‹ Romancero de Champagne (volume 2)Chapitre 46 sur 129 · LA LÉGENDE DE NOTRE-DAME DE LIESSE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE NOTRE-DAME DE LIESSE

Peuples dévotieux, Ecoutez dans ces lieux, D'un cœur plein d'allégresse ; Je m'en vais réciter Un miracle qu'a fait Notre-Dame de Liesse.

Avant que de vous parler Des miracles qu'elle a faits, Parlons de son histoire ; Vous serez satisfaits, Car c'est un beau sujet/ Très-digne de mémoire.

Trois chevaliers françois, Combattants pour la foi Et pour la sainte Eglise, Furent faits prisonniers, Et menés au quartier Du sultan sans remise.

Quand le sultan les vit, Aussitôt il leur dit :

— Chevaliers qu'on renomme, Renoncez à votre foi, .le vous ferai, ma foi!

Trois grands de mon royaume.

Ces chevaliers franco is Répondirent tous trois :

—Plutôt perdre la vie, Que de quitter notre foi , Pour suivre votre loi, Qui n'est qu'idolâtrie !

Le sultan, en fureur, Les fit mettre à l'heure Dans une prison forte, Croyant les pervertir * Ou les faire mourir D'une cruelle sorte.

Ce malheureux sultan Avait certainement Une fille très-belle ; Il lui dit dans ce temps : — Il faut dans ce moment Que tu me sois fidèle.

Ma fille, dit ce payen, Ces chevaliers chrétiens Sont de grands gentilshommes :

Tâche de les gagner, Ma fille, sans énoncer Ta royale personne.

La fille du sultan Prit les clefs promptement Pour complaire à son père ; S'en va dans la prison Pour gagner tout de bon Ces trois chevaliers frères.

Ces nobles chevaliers,

Captifs et prisonniers, Voyant cette sultane, Sitôt lui ont moniiô Toute la fausseté De sa foi mahometanc,

Lui disant, en ce lieu :

— Nous croyons au vrai Dieu Et à la Sainte Vierge.

La sultane, en deux mots, Leur demande aussitôt Quelle étoit cette Vierge.

—Apportez-nous du bois, Dit le plus jeune des trois, Vous en verrez l'image.

La sultane, de ce pas, Sitôt leur en apporta, Sans tarder davantage.

Ces nobles chevaliers, N'étant pas ouvriers, Prièrent leur concierge ; De nuit, l'ange de Dieu Apporte dans ce lieu L'image de la Vierge.

Ismérie, tout de bon, Retournant en prison, Ces chevaliers très-sages Sitôt lui ont montré Et lui ont présenté Cette très-sainte image.

La sultane, humblement.

Reçut dévotement

Cette très-sainte image, Et la porta après Dedans son cabinet, Pour lui faire hommage.

Dans sa dévotion, Elle eut révélation De Dieu et de sa mère Qu'elle seroit baptisée, Quand elle auroit sauvé Les trois chevaliers frères.

A ce commandement, Ismérie, promptement, Abandonne sa terre, Sauvant les chevaliers Qui étoient prisonniers Du grand sultan, son père.

Ayant pris quelqu' argent, Ses joyaux mêmement, Et la très-sainte image Portée entre ses bras ; Et ne la quitta pas, L'aimant d'un grand courage,

Ayant marché longtemps, La sultane, tristement, Dit aux trois gentilshommes — Je ne puis plus marcher.

Il faut me reposer Et prendre quelque somme.

Les chevaliers, soudain, S'écartant du chemin,

Entrent dans un bocage.

La sultane s'endort, Ayant dans ses bras De la Vierge l'image.

Etant tous endormis, Chose vraie, mes amis, Ils furent, d'assurance, Miraculeusement Transportés, en dormant, Au royaume de France.

Etant tous éveillés, Ils furent bien étonnés, Avec Ismérie, De ne point se trouver Où ils s'étoient couchés, Au pays de Turquie.

Voyant un jeune berger Jouant du flageolet, L'un de ces gentilshommes Lui a dit : —Mon ami, Quel pays est-ce ici ?

Et dis-moi où nous sommes?

Le petit bergerot Répond en peu de mots :

— Vous êtes en Picardie, Tout proche de Marchais, D'où Monsieur, pour le vrai, Est esclave en Turquie.

Ces bons seigneurs alors Reconnurent d'abord Que Dieu, par sa puissance,

Les avoit délivrés Et même transportés Au royaume de France.

La mère de ces seigneurs, Sachant le grand bonheur, Vint de grande vitesse ; Ayant vu ses trois fils, Embrassant Ismérie D'une grande tendresse.

Ismérie peu à peu, Selon son saint souhait, Reçut le saint baptême Par l'évêque de Laon ; La confirmation Elle reçut tout de même.

Cette fille d'honneur Et ces trois bons seigneurs Firent faire une église, Où ils ont fait poser Cette image sacrée.

Quelle belle entreprise!

C'est où est son pouvoir Et où elle fait voir Souvent de beaux miracles Aux pauvres affligés Qui vont la visiter Dans ce saint tabernacle.

Allons, peuple françois, Allons dans cet endroit Tous en pèlerinage, Puisque la Mère de Dieu

Veut dans ce saint lieu Recevoir nos hommages.

D'une grande ferveur, Prions-la de bon cœur D'avoir son assistance ; Elle a toujours aimé Et toujours protégé Le royaume de France.

0 Mère du Roi des rois!

Assistez notre roi Contre les hérétiques Qui s'attroupent aujourd'hui Et sont tous contre lui, Pour la foi catholique (1).

(ijEuli3i, Foulque d'Anjou, roi de Jérusalem, confia la garde de la ville de Bersabée aux chevaliers de Saint- Jean-de- Jérusalem. Faisaient partie de la garnison trois gentilshommes de la maison d'Eppe en Vermandois. L'aîné se nommait le chevalier d'Eppe, le second, le sire de Marchais. Faits prisonniers par les Sarrasins, ils repoussèrent les tentatives faites pour les donner à l'islamisme. Ismérie, fille du soudan, chargée par son père de les séduire, fut elle-même, par leurs discours, convertie au christianisme. Pour consolider sa foi naissante, ils essayèrent de sculpter une statue de la Vierge en bois : elle se trouva faite miraculeusement pendant la nuit. Leur joie fut grande, et ils nommèrent la statue Notre-Dame de Liesse. Ismérie, touchée de ce prodige, et sous la protection de la Vierge, dont elle emportait l'image, délivra les chevaliers et partit avec eux pour la France. Ils arrivèrent miraculeusement au château de Marchais.—Barthélémy de Ver,évêque de Laon, baptisa la princesse Ismérie, qui bientôt embrassa la vie religieuse. En 1 134, près de Marchais, fut bâtie une église qui reçut la sainte image. On la nomma Notre-Dame de-Liesse. Les miracles qui s'y firent attirèrent de tout temps, de Belgique, de Picardie, des Ardennes et de toute la Champagne, de

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