LES CHAMPENOIS A BOUVINES
(27 Juillet 1214.)
Li rois vint (ce dit le latin) (1) Un dimanche, par matin,, Lui et l'ost, qui d'errer ne tarde.
L'esleu fist l'arrière-garde De Senlis, pour paour de honte, Et de Meleun le visconte.
Cil dui orent en leur compaingne Li bons chevaliers de Champaingne, Qui en guerre sont gens isnelles :
Tost sorent Alemans nouvelles...
Des rens fu bêle la monstrance Et gracieuse Tordonance...
Pour aler la guerre en errant, Furent rengiés contre Ferrant (2), Devers destre li Champenois (3) :
(1) Branche des royaux lignages. — Guiart, dans ce passage, traduit le poème latin de G. Le Breton, la Philippide.
(2) Ferrand de Portugal était comte de Flandre du chef de sa femme Jeanne, fille de Baudouin IX, empereur de Constantinople, et de Marie de Champagne.— Nous ne ferons pas ici l'histoire de la campagne de Bouvines : rappelons seulement que l'empire, l'Angleterre et la Flandre s'étaient ligués contre la grandeur naissante de la France.
(3) En ce moment, le comte de Champagne était Thibault IV, depuis si célèbre sous le nom de roi de Navarre. Il n'avait alors que treize ans ; mais sa mère Blanche de Navarre, qui gouvernait en son nom, envoya le contingent de son lief sous les ordres des pairs et sénéchaux de Champagne.
Contre Renaut le Bouloimois (1),
Contre Anglois et contre leur mestre (2)
Furent li Drouois à senestre (3).
Flamens, qui par orgueil atendent,
Tost après de leur rens distendent,
Pour estre l'un et l'autre aidant.
Devant est Jehan Buridant (4)
Qui, comme un fol musart, escrie:
— Chacun souvingnë hui de sa mie !
0 lui est Gauthier de Guistele (5).
Li renc des Champenois destele
Contre Flamencs, lances bessiées.
Si sont leurs routes eslessiéès.
A l'assamblée est grand la noise.
Buridant, qui si se dégoise,
Est pris et liez en poi d'eure. . .
Chacune ost est d'ire alumée.
Grand est la noise, et la fumée,
La bataille et l'abatéis
De toutes parts du féréis,
Dont le contans démesuré
Ot ja bien trois heures duré.
A celé heure, que je vous baille,
Chaï le fès de la bataille
Du tout sus le conte Ferrant.
Champenois se vont desserrant,
Qui en lonc tindrent maintes braces,
(1) Renaud de Dammartin, comte de Boulogne du chef de sa femme Ida.
(2) Jean Sans-Terre, roi d'Angleterre.
(3) Robert do France, comte do Dreux, de Braine, de Fcreen-Tardcnois, et ses vassaux.
(4) Chevalier de l'armée coalisée.
(5) Seigneur flamand.
A coutiaux, à lances, à maces,
Et â mainte espée taillant,
Vont ceus de Flandres assaillant.
Ferrant en tel guise débatent
Qu'enmi eus à terre l'abattent,
Comment qu'il ait brait ne crié.
Il l'ont entr'eus pris et lié.
Hue de Mareuil l'en emmaine (1).
Or croist sa douleur etsapaine...
A celé heure qu'on prist Ferrant,
Qui d'ire alloit les dens serrant...
Aprochoit des rens l'oriflambe.
El estoit au vent baloiant
D'un ample cendal roujoiant.
Après venoient les communes,
Où gens avoient blanches et brunes (2),
Pour aidier au roiléaument,
Comme Amiens especiaument.
François grant loenge i acquièrent,
Qui de tout leur pouvoir i fièrent.
Normands mie ne s'y refaingnent (3).
Saint-Pol,et ceux qui l'accompaignent(4),
Emplissent les chans de charoigne.
Meleun, Champaingne, Bourgoigne (5)
(i) Hue de Mareuil-sur-Marne : probablement il commandait les compagnies fournies par la vallée de la Marne.
(2) Allusion aux vêtements et armures des gens des communes.
(3) Les Normands étaient Frauçais depuis 1204.
(i) Gaucher III , de Chàtillon-sur-Marne , comte de Saint Pol, contribua, par son courage et celui de ses vas saux,au gain de la bataille.
(5) Adam II, vicomte de Mel un, mort en 1217.— Eudes de France, duc de Bourgogne, mort en 1218. Tous deux combattirent àBouvines.
Queurent partout aux cris nouviaux, Comme à la louve les louviaus. Essome nule ne contreuvent.
Les communes bien si repreuvent :
Sus escuz fièrent et sus cotes (1).
[\) De pareilles légendes prouvent qu'au Moyen-Age, les gens de nos villes et de nos campagnes comprenaient aussi bien leurs droits que leurs devoirs.— L'histoire de France est celle de tous les Français, nobles ou roturiers, pauvres ou riches.