‹ Romancero de Champagne (volume 3)Chapitre 21 sur 92 · COMPLAINTE DE LA GRANDE-JEANNETTE · texte numérisé non relu

COMPLAINTE DE LA GRANDE-JEANNETTE

0 vous de qui le cœur tendre Du ciel fut un pur bienfait, Approchez-vous pour entendre Un exécrable forfait :

Qu'un tel récit puisse

Montrer la justice

Qu'on garde ici-bas A tous les scélérats.

Sur la rivière de Vesle, Dans le moulin de Cuissat, Une troupe criminelle Commit un assassinat

Pendant la nuit noire,

Tel que, de mémoire,

On ne vit jamais De semblables excès.

Destouches et sa famille Etant dans leurs lits couchés, Femme, garçons, fils et fUles, Y furent tous assommés

A coups de massue

Sur la tête nue :

Cette triste mort Y termina leur sort.

Dans un coin de la cuisine Etait un garçon meunier; En attendant sa farine, Il se mit à sommeiller.

Les brigands entrèrent, Sitôt le frappèrent A coups de marteau Dessus le cerveau.

Deux jeunes filles livrées Au plus tranquille sommeil Se virent assassinées Au moment de leur réveil,

Sans que leur enfance

Ni leur innocence

Fléchissent les cœurs De ces destructeurs.

Par permission divine^ Leurs jours furent prolongés.

Et le ciel ne les termine Que pour reconnaître assez

Quels sont les infâmes

Dont les noires trames

Ont armé les mains De ces assassins.

Au milieu de ce carnage^ Qui le croirait? ces brigands Eurent le courage De se rafraîchir les sens :

D'entre eux le plus brave

Descend à la cave

Et va tirer du vin :

0 le barbare festin !

De ce meurtre détestable Le bruit se répand soudain.

L'humanité secourable Guide au funeste moulin.

Le peuple s'empresse.

Mais quelle tristesse !

On ne voit dedans Que morts et mourants.

Au nombre des misérables Il faut compter surtout Une femme, méchant diable, Qui seule aurait fait le coup :

La grande Jeannette,

Quittant la jaquette,

Met un pantalon Pour cacher son nom.

La figure enfarinée, Ayant rouge bonnet (Jeannette l'a déclarée).

Aide Nicolas Niquet;

Puis elle a, l'infâme.

Assommé la femme

A coups de marteau Digne de l'échafaud.

A cette affreuse nouvelle, Le juge au moulin se rend, Et de cette fin cruelle On instruit le parlement :

Sa Majesté même.

Par sa loi suprême,

Nomme les vengeurs De telles horreurs.

Un complot si sanguinaire Révolte les magistrats; A la justice sévère Le crime n'échappe pas :

Bientôt on soupçonne,

Bientôt on ordonne

D'arrêter certains

De ces assassins.

Une nombreuse cohorte Se saisit de ces pervers; Jusqu'à Reims on les escorte, Pieds et mains chargés de fers.

Chacun les contemple,

Et demande exemple

Des crimes affreux De tous ces malheureux.

Pour crier à la vengeance, Le peuple n'a qu'une voix ; Il attend en patience Les plus rigoureuses lois :

Aussi la justice,

A ses vœux propice.

Prépare un arrêt Contre ce forfait.

J'exhorterai père et mère De fair' lire à leurs enfants Très-souvent cet exemplaire.

Ce terrible événement :

Craignant les supplices.

Il fuiront les vices ;

C'est le vrai moyen De faire heureuse fin (i).

(1) Chronique de Champagne, L. Paris, t. III, p. 245. — Cette complainte fut composée après l'arrêt du parlement, en date du 10 Janvier 1786, qui condamnait Jeanne Delozanne, femme Fauvet, dite la Grande-Jeannette, Joseph de La Hautemaison, J.-B. Neveux, dit Gibon, la première à être pendue,— les deux autres aux galères. — Niquet, Dargent, Nicolas de La Hautemaison furent condamnés à être rompus vifs. Le crime dont ils étaient les auteurs avait été commis à la suite d'un procès entre Destouches et ses as-

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