‹ RomanceiroChapitre 93 sur 96 · COMMENT LA REINE FIT TUER DONA ISABEL DE LIAR · texte numérisé non relu

COMMENT LA REINE FIT TUER DONA ISABEL DE LIAR

— Me trouvant à Giromena pour mon plaisir et mon repos, je montais à un belveder pour mieux prendre délassement. Dans les plaines de Monvela je vis venir des cavaliers. Ils n'étaient point armés en guerre, ni vêtus comme en temps de paix. Ils montaient tous de bons chevaux et portaient lances et rondaches. Les apercevant, malheureuse, je m'arrêtai à regarder. Je reconnus vite l'un d'eux à sa façon d'être à cheval : Don Rodrigo de Chavela, qu'on appelle du Maréchal, le cousin germain de la reine et mon plus cruel ennemi. Dès que, hélas! je l'eus reconnu, j'en tirai un mauvais augure. Je pris mes enfants avec moi et voulus monter au donjon. Mais, lorsque j'allais y monter, ils étaient déjà dans ma salle. Don Rodrigo était en tête, derrière lui étaient les autres : — Dona Isabel, Dieu vous garde! — Soyez bien

venus, chevaliers. — Madame, nous connaissezvous, que vous nous parlez de la sorte? — Je vous connais, Don Rodrigo, je vous connais pour mon malheur. A quel propos votre visite, ici qui vous a envoyés ? — il faut me pardonner, madame, pour ce que j'aurai à vous dire. Sachez que a reine, ma cousine, m'a envoyé par devers vous. Elle fait mauvais ménage et c'est à vous qu'en est la faute, car le roi a des fils de vous et ne saurait en avoir d'elle, et vous vous êtes son amie, et elle sa femme légitime ; elle ordonne que vous mourriez, ayez donc résignation. — Dona Isabel répondit avec une grande douceur : — Vous fûtes toujours, Don Rodrigo, en opposition avec moi; mais, si vous voulez m'écouter, vous apprendrez la vérité. Le roi demanda mon amour, point ne voulus le lui donner, estimant bien plus mon honneur que des états à gouverner. Voyant que je ne cédais pas, il eut recours à mes parents. Ils ne cédèrent pas davantage, voulant conserver bon renom. Alors que le roi vit cela, il employa la violence ; il me mit dans cette forteresse, dans ce 1 eu où je suis encore. J'y suis demeurée trois années, et cela non point de mon gré. Au roi si j'ai donné des fils, Dieu l'a voulu dans sa bonté, et si la reine n'en a point, c'est qu'il le veut encore ainsi. Vous me menacez de la mort. Pourquoi devez-vous me tuer ? Seigneurs, je vous demande une grâce, je vous prie de ne pas me la refuser : banmssei-mo\ de c<i royaume, et je n'y reviendrai

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jamais. Je me retirerai en Castille, plus loin encore, en Aragon ; et, si cela ne suffit pas, en Fiance j'irai habiter. — Excusez-moi, madame, il n'en saurait êire ainsi. Voici le duc de Bavia, le marquis de Villareal, là est l'évêque d'Oporto, c'est lui qui doit vous confesser. Près de vous voilà le bourreau chargé de vous décapiter, et là, voilà le petit page qui doit emporter votre tête.

Dona Isabel répondit avec une grande douceur : — On voit bien que seule je suis, et n'ai personne qui me protège. Près de moi je n'ai ni père, ni mère, qui pourraient prendre ma défense. Le roi n'est point dans ce pays. Il s'en est allé outremer, mais alors qu'il s'en reviendra, de ma mort il fera vengeance. — Finissez, madame, finissez, finissez toutes ces paroles. Seigneur évêque, prenez-la, et faites la se confesser.

Pendant la confession, ils s'entretenaient tous les trois; était ce bien, était-ce mal de décapiter cette 'femme? Deux ne voulaient qu'elle mourût, ne voyant nulle faute en elle. Don Rodrigo est si cruel, il dit qu'on doit la décoller. Elle vint, s'étant confessée, avec ses trois fils devant elle. L'aîné avait passé deux ans, de deux ans l'autre s'approchait; le troisième tétait encore. Elle sort, le portant sur son sein. Elle était revêtue de deuil, c'était une douleur de la voir : — Adieu, adieu, enfants chéris, aujourd'hui vous serez sans mère. Quant à vous, nobles chevaliers, ayez soin de ces

enfants, ils sont, après tout, fils de roi, quoique leur mère soit d'humble race.

On la plaça sur un tapis afin de lui trancher la tête, et ainsi mourut cette dame qui ne méritait aucun mal.

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COMMENT ISABEL DE I.IAR FUT VENGEE

Le roi Don Juan Manuel, celui de Ceuta et Tanjer, après avoir vaincu les Mores, s'en revenait en Portugal. Ayant débarqué à Lisbonne, point n'alla où la reine était, mais il se dirigea vers Coimbre pour y voir Dona Isabel. Lorsqu'il arriva au château, chose de mauvais présage! il n'y trouva pas les portiers, qui d'ordinaire le gardaient; il ne voulut aller plus loin, et dans la ville demanda ce qui en était de Dona Isabel, ce qui en était, où elle était. On lui répondit que la reine avait ordonné qu'elle fût décapitée, par jalousie qu'elle avait d'elle, et à cause de l'amour qu'il lui portait. Quatre chevaliers avaient exécuté cet ordre, l'un était Don Rodrigo, qu'on dit du Maréchal; les autres trois chevaliers, on ne savait qui ils étaient. Deux frères de la reine leur avaient conseillé de mener le corps à Viseu, pour qu'il y fût enterré.

Quand le roi ouït cela, il ne voulut en entendre

davantage; il s'en fut où était la reine, consterné et rempli de soucis, et, très peu de jours après, la

reine tomba malade. On ignorait quel était son mal et quels remèdes employer. Bientôt la reine trépassa de cette maladie inconnue. A peine elle fut ensevelie, que le roi alla à Viseu. Il fit arrêter Don Rodrigo, qu'il avait aimé jusque-là. Il se rend au tombeau où gît doha Isabel, il l'en fait retirer et incontinent exhumer. Sur une riche estrade, il ordonna qu'on la plaçât; il mit une dague en sa main, et Don Rodrigo devant elle, et le roi levant cette main, le frappa de plusieurs blessures : — Ainsi, je vous venge, madame, de celui qui a fait le mal !

Aussitôt il l'épousa, toute morte qu'elle était, afin que ses fils pussent lui succéder dans son royaume.

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