L'AVEUGLE
Nous donnons ce romance non à cause de sa valeur assez mince, mais parce qu'il paraît très ancien. 11 est, ainsi que Gentille pastourelle, en hendécasyllabes. Le romance est obscur. Le pauvre aveugle est un amant." Anna ne le reconnaît-elle pas d'abord ? Pourquoi l'accueille-t-elie si mal, elle qui paraît se prêter ensuite à un enlèvement.' Almeida Garrett, dont nous suivons le texte (t. III, p. io,3), trouve de grandes ressemblances entre ce romance et une ballade anglaise The Gaberlur- \ieman. Braga donne deux leçons du Cego {Rom. gérai, p. 147; Cantos pop. do Arch. açoriano, p. 372). Il rapproche ce chant d'un romance castillan :
Yo me era Mora moraina.
11 y a quelque analogie entre ce romance et celui de Sainte Iria.
DONA AUSENDA
Almeida Garrett regardait ce romance comme fort ancien et croyait qu'il appartenait en propre au Portugal. Stacio da Veiga en a donné une autre rédaction venant de TAlgarve (p. 27). Enfin, d'autres versions se confondent avec la donnée du Comte de Montealbar provenant du romance castillan Claros de Montahan (Rom. gérai, p. 29; Cantos pop. do Arch. açoriano, p. 246, 249). Dans un vieux romance espagnol, on raconte comme quoi (Tesoro de los romances, p. 12) lseult vint voir Tristan et comment, dans un accès de jalousie, le roi Marc le perça d'un coup de lance. lseult et Tristan versent des larmes, et de ces larmes naît un lis : a Chaque femme qui en mange aussitôt devient grosse, lseult en avait mangé pour son malheur. » M. de los Rios conteste l'origine portugaise du romance de dona Ausenda (Hist.
critica, t. VII, p. 450). Il en a donné sous le titre de Dona Alexandra une version asturienne (Jahrbuch 9 t. III, p. 287) que nous avons traduite dans
244 ROMANCEIRO PORTUGAIS
les Vieux auteurs castillans (t. II. p. 345). Le romance asturien comme le portugais reproduit d'ailleurs un vers du romance castillan de Tristan :
Luego se siente prenada.
Peut-être y a-t-il dans cette fiction un souvenir des fables que le paganisme avait inventées sur l'origine de Mars, de Vulcain, d'Hébé. Le premier naquit de l'attouchement d'une fleur, le second d'un souffle; Junon devint grosse d'Hébé pour avoir mangé des laitues. Dans le romance d'Alexandra, la bourrache a remplacé la laitue. On peut lire sur cette donnée de savantes recherches de M. de Charencey : Le fils de la Vierge. (Le Havre, Lepelletier, 18 79 )
■■% e*;.*rr o »
BERNAL FRANCES
Braga a placé ce chant parmi les pièces auxquelles on peut supposer une origine portugaise. Il est en cela d'accord avec Almeida Garrett. Celui-ci considère ce romance comme l'un des plus beaux et des plus anciens que possède le Portugal et fait remarquer qu'il ne figure point dans les romances espagnols. On peut néanmoins lui trouver une vague ressemblance avec El adultero castigado (Rom. gênerai, n° 298) et une ressemblance bien plus grande avec un romance catalan donné par Pelay-Briz, La mala muger (Gansons de la Terra, t. Il, p. 81).
Un Bernardo ou Bemaldino figure dans un romance castillan (Rom. gen., n° 293) ; mais la donnée de ce chant, qui rappelle le sujet de dona Agueda de Mexia, ne se rapproche pas du tout de noire romance. Suivant Duran — cette conjecture est peu probable, — c'est un Portugais, cependant, qui en serait le héros. C'est Bernardim de Ribeiro, l'auteur du célèbre roman Menina e
2^6 ROMANCE IRO PORTUGAIS
Moça. Gentilhomme du roi dom Manuel, il osa adresser ses vœux à la fille de son maître, dona Béatrix. Une tradition prétend que Ribeiro, sous un habit de pèlerin, se rendit même en Italie u obtint, danc une église de Nice, un rendez-vous de Béatrix devenue duchesse de Savoie. Ses amours, toutefois, ne furent pas heureux. Il se retira à la campagne et se maria; mais il ne put oublier 1 la fille de dom Manuel, et le souvenir de cette princesse a inspiré, dit-on, le livre posthume dont nous parlions tout à l'heure et qui a aussi reçu ce titre : Saudades de Bernardim Ribeyro. C'est un des meilleurs ouvrages de l'époque la plus brillante de la littérature portugaise, également remarquable par la beauté de la prose et par Téclat des vers qui s'y mêlent. C'est là qu'on lit le magnifique romance d'Avalûr, nom bizarre dans lequel on trouve les lettres qui forment celui d'Alvaro. Les nombreux personnages, contemporains de l'auteur, qui figurent dans ce livre, y sont ainsi déguisés sous des anagrammes {Menina e Moça, prologo. Lisbonne, 1 785).
Un autre Bernard a aussi sa place parmi les amants illustres; il est cité dans la Celesline (Acte I, scène I) et c'est sans doute le même dont il est parlé avec détails dans le Corbachoâe l'archiprêtre de Talavera (part. i a t cap. xvui, fol. ix).
Quant au Bernard de notre romance, personnage imaginaire sans doute, il n'a rien de commun que le nom avec ses deux homonymes; il
s'agit, son nom le prouve, d'un Français. Une version de l'île San Jorge est intitulée : Dom Pedro de França. Elle débute par des noms de fleurs, d'une manière toute populaire :
Alecrim bateu a porta.
Manjerona quem esta ai?
Romarin frappe à la porte, Marjolaine qui est là?
Viennent ensuite des vers qui dénotent l'origine française de l'amant :
— E un cravo d'Arrochela O rosa, mandae Ihe abrir.
— Se elle é dom Pedro de França Descalça Ihe vou abrir.
— C'est un œillet de la Rochelle O Rose, ordonne de lui ouvrir.
— Si c'est dom Pedro de France Déchaussée je vais lui ouvrir.
L'œillet dans la poésie populaire portugaise, O cravo, signifie souvent l'amant, de même que la rose la maîtresse.
M. Milà y Fontanals a donné dans la Romania (année 1879, p. 69; un romance galicien qui participe au début de celui que nous avons publié sous le nom de la chaîne d'ot , et à la fin de celui de
Bernai Francez. Il rappelle aussi plusieurs chants français et italiens où un amant s'entretient avec sa maîtresse damnée : a Plus tu ferais dire des messes pour moi, plus tu augmenterais mes peines », dit celle-ci. On trouve la même croyance singulière dans un chant messin et un chant breton.
Almeida Garrett trouva dfebord, dans les papiers du chevalier Oliveira, ce romance qui est très répandu dans tout le Portugal. Le début, placé dans la bouche de la femme, semble une preuve d'ancienneté. Braga considère la seconde partie comme étant formée par la jonction d'un autre romance. Cette seconde partie rappelle beaucoup ces vers du romance El Palmero {Rom. gen., n° 292) :
Dondc vas tu, el desdichado !
Donde vas, triste de ti !...
Muerta es tu enamorada Muerta es que yo la vi Las andas en que la llevan, De negro las vi cubrir...
Siete condes la lloraban, Caballeros mas de mil, Llorabanla sus doncellas...
A la sepultura fui Con lagrimas de mis ojos Llorando decia asi :
Acogeme, mi senora, Aco<»eme a par de ti, etc.
Un chant populaire du pays messin, dont la tin est fort altérée, rappelle, dans ses premiers vers, le début de Bernai Frances :
— J'entends quelqu'un à ma porte Qui m'empêche de dormir.
— C'est votre amant, ô la belle !
Qui vous empêche de dormir.
La belle met sa robe blanche,
Et la porte s'en va t'ouvrir.
Il la prit par sa main blacche, Le petit doigt lui coupa .
— Tu as envie de me faire, faux traître, Tu as envie de me faire mourir.
— Tu en verras bien de l'autre, Avant que je sorte d'ici.
Il ti ra son épée claire, Et son cœur il lui perça.
(Chants pop. du pays messin, p. 85.)
Une leçon de Foz donne cette variante :
« Pourquoi ne te tournes-tu pas vers moi? Si tu crains mon père, il est loin de toi. Si tu crains mes frères, ils sont à dormir. Si tu crains mon mari, mauvaises nouvelles de lui sont venues.
— « Je ne crains pas ton père, car c'est mon beau père ; je ne crains pas tes valets, car il m'aiment plus que toi ; je ne crains pas la justice, car la justice est pour moi. Je ne crains pas ton mari et de lui n'eus jamais crainte. Crains-le, toi, fausse traîtresse, puisque tu l'as à ton côté. Laisse venir le matin, je te donnerai pour te vêtir, je te donnerai cotte de gala, jupe de cramoisi, un collier rouge puisque tu l'aimes ainsi. »