‹ RomanciersChapitre 10 sur 69 · REP · texte numérisé non relu

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saient plus et se déployaient dans LE deoulemen de à bruit sourd des vues panoramiques, étaient-ils recher- chés par les directions des journaux qui, les découpant en tranches quotidiennes, les servaient durant tout un LC mestre à une catégorie des lecteurs qui n’aiment pas les

longs repas littéraires engloutis en une fois. Réunis plus tard en volume, ces plats du jour eurent souvent la consistance et la masse des plum-puddings, et une lourdeur qui me les firent nommer jadis des « zololithes » (1).

Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) de Goncourt.

Biographie. — Il n’y a pas lieu de s’appesantir ici sur la vie des frères de Goncourt: ils n’ont vécu que pour l’art et la littérature: indifférents à la politique et aux

idées qui ne touchaient pas directement à leur métier

d'écrivains, ils sont étrangers au monde, se cantonnent dans leur intimité fraternelle, n’en sortent que pour fréquenter d’autres hommes de lettres dont la conversations

| les maintient dans leur mentalité habituelle.

De là vient qu’ils ont peu d'idées. Ce ne sont pas des penseurs à la façon d’un Bourget, dont les romans, du moins les derniers, remuent les problèmes religieux,

. politiques et sociaux qui tourmentent les Etats modernes. Ce sont des annotateurs de visions, des amateurs de

documents, meubles et Bibelots, des collectionneurs d’im- | pressions.

Romanciers, historiens et critiques d’art, ils évitent les

(1) L'Humanité Nouvelle, novembre 1902.

Fe:

vues d'ensemble, font des monographies de personnages imaginaires, de célébrités historiques, de peintres illustres, et, dans ces différents domaines, ce qui plaît le plus à leur tempérament d'artistes, c’est l'extraordinaire et le recherché. :

__Îlest bien intéressant, le mariage littéraire de ces deux frères, cette collaboration de tous les jours qui se maintient si parfaite jusqu’à la mort du plus jeune, au point que leur personnalité à chacun d’eux est fondue dans une même pensée et un même style. « Jamais âme pareille n'a été mise en deux corps », disaient-ils (1), et, avec coquetterie, ils affichaient leur union fraternelle qu'ils estimaient un phénomène unique dans la littérature. Pour ne pas se séparer, ils ne se marièrent pas (2).

Leur ressemblance n’est cependant pas aussi grande qu'ils le prétendent; mais leurs qualités très différentes se complétaient, et c’est sans doute une raison déterminante de leur longue association. Edmond était le savant, le réaliste, ou du moins celui qui croyait l’être, et qui cherchait en tout la précision du détail. C’est lui qui, après la mort de son frère, au moment où l’école naturaliste aura la vogue, revendiquera pour tous les deux le titre d’ancêtres du naturalisme, au nom de leur œuvre Germinie Lacerteux, et se mettra à écrire des romans qu’il voulait faire figurer à côté de l’Assommoir et de Nana, mais qui, au jugement de Brunetière, étaient bien plutôt romantiques : ils présentaient «ce qu’il y a de plus

(1) Journal, p. 281.

(2) Ils professaient d’ailleurs que l’artiste ne se marie pas, qu’il n’a pas même le droit de se marier. « Et quand on voit, dit M. Doumic à ce propos, l'espèce de sauvage et de monstre social qu'est pour eux le véritable artiste, on ne songe plus à les contredire. » (Portraits d’Ecrivains, p. 172.)

Ébpons et finit par deb ÉEe en mille inventions at 2 tiques, presque toujours curieuses, ingénieuses parfois, l mais naturelles jamais (1) ». L'autre, Jules, est le poète l'imaginatif, qui grandit et embellit ses impressions € qu’amuse la fantaisie (2). 4.1 Par testament, Edmond fonda l’Académie des Goncourt, composée de dix membres dont il désigna luimême les huit premiers, choisis principalement parmi les habitués de son Grenier, un cénacle littéraire, qu réunissait le dimanche au second étage de sa roue “ie son d'Auteuil.

| Les œuvres. — Ilne faudrait pas attacher opel portance à l’œuvre historique des Goncourt. La philo- sophie de l’histoire ne les tente pas; les idées générales leur manquent trop pour cela; ce qui les intéresse, ce sont les documents, les meubles, les costumes et les bibe- lots, et leur goût de collectionneurs aurait fait d’eux | d'excellents conservateurs d’un musée Carnavalet plutôt ; que des historiens proprement dits.

Cependant l'Histoire de Marie-Antoinette(1858) est un beau et intéressant ouvrage. Cette biographie lamen- table d’une reine, qui connut les enchantements de la | popularité suivis des plus atroces déceptions, est racontée en un style digne du sujet, dont l'émotion s élève jusqu’à l or et cela sans exagération, avec beaucoup plus

+. 1) Le Roman naturaliste, p. 275.

La De Cfr. ADOLPHE BRIssON, Annales Politiques et Littéraires, ; 10 mars 1907.

de simplicité et te ps qu’on ne l er dede : la part des Goncourt. Peu à peu, elle devient un magnifique res en faveur de « l’Autrichienne » tant calomniée de ses sujets. L'affaire du collier y est longuement expo- sée de façon à faire ressortir l'innocence de la reine. D'un bout à l’autre de sa douloureuse passion, Marie- Antoinette a montré ce courage viril et cette noble rési- gnation, qui font dire aux Goncourt : « Dans le trouble, le vertige, l’'épouvante, il n’est qu’un homme: c’est la Reine (1) ».

Voici son portrait au Temple, après l’exécution de Louis XVI:

Le lendemain de la mort de Louis XVI, il y a, sur le registre des arrêtés du Temple, ces lignes:

Marie-Antoinette demande pour elle un habillement complet de. deuil, et pour sa famille, le plus simple.

Un habillement de deuil! La Révolution l’accordera-t-elle ? Elle

délibère. Le 23, la Commune se risque à arrêter qu’il sera fait droit à la demande de Marie-Antoinette : le deuil du mari, du père, du frère, sera permis à la veuve, aux enfants, à la sœur. - La veuve est dans les habits de deuil dus aux générosités de la. République. Elle a sur la tête un bonnet de femme du peuple dont les tuyaux pleurent et tombent sur ses épaules. Entre les tuyaux et la coiffe court un voile noir. Un grand fichu blanc est croisé sur. son cou avec une méchante épingle. Un petit châle noir, liséré de blanc, se noue à la naissance de sa robe noire.

Sur son front, le long de ses tempes, courent, échappées du bonnet, des mèches de cheveux d’un blond qui grisonne et s’en va blanchissant. Son front est fier encore, et ses sourcils n’ont pas baissé leur arc impérial. Les larmes ont rougi ses paupières, les larmes ont gonflé ses yeux; son regard a perdu son rayon; il est fixe. Le bleur de ses yeux n’a plus d’éclairs, plus de caresses; il est vitrifié, froid, presque aigu. La belle ligne aquiline du nez est devenue une arête décharnée, sèche et dure; et l’on croirait que l’agonie a pincé ses narines qui frémissaient de jeunesse. Les lèvres ne s'épanouissent plus, et le sourire a pour jamais quitté

(1) Histoire de Marie-Antoinette, p. 280.

cette bouche décolorée qui plisse et rentre. L'animation et le sang ont abandonné ce masque immobile et, à voir celle qui fut la Reïne

de France, il semble qu’il vous apparaisse une de ces grandes et

pâles figures de macération et de mortification, une de ces saintes

de Port-Royal, dont les pinceaux jansénistes de Philippe de Cham-

pagne nous ont transmis la face rigide et crucifiée (1).

L'étude des romans des Goncourt est plus intéressante au point de vue des tendances littéraires de leurs auteurs.

L’affabulation de Renée Mauperin (1864) compte pour peu, comme a soin de nous en avertir la Préface. Et cependant ce roman n’est pas trop mal construit, bien que le lecteur soit obligé de se transporter continuellement d’un milieu à l’autre. Les Goncourt abusent un peu du procédé, auquel les bons romanciers modernes renoncent volontiers, qui consiste à alterner les morceaux de deux épisodes concuremment développés.

Les auteurs, dit encore la Préface écrite en 1875, « ont préférablement à tout, cherché à peindre, avec le moins d'imagination possible, la jeune jille moderne telle que l’éducation artistique et garçonnière des trente dernières années l’ont faite. Les auteurs se sont préoccupés, avant tout, de montrer le jeune homme moderne tel que le font au sortir du collège, depuis l’avènement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le règne du parlementarisme ».

Henri Mauperin — le jeune homme — gâté par une

mère trop fière de son fils et ambitieuse pour lui, se fait

de tout un tremplin pour arriver à la fortune. Les Gon-

court analysent fort bien son habileté à se « pousser » : C'était un esprit pratique. Il professait le culte de l’utile, des

vérités mathématiques, des religions positives et des sciences

(1) Histoire de Marie-Antoinette, p. 404 (Fasquelle).

il s'était fait pare économiste. ni avait “appliqué à étude sèche une intelligence étroite, mais patiente, she

enck. bourré de chiffres, que les dau ee cet que hommes disaient avoir lu.

qu il fût d une opposition bien oe. ses opinions a à seulement en avant des principes gouvernementaux, dans ce gros de convictions qui vont au-devant de l’avenir, préparent leurs ; chances, et font des avances à ce qui peut arriver. Un trait, une allusion voilée, dont il envoyait par ses amis le sens et la clef dans les salons, il bornaïit à cela sa guerre contre le pouvoir. Au fond, il était plutôt en coquetterie qu’en hostilité avec le régime actuel. Des liaisons de salon, des rencontres de société le tenaient à la por- tée des influences gouvernementales et sur la lisière du patronage à l'administration. Il préparait les travaux et corrigeait les épreu- ves d’un haut fonctionnaire fort occupé et qui n’avait guère que le temps de signer ses livres. Il s’était « mis très bien » avec son préfet, espérant par lui se pousser au conseil général, et de là à la Chambre. Il excellait à ces doubles jeux, à ces compromis, à ces arrangements qui le faisaient tenir à tout, sans se brouiller avec rien. Libéral et économiste, il avait trouvé. moyen de désarmer les défiances et les hostilités ‘des catholiques contre sa personne et contre ses doctrines. Il s'était ménagé parmi eux, des indulgences, des sympathies : il était parvenu à être agréable aux hommes du clergé et à flatter l’Eglise en rattachant le progrès matériel au: pro? grès spirituel, la foi économique à la foi catholique, Quesnay à Saint Augustin, Bastiat à l'Evangile, la statistique à Dieu. Puis, en dehors de ce programme, l’alliance de la religion et de l’économie politique, un arrière-fond de religiosité, des pratiques de piété cachée, mais régulières, lui valaient l’estime affectueuse de l'abbé * Blampoix et le ralliaient secrètement à la FREE croyante et Eee tiquante (1).

“be vernis de catholicisme d’ Henri Mauperin crèvera

(1) Renée Mauperin, p. 40 (Fayard).

séduire la mère et, ne vaincre les ae due père, son la vanité ne S’ "accommode pas. d un botreeoie com

N hocours. ‘qu il croit dont HR | Mais Renée —- la jeune fille — sœur d’ Henri, a appris par hasard l'existence d’un M. de Villacourt, et, dans le but d’ empêcher ce mariage indigne de son frère, avertit le gentilhomme qui, furieux, provoque Henri e duel et le tue. Alors Renée, désespérée et bourrelée de remords, meurt de consomption. :

cause du fond d’ ue TR rs merde se mêle à beaucoup d’étourderie et de franche gaîté. I manque des principes religieux solides. Il y a bien t confesseur. mêlé à la vie de sa famille, et que la mère de Renée ne manque pas de consulter sur les mariages qu elle rêve pour ses enfants, mais l'abbé Blampoix (déjà nommé dans l'extrait cité) est un confesseur mondain et sucré, dont la besogne est de rapetisser l'Evangile à la taille de ces âmes éprises d’ambition et de luxe, ‘un caricature de « confesseur pour grandes dames » :

C'était un homme de sens et d'esprit, un prêtre facile et qui commodait tout au précepte : La lettre tue et l’esprit vivijie. était tolérant et intelligent. [1 savait comprendre et sourire. Il mesurait la foi au tempérament des gens, et ne la donnait qu’à petite dose. Il adoucissait la pénitence, il tait les nœuds de la croix, il sablait te chemin du salut. De la religion dure, laide, rigoureuse % des pauvres, il dépageait comme une aimable religion des riches, … légère, charmante, élastique, se pliant aux choses et aux personnes, à toutes les convenances de la société, à ses mœurs, à ses habitudes, à ses préjugés même. De l’idée de Dieu, il faisait quelque . chose de confortable et d’élégant (1).

(1) Renée Mauperin, p. 33

EE

. devoir défendre à l’avance leur roman contre les attaques

. peut dire la même chose : Germinie tue

: (1864), bien qu'ici les Goncourt aient fait un grand pas À ns le naturalisme. Le choix du sujet les y poussait.

C’est l’histoire d’une servante qui, après avoir montré

le plus franc dévouement à sa maîtresse, M'° de Varan-

deuil, se laisse entraîner à la passion de l’amour. Elle y

gaspille ses économies, accumule les dettes, vole sa maftresse, se console de ses déboires dans l’ivrognerie, aboutit à la pire dégradation morale qui la mène à l’hôpi- tal, où elle meurt. M"° de Varandeuil, désolée de la perte de sa bonne, apprend, un peu tardivement, ses dérègle-

4 ments et exècre sa mémoire.

Dans la préface — datée de 1864, avant l’apparition

des œuvres naturalistes de Zola — les Goncourt ont cru

des romantiques :

Vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de suffrage universel, de démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé

si ce qu’on appelle « les basses classes » n'avait pas droit au

Roman; si ce monde sous un monde, le peuple, devait rester sous nie coup de l’interdit littéraire et des dédains d'auteurs qui ont fait

LS jusqu’ ici le silence sur l’âme et le cœur qu’il peut avoir (1).

Assurément, une préface de ce genre ne serait plus

nécessaire aujourd’hui. Elle ne l'était d’aileurs pas abso-

lument en 1864, car les Misérables avaient paru deux ans plus tôt, et en 1850 déjà, Lamartine avait publié son petit

roman d’une servante, Geneviève, dont le sujet se rapioene un moment de celui de Germinie Lacerteux, pos

(1) Germinie Lacerteux, PANIE

la délicatesse d’un poète et la brutalité d’un disséqueur. Les Goncourt, selon leur habitude, ont exagéré leur

e différencier bie tôt de toute la distance qu’il y a entre

originalité, et ils ont pris des airs de bravade pour annon-

cer au monde qu'ils allaient étudier les misères et les

passions des petits et des pauvres. S’il est vrai qu’aujour- ï d’hui nul ne leur en contesterait plus le droit, on peut

regretter que, pour adoucir un peu l’âpreté du sujet et

y mêler un grain d'idéal, ils n'aient pas entamé leur …

étude avec cette sympathie pour le peuple et cette délicatesse de touche que, dans des sujets du même genre, y.

apportera après eux un René Bazin. On ne demande pas

pour cela des « lectures anodines et consolantes » ni des « aventures qui finissent bien » — mais on regrette de ne trouver chez eux, malgré l’art déployé, qu’une nota-

tion sèche des événements, qu’une enquête sociale qui

prend les allures d’un rapport documenté, dont on se :

contentera d'admirer le style et l’impersonnalité.

On n’oserait pas même, du cas particulier de cette malheureuse, tirer une conclusion générale, car, selon l’habitude des Goncourt, l’héroïne de leur roman est un être excentrique, une malade, une déséquilibrée.

Du moins, avant sa dégradation complète, la psycho-

logie de cette servante se trouve bien analysée. Voici, par

exemple, la scène du vol, où les hésitations de la coupable

sont admirablement expliquées par tout un passé de pro-

| bité qui se dresse devant son esprit :

Elle était à son étage devant sa porte. Elle se pencha sur la rampe de l’escalier des maîtres, regarda si personne ne montait, entra, alla droit à la chambre de mademoiselle, ouvrit la fenêtre, F ,respira largement, les deux coudes sur le barreau d’appui. Des

moïneaux accoururent des cheminées d’alentour, croyant qu’elle allait leur jeter du pain. Elle ferma Ja fenêtre et regarda dans la

e sur le de €, puis une petite c ite clef d’acier oubliée

| tourn

elle mettait son or, (2 S papiers dans lesquels elle l’empapillotait cent francs pr # $ ; Ses vingt francs étaient là! Elle fermait les yex e à un éblouissement. Elle sentait le vertige dans & Conscience ; mais aussitôt elle se Soulevait tout entière contre elle même, et il lui semblait que Son cœur indigné lui remontait dan RE la poitrine. En un moment, l’honneur de toute sa entre sa main et cette clef. Son passé de probité ment, de dévouement, vingt et à la corruption de ce qua le vol, vingt ans où sa poch vingt ans d’indifférence au lucre

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