LA CHANSON D'OGIER
— La belle est dans la tour.
-Oger! Oger! Oger!
-La belle est dans la tour.
— Grand chevalier!
(1) Cette chanson, telle que nous la donnons, est encore répétée à Reims : elle forme un jeu chanté.— Une jeune fille fait le rôle de la belle : autour d'elle bien serrées, se tiennent ses compagnes, qui représentent les pierres de la tour, à l'exception d'une seule : c'est à celle-ci que revient l'honneur de représenter le paladin Oger. — La chanson est un dialogue entre la belle, qui appelle Oger à son secours, les jeunes filles qui la gardent, et le grand chevalier qui veut la délivrer.— Il détache une jeune fille du groupe à la fin du cinquième couplet, et la chanson recommence autant de fois qu'il y a de pierres à détacher, en s'augmentant chaquefois d'un couplet.— On verra, dans la chanson suivante, qu'Ogier, réconcilié avec Charlemagne, fait par lui comte de Loos, gouverneur duHainautet des Ardennes, passa la fin de ses jours à faire du bien aux jeunes filles pauvres ; aussi sa mémoire est-elle encore populaire parmi nos bachelettes. C'était, d'ailleurs, dans sa jeunesse, un beau cavalier, si nous en croyons ces vers :
En Ogier ot mult très bel baceler :
Blond ot le poil, menu, recercelé (frisé).
Les elx ot vairs et le viaire cler.
Les bras ot Ions et les poins bien quarrés.
Gros par les costes, graile par le baldrer (ceinture).
Les pies voltis et gambcs ot ossés.
En nule terre n'ot plus bel baceler.
Chanson d'Ogier, t. I, p. 3.— Aussi, quand il rencontre dans le cours du roman fillette jolie, le poète est-il forcé de dire :
Kl la pucele prist lui à enamer.
— Ne peut-on pas la voir?
— Oger ! Oger ! Oger !
—Ne peut-on pas la voir?
— Grand chevalier!
— Les murs en sont trop hauts.
— Oger! Oger! Oger!
— Les murs en sont trop hauts !
—Grand chevalier!
— Une pierre il faut ôter.
—Oger! Oger! Oger!
— Une pierre il faut ôter.
— Grand chevalier!
— Une pierre ne suffit guère.
— Oger! Oger! Oger!
— Une pierre ne suffit guère.
— Grand chevalier! — Etc.
Il est, dans ce roman, un passage dont notre chanson est peut-être une réminiscence — Ogier est dans la tour de Reims. Charlemagne ne veut pas lui pardonner sa trahison : il menace de sa colère quiconque lui parlera d'Ogier. Lui seul, cependant, peut vaincre les Sarrasins qui ont envahi la France : que faire? *
En l'ost avoit ben trois cens esquiers, Tos fix as comtes, as dux et as princiers. Qui entre aus ont et parlé et plaidié. Par sai rement iront nomer Ogier.
As mains seprisentlidamoisel proisié :
Au trèfle roi s'en vinrent sans targier. Grans fu la rote : si prirent à hucier Trestot ensanble : — Ogier ! Ogier ! Ogier !
T. II, p. 416. —Les fillettes de Champagne n'oublient rien : avec elles, un bienfait n'est jamais perdu. Elles ont gardé la mémoire du preux qui les défendit contre les outrages de l'étranger, qui donnait aux orphelins un asile, et des dots aux pauvres pucelles.