LA GUEKHE DES BARONS
Où sont les hommes plus constans Que les femmes ont esté tous temps En gouvêrnemens de pais?
Que fist la mère saint Loys, Lui estant roy et maindre d'ans ?
Elle édifia en dedans Le chastel d'Angiers et fonda :
En toutes vertus habonda.
Elle appaisa la grant discorde De barons françois vil et orde (1) , Qu'ils avoient de gouverner, Non pas pour bien, mais pour régner.
Car chascuns tenoit une bende ; Chascuns vouloit avoir prébende, Et tenir le royaume en bail :
Le roy n'ot donc à soustenail, (Qui estoit d'environ cinq ans),
(1) Nous sommes heureux de voir Eustache Deschamps apprécier, comme nous l'avons fait dans notre édition des Chansons de Thibault, la moralité des barons luttant contre la régente. Dans notre préface, nous avons soutenu que les amours de cette princesse et de Thibault n'étaient qu'une calomnie inventée par l'opposition du temps et soldée par l'Angleterre. C'est donc par erreur qu'on nous a reproché d'avoir, d'accord avec les grandes chroniques, soutenu la réalité de la passion de Thibault pour Blanche de Castille.
Fors sa mère, qui fut engrans De T garder comme son vray fils ; Et quand elle vit le péril , A Dieu courut, à Dieu clama.
Et le douls Dieu, qui bien l'ama, Lui mist au cuer et en pensée Qu'om fist finale assemblée A certain jour, en parlement, Pour veoir et finalement Qui devroit lors ce bail avoir.
Au barons l'on le fist scavoir, Aux nobles, peuple et gens d'yglise.
Et à ceste journée prinse Furent tous. Et lors que fist-elle, Blanche, fille au roy de Castelle, Mère de saint Loys le roy De France ? Fist mettre en arroy Un beau lit richement paré , En droict parlement estoré.
Là mist le roy en mi la couche, Et puis commença de sa bouche, A dire tous les assistans :
— Il me semble qu'il est contens D'avoir le bail, charge et la cure Du roy, qui maint peine procure.
Si c'est pour son bien, Dieu le veuille, Qui en sa grâce le recueille, Ainsi comme mestier luy est!
Véez ci vos seigneur tout prest, Fils de roy de France et vos roy, Je vous le jure par ma foy, Et sur le péril de mon ame I Je suis sa mère, povre dame, Vesve royne, née d'Espaigne, Fillo de roy d'amis lointaine,
Desconseilliée, sans seignour, Qui voy le mal et la dolour De mon enfant et de son règne, Le mal qui au bien commun règne, Et qui est taillié de régner Pour défault de bien gouverner.
Et pour ce que je suy estrange, Je n'en veuil blasme ne louange Recevoir de cy en avant.
Vez civostre seigneur devant, Sain et net des membres qu'il a (Et à tous illecle monstra), Sain, bel et gent et en tous cas Gracieux, net et hault et bas, Plaisant et doulz à resgarder.
Disans : — Or le veuillez garder Comme vos seigneur souverain.
J'en oste désormais ma main :
Sain et en bon point le vous carche ; Envers Dieu et vous m'en décarche, Et le metdedens vostre garde.
Ce fait, chascun d'eulx le resgarde Piteusement, et en celle heure, Chascun de pité plaint et pleure.
Et tous les barons, qui la furent, Qui pour le bail estriver durent, Et qui ont long temps estrivé.
Furent si de Dieu inspiré, Les nobles, le peuple et prélas, Et tous ceulx qui sirent au bas, Et aultres privé et estrange Crient : — Vive la royne Blanche !
Et nostre roy vive ensément !
Et elle ait le gouvernement Sur tous, seule et primeraine.
Etleroy en son vrai domaine, Comme sa mère et nostre dame, Et comme vraye preuse famé A qui de cœur obéirons, Servirons et conseillerons, En renunçant à tous les drois Que nous y avons par les lois Et establissement de France.
La firent paix et acordance ; Les uns aux aultres eurent paix.
Droit en la chambre du palais, Dont si grand contens povoit nestre Que plus grant ne porroit pas estre, Soubdainement sont faiz amis.
En celle heure les ennemis, Et ceuls, qui furent en discorde, Sont tous liés à une corde De vraie amour, d'umilité, A l'oneur, à l'utilité Du roy, de la royne et du règne.
Du bien commun la joye règne.
Chascuns louoit Dieu humblement De ce joieux acordement.
Furent es moustiers et es rues Haulte grâce à Dieu rendues , Qui par miracles soubdaing Avoit acordé ce desdaing.
Et en signe qu'il fust mémoire Que ceste chose eust esté voire Et mise à paix par ce miracle, Que fut un précieux triade A ce temps pourlagent de France, Fust établi qu'en remembrance De ce miracle et celle paix , Seroit ci liz à toujours mais
En tous lieux où les roys seroient Pour jugement, et que tindroient De France la sainte couronne.
Fait et pour ce encore on l'ordonne Et l'appelle om lit de justice, Qui est à remembrer propice Toute fois que roy proprement Doit venir en son parlement, Ou qu'il siet pour justice aillours (4).
(1) Eustache Deschamps. — Miroir du mariage,