les étrangers osent moins se présenter au château. C'est obscur, la traduction comme le texte.

2. La caravelle est proprement un gros navire et non une frêle embarcation. Almeida Garrett n'entendait pas très bien les choses de la mer. S'il n'y avait pas de mouillage au pied de la tour, l'amant devait effectivement échouer sa barque et ensuite la tirer à terre, mais c'était bien chanceux.

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au port fut enlevée. Qui l'enleva ? On ne le sait ; celui qui le fit pour le dire ne revint pas '.

Le flambeau à la meurtrière brille comme à l'accoutumance, mais cette nuit, près du rivage, la barque ne vint pas croiser.

Au pied de la roche s'ouvrait une poterne secrète ; seuls la connaissaient Ramiro, Yolande et le fidèle Rodrigo.

Au plus profond de la nuit, quand les heures sont de mort, des gens franchissent la poterne et à la porte de Yolande frappa une main discrète.

a — Qui frappe ainsi à ma porte? Qui frappe ? Oh ! qui va là ? »

« — Madame, c'est Bernai Frances; ouvrez votre porte à l'amour. »

En descendant du lit doré, elle déchira sa chemise ; en ouvrant doucement la porte, sa lumière fut éteinte.

Par sa main tremblante elle le prend, le

i . La s tan ce est peu claire. D'après ia suite de ia narration, on peut présumer que dom Ramiro avait fait enlever la barque sur la plage où Bernai la poussait tous les soirs, que deux jours après elle y fut ramenée et que Bernai la reprit sans se douter du retour du mari, et de la tragédie qui s'ensuivit.

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mène à son appartement. « — Amour chéri, cette main, comme elle tremble et qu'elle est froide ! »

Et l'amoureuse Yolande cherche à réchauffer ses mains sous ses baisers ardents et dans son sein palpitant.

« — Tu viens de loin ?» — a De bien loin. »

— « La mer est mauvaise ?» — « Effroyable. » — f Tu es armé ! » — Pas de réponse.

Elle délace ses armes.

De pure essence de rose, elle arrose le corps aimé et, dans son lit délicieux, elle le couche à côté d'elle.

« — La minuit est déjà passée, versmoi tu ne t'es point tourné. Qu'as-tu, mon amour adoré ? Pourquoi me cacher tes soucis ?

« De mes frères aurais-tu crainte ? Ils ne viendront pas ici. De mon beau-frère? Il n'est pas homme pour avoir affaire avec toi. Mes serviteurs et mes vassaux dorment tous dans cette tour. De notre amour ils n'ont soupçon et ne peuvent te découvrir.

« Si tu as peur de mon mari, bien loin de nous il est allé. Que les Mores me l'y retiennent ! mal d'absence ne me fait souffrir. »

« — Je ne crains pas tes serviteurs, ils sont mes serviteurs aussi. Frères, beaux-frères ne

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m'inquiètent; ils sont mes frères et mes beauxfrères.

« Je ne crains pas ton mari, de lui je n'ai rien à craindre. C'est lui qui est à tes côte's, et c'est à toi de trembler. »

Le soleil à l'orient dorait les créneaux du château ; plus belle que lui, Yolande s'acheminait à la mort.

Une toile blanche grossière couvre son corps délicat; une dure corde de jonc est nouée à sa ceinture.

Pages et damoiselles pleurent, la pitié voile le crime. L'époux offensé, lui-même, par ce spectacle est attendri.

La cloche donne le signal, le bourreau aiguise le glaive : « — Seigneur, je mérite la mort disait la femme infortunée.

« A vos genoux, dom Ramiro, je vous demande humble pardon. Par pitié, pardonnezmoi; mais pour la mort, je la mérite.

« De l'outrage que je vous fis dans mon coupable aveuglement, rendez-moi quitte par la mort; pardonnez à l'heure dernière.

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«Moi seule je suis coupable; de l'injure que je vous fis, ne tirez pas vengeance sur ce pauvre malheureux. »

Peut-être eût-elle eu son pardon de répoux qui s'attendrissait, mais sa prière est une offense qui le rend tout à sa haine.

Pour ne la voir il détourna son visage courroucé et, de la main gauche levée, il donna Tordre fatal.

Sur ce cou qui dans l'agonie, transparent et frêle, gardait encore sa beauté, d'un poids effroyable et subit tomba le terrible couteau.

Quelle procession défile sous le vieux portail de la tour? Pour la voir, que de gens accourent! Que de peuple la suit en larmes!

Dans les ombres de la nuit, les torches de cire blanche jettent une lueur blafarde sur le chemin qui conduit au lieu de la sépulture.

Les moines sous leurs capuchons entourent le corps, en prière ; les cloches à toute volée sonnent et sèment l'épouvante.

Deux nuits s'étaient écoulées ; plus de flam-

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beau à la meurtrière, mais la barque aventureuse passait et repassait sous la tour.

Jolie barque si légère qui défiais et vents et flots, la fanal qui te guidait ne brille plus ; il s'est éteint.

Ta Yolande charmante, qui par sa beauté t'enchantait, a souffert pour toi laide mort, mort cruelle par le couteau.

A l'église de Saint-Gilles, entends-tu la cloche sonner ! Au loin vois-tu marcher ces torches ? C'est elle qu'on va enterrer.

Les obsèques sont terminées, la froide pierre est retombée, l'église est restée déserte ; on n'y voit qu'un seul chevalier.

Couvert de noirs vêtements, plus noir est le fond de son cœur ; sur la tombe fraîchement close, en rampant il est arrivé.

« — Ouvre-toi, ô tombe sacrée, ouvre-toi pour un malheureux. Dans la mort nous serons unis, puisque dans la vie le ciel n'a pas voulu le permettre.

a Ouvre-toi, ô tombe sacrée, qui recouvres tant de beauté. Enfouis aussi mon crime à côté de son infortune.

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« Ma vie qui était tout en elle, je n'en veux plus; tombe sacrée, reçois-la, car désormais je ne peux plus la supporter. »

Et ses pleurs coulaient en ruisseaux, et ses sanglots éclataient et sa main, tenant son épée, dans son cœur allait la plonger.

Mais une voix qui du tombeau s'élevait glaça sa main, une voix suave encore, mais si lugubre et si froide, si étouffée par le sépulcre, qu'elle fit frémir ses chairs et suspendit la vie en lui.

« — Vis, chevalier, vis encore, vis pour toi; moi, j'ai vécu. Mon crime m'a donné la mort, moi seule, je l'ai méritée.

« Dans la glace de cette tombe où tout est ténèbre et terreur, je ne garde de Pexistence que mes remords et mon amour.

« Les bras dont je t'entourais n'ont plus de force pour le faire ; la terre humide et dure couvre les yeux qui te regardaient.

« La bouche qui te donnait des baisers n'a plus de saveur; le cœur qui te chérissait, ah ! le cœur seul n'est pas mort !

« Vis, chevalier, vis encore et vis pour être heureux ! Par mon triste sort apprends à être père et époux.

« Celle que tu épouseras, nomme-la comme

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moi Yolande ; plus que moi elle n'aimera, mais qu'elle soit plus fidèle.

Les filles que tu auras d'elle, que mieux que moi elles soient endoctrinées ; qu'elles ne se perdent pas pour l'amour d'un homme, comme pour toi je me perdis.

CHANSON DE F1GUEIREDO

pwu risque de donner une idée peu favorable SBmB des chanta portugais, nous commençons notre recueil par la Chanson de Figutiredo. Si elle □'est pas un vrai romance, elle a bien la forme populaire et eilee'imposaità nous par une certaine célébrité- Elle a élé publiée la première fois par Bernard de Brito dans la Monarchia lusitana (t. II, p. sg6), et depuis elle a éxé souvent réimprimée (Bellermann, Die aiten liederbucker der Porlugiesen, p. 3; Portugiesische Volkslieder,

Il» Z KOMANCEIRO PORTUGAIS

p. 20 1. — Braga. Cancioneiro popular, p. 2). Bernard de Brio et d'autres pensent que cette chanson abrupte offre une allusion à un fait légendaire. D'après d'anciens histoiiens (Mariana, L. VIL Mauregato obtint l'appui d'Abd-el- Rahman. à la condition de lui livrer un tribut annuel de cent vierges, dont cinquante devaient être nobles. En 791. le roi don Aionso, pour ne pas payer cet odieux tribut, eut recours aux armes et battit les Mores. On a deux romances espagncds sur ce sujet, mais c'est don Ramiro, neveu de don Aionso, qui y figure (Romancero gênerai, n°« 617-18). Revenons à la tradition que rapporte Bernard de Brito : à la tête de quelques chrétiens se trouvait un chevalier nommé Goesto Anzur. Ayant brisé son épée, il se fit une massue d'une branche de figuier et, en souvenir de ses exploits, prit pour nom Figueiredo, et pour armes cinq feuilles de figuier.

La chanson met en scène Goesto Anzur sous le nom de Figueiredo et en fait le narrateur de l'épisode. Il y a beaucoup de décousu et d'obscurité dans cette pièce, et je la comprends autrement que ne le fait Bellermann. (Voir le livre de Diez, Ueber die erste portugiesische kunst undhof poésie, p 2 et 3.) Voici comment, dans sa traduction allemande, Bellermann rend le premier couplet : « Dans le bois des figuiers, Figueiredo, j'entrai. Dans le bois des figuiers j'entrai. II rencontra six filles, six filles je rencontrai. Il s'approcha d'elles, d'elles

NOTKS

je m'approchai. Il les trouva pleurant, pleurant je les trouvai. Il leur demanda aussitôt, aussitôt je leur demandai qui les maltiaitait de si cruelle façon. »

Voici le texte :

No figueiral, Figueircdo, A" no figueiral entrei, Seis nihas encontrara Seis ninas encontrey, Para ellas andara, Para ellas andey, Lhorando as achara, Lhorando as achei, Logo Ihes pescudara, Logo lhes percudey, Quem las mal tratara Y a tao mal a ley.

{Cancioneiro popular, p 2 )

On le voit, la langue est incorrecte, mêlée d'espagnol, et ce texte peut donner lieu à deux interprétations. En admettant celle de Bellermann, il faut supposer à Figueiredo un compagnon dont il parle et qui fit exactement les mêmes actions que lui. Je crois ma traduction plus naturelle. La répétition qu'elle présente est une forme assez fréquente dans la poésie populaire et a été imitée par M. V. Hugo dans une de ses Orientales : Le voile :

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Je revenais du bain, mes frères; Seigneurs, du bain je revenais.

Cette tradition du tribut des cent vierges existe sur divers points, en Espagne et en Portugal. Dans ce dernier royaume, elle s'est attachée notamment au lieu appelé Figueiredo das donas (bois de figuiers des femmes).

M. le comte de Silva Mendez Leal, ministre plénipotentiaire de Portugal en France, qui est à la fois un brillant poète et un érudit éminent, a composé un drame sur cette antique tradition : O tributo das cent donçellas (i85i).

L'authenticité ou tout au moins l'ancienneté de la Chanson de Figueiredo à été contestée. Il ne faut évidemment pas songera en considérer Goesto Anzur comme l'auteur. A l'époque où elle se rapporte, la langue portugaise n'existait pas. On peut, toutefois, regarder ce morceau comme antique, mais il a dû subir des rajeunissements. Telle est l'opinion de Wolf : Siudien %ur geschichte der spanischen und portugiesischen nationalliteratur, p. 693-94. Milà y Fontanals {Romania, année 1677, p. 53) parle ainsi de cette chanson : « Nous remarquerons que les Galiciens revendiquent la propriété du fameux romance ou chant O figueral Figueiredo, en se fondant sur quelques expressions qui ne sont point portugaises, sur ce que le fait, en admettant qu'il soit historique, dut se passer en Galice et non

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en Portugal, alors peuplé de Mores, et sur ce que la souche des Figueroas se trouve en Galice. » M. Milà ajoute en note a Ces raisons sont mises en avant par don Teodosio Vestesrio qui publie une Galerie des Galiciens illustres. 11 faut observer que le chant a une construction symétrique qui rappelle celle des chants portugais et galiciens, mais cela ne peut nous éclairer touchant le lieu et l'époque de la composition. »

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