‹ RomanciersChapitre 9 sur 69 · EMILE ZOLA PRET CEETO · texte numérisé non relu

EMILE ZOLA PRET CEETO

armée des travailleurs, qui, grandissant pour les récoltes du siècle futur, allait faire bientôt éclater la terre.

La dernière page donne au livre son titre et sa signification : elle confirme ses tendances socialistes, qui déjà apparaissent clairement dans le contraste cherché, et obstinément rappelé, du luxe des actionnaires et de la misère des mineurs. Constatons toutefois qu’il y a aussi des passages où la gêne réelle des bourgeois est opposée à l’idée que les ouvriers se forment de leur bonheur cossu. 5 :

Plus puissant et mieux composé que le précédent, ce roman contient cependant des pages révoltantes de cru- . dité. La brute humaine y est livrée à ses plus bas instincts, et telle page démontre chez son auteur une recherche trop voulue du bestial.

Si Zola n’a pas l’observation des caractères, car il n’est guère psychologue, on ne peut lui refuser une certaine

acuité d’observation extérieure, mêlée à une robuste

imagination, qui renforce les impressions. L'idée qu’il se

1 fait des choses prend corps en une sensation exaltée.

Voyez, par exemple, la conception de la société anonyme dans l'esprit du vieux mineur Bonnemort :

Etienne, songeur, regardait la nuit. Il demanda:

— Alors, c’est à monsieur Hennebeau, la mine ?

— Non, expliqua le vieux, monsieur Hennebeau n’est que le directeur général. Il est payé comme nous.

D'un geste, le jeune homme montra l’immensité des ténèbres.

— À qui est-ce donc, tout ça? Mais Bonnemort resta un instant

suffoqué par une nouvelle crise, d’une telle violence, qu'il ne pouvait reprendre haleine. Enfin, quand il eut craché et essuyé l’écume noire de ses lèvres, il dit, dans le vent qui redoublait : — Hein? à qui tout ça? On n’en sait rien. À des gens. Et, de la main, il désignait dans l’ombre un point vague, un lieu

ignoré et reculé, peuplé de ces gens, pour qui les Maheu tapaient

à la veine depuis plus d’un siècle. Sa voix avait pris une sorte de

£ : nn. tous leur chair, et qu ils n avaient jamais: vu (1).

Ou encore, la description de la descente à la mine; ; de nouveau, nous avons ici, comme dans L’Assommoir, un organisme vivant qui reparaît toujours, dévorant des vies d’hommes :

Le puits avalait des hommes par botchée de vingt et trente, cts d’un coup de gosier si facile, qu’il semblait ne pas les sentir pas-

ser. Dès quatre heures, la descente des ouvriers commençait. Ils arrivaient de la baraque, pieds nus, la lampe à la main, attendant par petits groupes d’être en nombre ‘suffisant. Sans un bruit, d’un

jaillissement doux de bête nucturne, la cage de fer montait du

78 ‘chacun deux berlines pleines de charbon. Des moulineurs, aux différents paliers, sortaient les berlines, les remplaçaient par d’aures, vides ou chargées à l'avance des bois de taille. Et, c'était dans les berlines vides que S’empilaient les ouvriers, cinq par inq, jusqu’à quarante d’un coup, lorsqu'ils tenaient toutes les” cases. Un ordre DATE du porte-voix, un beuglement sourd et in- distinct, pendant qu’on tirait quatre fois la corde du signal d’en bas, « sonnant à la viande », pour prévenir de ce chargement de chair humaine. Puis, après un léger sursaut, la cage plongeait encieuse, tombait comme une pierre, ne laissait derrière elle que la fuite vibrante du câble.

— C'est profond? demanda Etienne à un mineur qui attendait près de lui, l’air somnolent.

— Cinq ‘cent cinquante-quatre mètres, répondit l'homme. Mais il y a quatre accrochages au-dessus, le premier à trois cent vingt. Tous deux se turent, les yeux sur le câble qui remontait. Etienne reprit:

— Et quand ça casse ?

— Ah! quand ça casse.

Le mineur acheva d’ "un geste.

Son tour était arrivé, la cage avait reparu, de son mouvement aisé et sans fatigue. Il s’y accroupit avec des camarades, elle replongea, puis jaillit de nouveau au bout de quatre minutes à peine, pour engloutir une autre charge d'hommes. Pendant une demiheure, le puits en dévora de la sorte, d’une gueule plus où moins

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(1) Germinal, p. 11 (Fasquelle).

mais sans un artét, toujours je d a géants capables de Me: | érer un peuple. Cela s ’emplissait encore, et les ténèbres Tes

__ Passant du monde des ouvriers à celui des P. Zola nous donne, dans La Terre (1887), celui de ses romans qui, je pense, pousse le plus loin l’audace de 4 l’obscénité. A l’apparition de ce livre, Brunetière constatait avec raison la banqueroute du naturalisme : «M. Zola, dans La Terre, a passé toutes les bornes. Jamais il n'avait substitué plus audacieusement à la réalité les visions obscènes ou grotesques de son

vérité, nulle exactitude, tous les effets faciles et vio= lents. Sont-ce, en effet, des paysans que les personnages du dernier roman de M. Zola? Mais il faudrait d’abord pour cela qu’ils fussent des hommes, et ce n’en sont point, ni même des brutes, mais seulement des man- nequins.. Les personnages de M. Zola, les moins com- plexes, les plus simples du monde, n’obéissant jamais qu ‘à l’impulsion d’un unique appétit, toujours élémen-

taire, ne connaissant en toute rencontre qu’une seule ma- > nière de le manifester, ne raisonnant d’ailleurs jamais avec eux-mêmes, traversent le roman avec l’allure raide et uniforme, les tics Hécaniques et les gestes anguleux d un fantoche (2) ».

: se au même. La seule qui reparaisse de temps en temps à travers le roman, c’est l’abandon d’un vieux paysan, assez imprudent pour partager son bien entre

FE Germinal, p. 27. de … (2) Le Rornan naturaliste, p. 325-333.

pe

ses trois enfants; rejeté de partout, il finit par être lâche- ment assassiné. Occasion de faire ressortir la rapacité

cruelle de ces campagnards, qui n’ont pas même besoin

d’étouffer en eux un sentiment quelconque pour com-

mettre leurs abominations. Cupidité et luxure, le volume en déborde; les scènes de pornographie ne se comptent plus; c’est l’étalage de tous les vices.

L'auteur prend plaisir à comparer l’homme à l'animal, …

chaque fois que les scènes de ferme y donnent occasion, et en des pages ignobles, il met en parallèle l’enfantement de la femme et la parturition de la bête.

La religion catholique aussi y est souillée d’une bave infecte. Les curés qui se succèdent dans l’église du village sont grotesques ; les cérémonies religieuses sont des caricatures, et à l’un des personnages les plus abominables, Zola a eu l'inspiration diabolique de donner le surnom de Jésus-Christ, ce qui lui permet, tout le long du volume, de mêler ce nom auguste aux vilenies, grossièretés et impudicités d’un ivrogne polisson et cynique. __ Les protestations qui accueillirent laTerre, même de

la part de ses amis et disciples, firent-elles réfléchir Zola,

et Le Rêve (1888) sera-t-il un acte de réparation? Hélas! ce n’est qu’un décent intermède entre deux mal- propretés.

La scène se passe à l’ombre de la cathédrale de Beaumont, dans l’humble ménage des Hubert, chasubliers, qui ont adopté une enfant abandonnée, du nom d’Angélique. Celle-ci, élevée dans l’ignorance du monde, l’imagination exaltée par la lecture de la Légende dorée, rêve d’épouser un prince qui, tombé du ciel, la viendra sûrement chercher. Celui qu’elle attend des années arrive enfin. Il se présente sous l’extérieur d’un ouvrier ver-

at oui anne À nd dé

a ondes sé gent dan Le

rier, mais cela ne détruit pas le rêve d’Angélique, qui

| garde sa confiance surnaturelle. Et en effet, c’est un prince, et le propre fils de Mer l'évêque de Beaumont,

lequel était un marquis d’'Hautecœur, marié avant d’en-

|- trer dans les ordres.

Mais l’évêque oppose le refus le plus formel à ce

mariage indigne de la noblesse de sa race. Angélique,

élevée dans l’obéissance, refuse de suivre son fiancé qui,

malgré son père, veut l'emmener dans un pays lointain. D , €

Son sacrifice lui coûtera la vie. Affaiblie par les émotions,

elle reçoit les derniers sacrements de la main de l’évêque qui, ébranlé enfin par tant d’innocence et de désespoir,

se décide à donner son consentement. Le rêve est accompli. Elle épouse le prince, mais, à l’issue de la cérémonie, sur le seuil même de la cathédrale, elle tombe en défaillance dans les bras de son mari et expire, semblable à ces Mortes heureuses de la Légende dorée, enlevées « d’un

coup d’aile, très jeunes, dans le ravissement de leur pre-

mier bonheur ».

Ce roman tient à la fois du récit légendaire chrétien ét du conte de fée. Le surnaturel y joue son rôle, et le vraisemblable n’y était pas absolument reauis. Zola a voulu faire quelque chose de pur, d’éthéré; il le dit dans

sa Correspondance (1), et je conviens qu’il a presque

réussi. Son talent aurait donc pu se déployer dans la déli-

(1) Il écrit à Théodore Duret : « Ce qui me soutient, c’est la pensée de la stupéfaction du public, en face de cette douceur. J'adore dérouter mon monde. » Et à Gustave Flaubert: « Vous savez que je veux étonner mon public en lui donnant quelque chose de complètement opposé à l’Assommoir. J'ai donc choisi un sujet attendrissant et je le traite avec le plus de simplicité possible. Aussi, certains jours, je me désespère en trouvant l’œuvre bien grise. Vous ne vous attendez pas à un livre si bonhomme, il me stupéfie moi-même. » Correspondance, II, pp. 150-153.

| tece S 7 n it pas, ee propos ‘délibéré, grossièreté (1).

Zola est ici moins étranger à la religion que Flaubert.

manière de Zola doit plutôt être rapprochée de celle F d’Anatole France, n’en déplaise à celui-ci, qui trouve qu on ne saurait imaginer « roman plus déraisonnable que le Rêve » ni plus « plat » (2): il traite les légendes

His

C'est le cas, par exemple, quand il explique la mentaiité

d’elle.

genre de celle qui termine Madame Bovary: les formules Sacramentelles y sont, dans leur texte latin, mais encore

ments qu’elles suggèrent.

Les détails techniques du métier de brodeur abondent :

CAP RG 2

s’est documenté dans un traité spécial avant d'écrire ceci:

Depuis le milieu du siècle dernier, pas une modification ne

s’était produite dans l’aménagement de l'atelier. Les modes changeaient, l’art du brodeur se transformait, mais on retrouvait encore

tier, qu’un tréteau mobile porte, à l’autre bout. Dans les coins,

(1) Une page ternit cependant un peu la pureté générale, mais

encore il y a une discrétion qu’on ne trouve pas dans les autres livres de Zola. Jules Lemaître exagère quand il dit que « ce conte

ingénu sue l’impureté ». (Les Contemporains, IV, p. 282). Il l'aurait

La Terre.

(2) La Vie Littéraire, X\, p. 287 et p. 291.

552 Il n’y a pas, dans la piété de cette Angélique, le fumet | de volupté que nous trouvons chez Emma Bovary. La

avec un respect qui n’est pas toujours exempt d’ironie.

La scène de l’Extrême-Onction est tout à fait dans le une fois, quelque chose d’ ironique se dégage des senti-

le contraire nous étonnerait chez Zola. Evidemment, AR

là, scellée au mur, la chanlatte, la pièce de bois, où s’appuie le mé- S.

jugé moins sévèrement, s’il n’avait pas eu affaire à l’auteur de

Fe de son héroïne, qui voit le surnaturel partout autour . ” 6

AC

| leur taffetas et de leur éclisse servant à broder au crochet. Sur

une planche, était rangée une vieille collection d’emporte-pièce

pour les paillettes; et lon y voyait aussi une épave, un tatignon

de cuivre, le large chandelier classique des anciens brodeurs. Aux boucles d’ un râtelier, fait d’une courroie clouée, s’accrochaient des poinçons, des maillets, des marteaux, des fers à découper le vélin, des mennelourds, ébauchoirs de buis pour modeler les fils, à mesure qu'on les emploie (1).

(1890). Ce livre, l’un des pires de Zola, nous représente plusieurs types de passionnés, poussés au crime par une fatalité atavique. L’un, Jacques Lantier, le mécanicien,

assassiner sa maîtresse au moment même où avec elle il

machinait le meurtre du mari. Un autre empoisonne sa

femme dans l’espoir de découvrir les mille francs qu’elle

possède; elle le sait, et meurt contente, sûre que per-

sonne ne les trouvera, tant elle les a bien cachés. Un troi- sième tue un grand personnage, parce que cet homme a

abusé de la jeune fille qui est maintenant sa femme à lui, : l’assassin. La justice embrouille toutes ces affaires par

des combinaisons et des calculs ingénieux, qui tendent à

| faire valoir le juge d'instruction, soucieux de sa réputa-

tion de fin limier, mais incapable de découvrir les coupables. D'ailleurs, le pouvoir intervient pour détruire les | preuves qui jetteraient le discrédit sur de puissants fonc-

À tionnair es.

En somme, nous avons là ce que l’humanité peut pré-

senter de plus dégénéré. Quel abominable spectacle que.

(1) Le Rêve, p. 54 (Fasauelle).

dormaient ou RTS un diligent, avec son engrenage et - ses brochettes, pour mettre en broche l'or des bobines, sans y ; toucher ; un rouet à la main, une sorte de poulie, tordant les fils, qu’on fixait au mur; des tambours de toutes grandeurs, garnis de LTÉE

La chute est profonde, du Rêve à la Bête humaine

Subit la hantise d’un meurtre de femme, et il finit par

“OA ROMANCIERS SPC EUR cette société où pas un beau caractère n’émerge, où se … dénigrent, se jalousent et se massacrent des abrutis, des vicieux, dont l'amour comme la haine est bestial, dont l'intelligence ne diffère plus d’un instinct irrésistible ! C’est là, sans compter la volupté brutale de certaines scènes, un côté spécialement immoral de ce livre: le crime est représenté comme une hantise à laquelle on ne résiste pas; tôt ou tard elle sera satisfaite! Et quand le malade, affligé de cette tare, assouvit son désir de tuer pour tuer, il éprouve une jouissance qui l’hallucinait depuis longtemps et le laisse sans remords.

Le roman se passe dans le monde des chemins de fer. Ce qu’il y a de plus vivant ici, c’est la grande ligne du Hâvre à Paris, ce sont les trains bondissants qui passent à toute vapeur. Au point de vue de l’art, cela seul peut avoir ici quelque valeur. Il y a même parfois une certaine poésie, comme celle que chante Verhaeren, la poésie toute moderne de la machine. Puis ce sont des descriptions de gares, de tunnels, d’arrivées et de départs de trains, de convois bloqués dans la neige, de catastrophes épouvantables avec le détail des morts et des blessés, de luttes corps à corps entre mécanicien et chauffeur, qui, roulant ensemble de leur locomotive, laissent l’express poursuivre sa course vertigineuse. Et le roman finit brusquement sur cette dernière et tragique impression, sans nous dire ce qu’il advient de ce train emballé que personne n’arrêtera et qui brûle les stations effarées, emportant, dans la nuit, dix-huit wagons bourrés de soldats, qu’on envoyait à la guerre là-bas, sur les frontières allemandes.….

Et la machine, libre de toute direction, roulait toujours. Enfin, la rétive, la fantasque, pouvait céder à la fougue de sa jeunesse,

- ainsi qu’une cavale indomptée encore, échappée des mains du gardien, galopant par la campagne rase. La chaudière était pourvue d’eau, le charbon dont le foyer venait d’être rempli, s’embra-

sait; et pendant la première demi-heure, la pression monta follement, la vitesse devint effrayante. Sans doute le conducteur-chef, cédant à la fatigue, s’était endormi. Les soldats, dont l'ivresse augmentait, à être ainsi entassés, subitement s’égayèrent de cette course violente, chantèrent plus fort. On traversa Maromme, en coup de foudre. Il n’y avait plus de sifflet, à l’approche des signaux, au passage des gares. C'était le galop tout droit, la bête qui fonçait, tête basse et riuette, parmi les obstacles. Elle roulait, roulait sans fin, comme affolée de plus en plus par le bruit strident de son haleine.

À Rouen, on devait prendre de l’eau; et l’épouvante glaça la, gare, lorsqu'elle vit passer, dans un vertige de fumée et de flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur, ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des refrains patriotiques. Ils allaient à la guerre, c'était pour être plus vite làbas, sur les bords du Rhin. Les employés étaient restés béants,

- agitant les bras. Tout de suite, le cri fut général: jamais ce train débridé, abandonné à lui-même, ne traverserait sans encombre la gare de Sotteville, toujours barrée par des manœuvres, obstruée de voitures et de machines, comme tous les grands dépôts. Et l’on se précipita au télégraphe, on prévint. Justement, là-bas, un train de marchandises qui occupait la voie, put être refoulé sous une remise. Déjà, au loin, le roulement du monstre échappé s’entendait. Il s'était rué dans les deux tunnels qui avoisinent Rouen, il arrivait de son galop furieux, comme une force prodigieuse et irrésistible que rien ne pouvait plus arrêter. Et la gare de Sotteville fut brûlée ; il fila au milieu des obstacles sans rien accrocher, il se replongea dans les ténèbres, où son grondement peu à peu

s’éteignit.

Mais, maintenant, tous les appareils télégraphiques de la ligne tintaient, tous les cœurs battaient, à la nouvelle du train fantôme qu’on venait de voir passer à Rouen et à Sotteville. On tremblait de peur: un express qui se trouvait en avant, allait sûrement être

rattrapé. Lui, ainsi qu’un sanglier dans une futaie, continuait sa course, sans tenir compte ni des feux rouges, ni des pétards. Il faillit se broyer, à Oissel, contre une machine-pilote; il terrifia

… Pont-de-l’Arche, car sa vitesse ne semblait pas se ralentir. De nouveau, disparu, il roulait, il roulait, dans la nuit noire, on ne savait où, là-bas.

Qu'importaient les victimes que la machine écrasait en chemin!

pa du? de conducteur, au milieu dés Ps en bête rente sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle rou- laït, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés à fatigue, et ivres, qui chantaient (1).

. La Débâcle (1892) est l’un des ouvrages les plus | "discutés de Zola. Les uns l’exaltent comme un chef- d'œuvre, une évocation puissante de la guerre, rehaussée par un souffle épique; les autres le stigmatisent, l’ap- D un volume lourd et maladroit, une œuvre exé- crable et criminelle, qui traine F armée française dans LE À

de 1870 un pays pourri jusqu'aux moelles. 4

Si les détracteurs ont pleinement raison, les admira- «teurs n'ont pas tout à fait tort. à Nous ne nous arrêterons pas à l'intrigue, qui n’a ici Fe | aucune importance : l’intérêt se concentre, non pas sur l'amitié de deux soldats, l’un paysan, l’autre bourgeois, po les caractères opposés représentent deux mentalités . 6 . française, mais bien plutôt sur les grands événements de …

la guerre de 1870 et de la Commune de Paris. Certes, les horreurs des batailles et des ambulances, le désarroi : | des bataillons français, le sauve-qui-peut de la déban- dade, les charniers des champs de bataille sont évoqués avec un réalisme poignant: la puissance un peu lourde du pinceau de Zola fait surgir devant nos yeux le cauche- è mar atroce de ces luttes hideuses où les hommes s’entre- déchirent. En contraste avec la furie des massacres ne revient constamment FORpos en — banale PEUEere, É

cf {) La Bête Humaine, p. 414. — Notong une singulière en « Puis lorsque l’express He Paris était arrivé et débranché, il sou- . pait seul dans le bureau, sur un coin de table, avec un morceau de A ue descendu de chez lui, entre deux tranches de pain ».

Et, comme il tournait la tête, il fut très surpris d’apercevoir au

fond d’un vallon écarté, protégé par des pentes rudes, un paysan qui labourait sans hâte, poussant sa charrue attelée d’un grand “# cheval blanc. Pourquoi perdre un jour ? Ce n’était pas parce qu ‘on: se battait, que le blé cesserait de croître et le monde de vivre (1222

__ Et ce passage n’est pas seul à revenir textuellement des centaines de pages de distance, comme le refr d’une chanson de geste. Une figure qui reparaît SOUV est celle de l’empereur, dont le cortège obligé est la ma festation palpable de son incapacité :

| Et cet empereur misérable, ce pauvre homme qui n "avait : : | de place dans son empire, allait être emporté comme un pa et inutile et encombrant, parmi les bagages de ses troupes, conda à traîner derrière lui l'ironie de sa maison impériale, ses È Re gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers, ses fourgons de casseroles d’argent et de vin de Champagne, toute la pompe de son manteau de cour, semé d’abeilles, balayant le sang et à boue des … | grandes routes de la défaite (2).

D'autre part, ce volume compact de plus se 600 pages est indigeste parce que, comme toujours et de l’aveu même de son auteur, c’est toute la guerre, et non l'épisode central de Sedan, qu’il a voulu décrire : « J’entends par toute la guerre: l’attente à la frontière, les marches, les batailles, les paniques, les retraites, les paysans vis-à-vis des Français et des Prussiens, les francs-tireurs, les bourgeois des villes, l’occupation avec les réquisitions en vivres et en argent, enfin toute la série des épisodes importants qui se sont produits en 1870. Et vous vous doutez bien que cela n’a pas été commode

d introduire cela dans mon plan. J'ai toujours, comme À

(1) La Débâcle, p. 242 et 325 (Fasquelle).

(2) La Débâcle, p. 73, p. 151 et ailleurs.

à nous disons, les yeux plus grands que le ventre. Quand je m'aftaque à un sujet, je voudrais y faire entre le monde

entier. De là mes tourments, dans ce désir de l’énorme et de la totalité, qui ne se contente jamais » (1). Qui trop embrasse mal étreint. Zola souffre de mégalomanie et il croit que, pour faire grand, il suffit d’entasser.

A-t-il pu se figurer sincèrement qu'il faisait œuvre patriotique en écrivant la Débâcle ? I] prétend « dire la vérité sur l’effroyable catastrophe dont la France a failli mourir ». « Et je vous assure qu’au premier moment cela

n’a point paru facile, car il y a des faits lamentables pour notre orgueil. Mais, à mesure que je me suis enfoncé dans cette abomination, je me suis aperçu qu’il était grand de tout dire, et que nous pouvions tout dire maintenant, dans la satisfaction légitime de l'énorme effort que nous avons dû faire pour nous relever. Je suis content, j'espère qu’on me tiendra compte de mon impartialité. Tout en ne cachant rien, j'ai voulu « expliquer » nos désastres. C’est

l'attitude qui m’a paru la plus noble et la plus sage. Je

serais bien heureux si, en France et en Allemagne, on rendait justice à mon grand effort de vérité. Je crois que mon livre sera vrai, sera juste, et qu’il sera sain pour la

& France, par sa franchise même » (2). Il faut bien recon-

naître que les Allemands ont rendu justice à son effort de

Le vérité, et pour cause! Ils ont accueilli la Débâcle avec empressement , et la traduction colportée en Allemagne por-

tait sur la couverture une vignette bien suggestive: un soldat allemand perçant de sa bayonnette un soldat frangais qui va lâcher le drapeau.

Mais les Français ont pu reprocher à Zola sa peinture

(1) Correspondance, X\, p. 319.

(2) Correspondance, II, p. 318.

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| EMILE ZOLA | abominable de l’armée française, composée, d’après lui, | de cheis incapables et faibles, et de soldats lâches et | abrutis, en révolte perpétuelle contre leurs généraux. Sans doute, les maîtres au pouvoir en 1908 n’ont pas trouvé cette constatation contraire à la vérité, puisqu’elle ne les a pas empêchés de décréter le transfert au Panthéon des restes de Zola, qui voisine là avec les plus | belles gloires militaires de la France!

| Pour nous, constatons du moins que la Débâcle est | exempte des basses pornographies dont l’auteur est cou- | tumier, bien que çà et là s’aperçoive la marque grossière | de son naturalisme. Mais ici encore, il n’a pu s'empêcher d’insulter la religion dans le caractère d’un soldat du nom | de Pache : seul catholique, au milieu de ses compagnons | gouailleurs, il pratique une piété superstitiense, et ses

mômeries ne l’empêchent pas d’être le plus lâche et le

plus imbécile de la bande.

Voici un passage qui nous montre Napoléon I,

« l’homme de Sedan », après la capitulation :

| Puis, le lendemain, les jours suivants, ce furent les autres étapes abominables : le château de Belle-Vue, ce riant castel bourgeois, dominant le fleuve, où il coucha, où il pleura, à la suite de son entrevue avec le roi Guillaume ; le cruel départ, Sedan évité par crainte de la colère des vaincus et des affamés, le pont de ba- | feaux que les Prussiens avaient jeté à Iges, le long détour au Nord , de la ville, les chemins de traverse, les routes écartées de Floing, de Fleigneux, d’Illy, toute cette jamentable fuite en calèche découverte ; et là, sur ce tragique plateau d’Illy, encombré de cadavres,

| ja légendaire rencontre, le misérable empereur, qui, ne pouvant plus même supporter le trot du cheval, s'était affaissé sous la violence de quelque crise, fumant peut-être machinalement son éter- nelle cigarette, tandis qu'un troupeau de prisonniers, hâves, cou- verts de sang et de poussière, ramenés de Fleigneux à Sedan, se ‘rangeaient au bord du chemin pour laisser passer Ja voiture, les premiers silencieux, les autres grondant, les autres pet à peu ‘exaspérés, éclatant en huées, les poings tendus, dans un geste d'insulte et de malédiction. Ensuite, il y eut encore la traversée

rminable du champ de bataille, il y eut une li e foncés, parmi les morts aux yeux grands ouverts et menaça ; y eut la campagne nue, les vastes bois muets, la frontière en aut d’une montée, puis la fin de tout qui dévalait au delà, avec la route bordée de sapins, au fond de la vallée étroite. “ "4 Et quelle première nuit d’exil à Bouillon, dans une auberge, l'Hôtel de la Poste, entouré d’une telle foule de Français réfugiés et de simples curieux, que l’empereur avait cru devoir se montrer, … au milieu de murmures et de coups de sifflet! La chambre, dont … les trois fenêtres donnaient sur la place et sur la Semoy, était la banale chambre aux chaises recouvertes de damas rouge, à l’ar- moire à glace d’acajou, à la cheminée garnie d’une pendule de . zinc, que flanquaient des coquillages et des vases de fleurs artifi- |. cielles sous globe. A droite et à gauche de la porte, il y avait deux petits lits jumeaux. Dans l’un coucha un aide de camp, que la fatigue fit dormir dès neuf heures, à poings fermés. Dans l’autre, l’empereur dut se retourner longuement, sans trouver le sommeil: s - et s’il se releva, pour promener son mal, il n’eut que la distraction de regarder contre le mur, aux deux côtés de la cheminée, des gra- Vvures qui se trouvaient là, l’une représentant Rouget de l'Isle chan- tant la Marseillaise, l’autre le’ Jugement dernier, un appel furieux des Archanges qui faisaient sortir de la terre tous les morts, la

résurrection du charnier des batailles montant témoigner devant Dieu (1). A à:

Bien que la Débâcle ne soit pas le dernier volume de ë. la série des Rougon-Macquart, on peut le considérer comme le couronnement. C’est la catastrophe finale vers laquelle, sans le savoir, couraient ces mannequins im- prévoyants qui, dans tous les domaines et dans toutes les classes de la société française, s’agitaient au gré de leurs 4 passions et de leurs convoitises. Et franchement, qu’il 4 l’ait voulu ou non, on pourrait, de cette partie de l’œuvre … de Zola, tirer la conclusion prévue, qu’une société comme celle qu’il a décrite devait aboutir au gouffre. Les Rougon-Macquart terminés, Zola a entrepris la tri- logie des Trois Villes: Lourdes, Rome et Paris. Nous

(1) La Débâcle, p. 403.

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ne nous attarderons pas à ces volumes. Nous avons ana- lysé ailleurs (1) Lourdes (1894), qui est resté célèbre à raison même de la célébrité du sujet. On y voit le chef de l’école naturaliste faire beau jeu du réalisme et montrer un parti pris en désaccord formel avec ses principes. Parmi les quatre volumes que Zola a modestement … appelés les quatre Evangiles, et qui sont : Fécondité, Tra- 114 | vail, Vérité et Justice, arrêtons-nous quelque peu au pre- mier, qui touche au problème de la dépopulation. On a dit avec raison, après l’auteur lui-même, que Fécondité (1899) est moins un roman qu’un poème à la fécondité. Ce qui accentue ce caractère, c'est le procédé littéraire de la répétition textuelle de certains passage 5) qui, comme des refrains, chantent les beautés de la maternité. « Cela donne », d’après l'explication de Zola, « plus de corps à l'œuvre, en resserre l'unité. Il y a là quelque chose de semblable aux motifs conducteurs de Wagner. » (2). Ainsi à des intervalles réguliers, revient cette page, avec seulement quelques variantes : è Deux ans se passèrent. Et pendant ces deux années, Mathieu et Marianne eurent un enfant encore, une fille. Et, cette fois, en même temps que s’augmentait la famille, le domaine de Chante- bled s’accrut aussi, à l’est du plateau, de tous les bois restés en vente, jusqu'aux fermes lointaines de Mareuil et de Lillebonne. Maintenant, toute la partie nord du domaine se trouvait acquise, près de deux cents hectares de bois, coupés de larges clairières, qu’un système de routes acheva de relier. Et, transformées en pâ- turages naturels, ces prairies entourées d’arbres, arrosées par les sources voisines, permirent de tripler le bétail, de tenter en grand l'élevage. C'était la conquête invincible de la vie, la fécondité s’élargissant au soleil, le travail créant toujours, asns relâche, au travers des obstacles et de la douleur, compensant les pertes, met-

(1) Dans Religion et Littérature, p. 129 (Lourdes vu par les

(2) Correspondance, I, p. 335.

tant à chaque heure dans les veines du monde plus d'énergie, plus de santé et plus de joie (1). Que L’intrigue, peu importante en elle-même, devient ainsi un simple thème aux développements lyriques: les 750 pages de ce roman mettent en continuelle opposition une famille féconde qui prospère, et quatre ou cinq mé- nages qui végètent dans leur infécondité.

La thèse est excellente, à coup sûr, et les plus grands moralistes et sociologues y applaudissent. Mais comme elle est présentée ici, elle ne sera pas très persuasive. Au lieu de faire appel aux idées religieuses, seules capables de refréner la dépopulation, Zola ne parle que de la nature. Il faut, dit-il, changer la conception de la beauté : une mère allaitant son enfant devrait être considérée comme la plus haute expression de l’idéal humain. Pour faire contrepoids aux calculs intéressés, cet argument esthétique est bien faible, et il ne déterminera pas les

égoïstes à faire leur devoir. Et l’idée de rendre la France plus grande et de conquérir le monde par le moyen d’une race féconde sera-t-elle plus efficace ?

L'exemple, imaginé par Zola, de ces familles, l’une heureuse de sa fécondité, les autres croupissant dans leur égoisme, ne corrigera pas les coupables, qui se flatteront

d'échapper aux revers des secondes, et craindront de ne

pas réussir comme la première. « Celle-ci, diront-ils, à chaque nouvel enfant agrandit son exploitation agricole d’un nouveau terrain. Fort bien. Mais qui nous garantit qu’en dehors du roman les choses se passeront de même . pour nous ? » :

Au lieu de reconnaître que les races croyantes sont les

(1) Fécondité, p. 428. Et aussi PP. 347, 402 et 459. D'autres reprises pareilles.

Fe

De 7 0 ENRE ZOLA

plus fécondes, Zola en veut au « long, exécrable cauche- ! mar du catholicisme » qui écrase la religion de la vie. On peut douter de sa bonne foi, quand il s’imagine le christianisme primitif imprégné d'horreur pour le ma riage, et ne le tolérant dans la suite que parce qu’il ne | | | | | | |

pouvait faire autrement.

Et ici, comme dans les autres livres, la démonstration de la thèse comporte des libertés de langage, un étalage hardi de lubricité, qui gâtent ce que l’idée générale peut pe avoir de bon et vont ainsi, par leur immoralité, à l’encontre du but de l’ouvrage. Vraiment, il est mal venu, l'auteur de tant d'œuvres obscènes, à se faire le pontife

de la morale!

Appréciation général que le « roman expérimental », tel que Zola le concevait, était impossible. Tout au plus, aurait-il pu appeler ses ouvrages des « romans documentaires ». Ses livres pourraient, en effet, passer pour des sources de ren- seignements, non pas sur l'humanité complète, mais sur la dépravation humaine. Dans ce domaine très spécial, il a son importance — une importance de très mauvais aloi — parce qu’il a l’audace de tout écrire. Ne reculant devant aucune grossièreté, il a des pages dégoûtantes qui révoltent tout homme qui se respecte. Certains spec- | tacles, encore qu’ils soient réels, ne peuvent être décrits, | parce qu'ils ravalent la dignité humaine.

| Si encore ils étaient réels! Mais Zola ne reste pas dans | Ja nature: il la dépasse; il fait plus grossier que nature, comme Corneille faisait plus grand que nature, comme

e. — Nous avons dit plus haut è Wa

y pi E ) [

les caricaturistes font plus « drôle » que nature. Le natu-

(1) Fécondité, p. 746.

Fe dont ir Taine Fe sa Philosophie de l'Art, a

Pour principe essentiel « l’ Gt des TAPPOrR Le

Bent ce n’est pas là de l” Dee ion scientifi-

de 4 et les prétentions de Zola, qui s'appelle modeste-

ment un « savant », en deviennent passablement ridicules.

Ce n’est plus même de la littérature ni de l’art. L’art est le culte de la beauté, et celle-ci est faite d’ ordre et

Zola est grande, elle est désordonnée.

Ce réaliste, oublieux de la vertu, des beaux sentiments, à fait de l’homme un monstre de dépravation, réduit à # repaître ses plus bas instincts.

De là, le sombre pessimisme qui se dégage de ses ouvrages. Zola ne croit vraiment pas à l’existence de braves gens, et il pense atteindre d'autant mieux le réel qu'il descend plus bas dans la dégradation de l’âme humaine. Qu'il soit immoral ou ordurier — et le second

grands critiques sont d’accord pour reprocher cette « animalisation » systématique de l’homme. Jules

pessimiste de l’animalisation humaine », émet, à propos de Pot-Bouille, ce jugement qui s hide fort bien à

{) E remarque est faite par Brunetière, L’Evolution de la poésie dyrique au XIX° siècle, I, p. 124, en note. Recon

dd’ harmonie. Elle doit élever l’âme en s'adressant à toutes ses facultés. Or, si la puissance de AR de

cas est plus fréquent que le premier — il inspire au lecteur le dégoût de la vie et de l’humanité. Celui qui se fierait à lui pour se faire une conception du monde, suf- foquerait de mépris pour l’espèce humaine. Tous les

Lemaître, qui a défini les Rougon-Macquart « une épopée +

| groupement même est un fait nc les ondes)

E: ont été visiblement “HU sous Tone eus 2

: “bas di ».

Et Anatole France, analysant dans le Temps du 28 PAT: 1887 la Terre, qu’il définissait les Géorgiques de la

crapule », eXprimait son indignation en ces termes amers : 3 « Que M. Emile Zola ait eu jadis, je ne dis pas un grand .

talent, mais un gros talent, il se peut. Qu'il lui en reste

encore FLNÈCE lambeaux, cela est croyable, mais

j'avoue que j'ai toutes les peines du monde à en convenir.

| Son œuvre est mauvaise et il est un des ces alheur es

- dont on peut dire qu’il vaudrait mieux qu’ils ne fussent

pas nés. Certes, je ne lui nierai pas sa détestable gloire. ‘#

dices. C’est là son monument, dont on ne peut contester

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FE

Personne avant lui n’avait élevé un si haut tas d’immon-

la grandeur. Jamais homme n’avait fait un pareil effort : : pour avilir l'humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est bon et tout ce =

qui est bien. Jamais homme n’avait à ce point méconnu NOR

l’idéal des hommes » (2).

On pourrait allonger la liste de ces jugements, dont nul

ne contestera la signification (3).

(1) Juces LEMAÎTRE, Les Contemporains, I, pp. 284 et 259. + (2) La Vie Littéraire, 1, p. 245.

(3) Cfr. par exemple Brunetière déjà cité, René Doumic (Portraits | “d'écrivains, p. 249), J. Barbey d’Aurevilly (Le Roman contempo- | rain, P. 170), Gustave Lanson (Histoire de la Littérature française, 4e édit., p. 1961), etc.

-Ï1 ne peut s’agir de psychologie dans des romans qui ES

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donnent une telle prédominance aux fonctions animales. Le cas de conscience n’existe pas chez des êtres qui se. ruent fatalement au vice. Combien peu intéressantes, ces

études où l’homme ne lutte que par instinct contre les influences du milieu et de l’hérédité! La liberté suppri-

mée, les aventures humaines ne m'’intéressent pas plus

que les hésitations du chien entre la satisfaction de sa gourmandise et la peur des coups de bâton.

On peut se demander, après cela, d’où provient le succès considérable de ces romans, dont le tirage dépassa tous les chiffres connus jusqu'alors. Certes, une curiosité malsaine y contribua beaucoup et ce fut surtout un succès de scandale. Mais encore — —nous l’avons dit — à travers la plupart de ces ouvrages il circule un certain souffle épique, ce qu’on pourrait appeler la poésie du monstrueux. Entre son regard d’observateur et la réalité,

- l'imagination de Zola fait office d’un énorme verre gros-

sissant, grâce à quoi les objets prennent des proportions fantastiques. Les êtres inanimés, tels que la Mine, la Bourse, les Halles, l'Océan, se transforment en bêtes.

gigantesques, qui vivent, crient, dévorent, expectorent.

Chacun des romans est rempli du ronflement de l’un de ces géants difformes et mystérieux, dont les brusques soubresauts effarent la légion des petits personnages accrochés à ses flancs. Certes ce grossissement de la matière a quelque chose de grandiose qui impressionne, et c’est lui qui a si souvent fait parler de la « puissance » d'Emile Zola.

On doit lui reconnaître ns le don de faire mouvoir les grands ensembles. Là encore il saisit, mieux que tout autre, cette âme collective des foules et, ramassant

en un bloc toutes les individualités, il arrive à donner

| Bourse | ou des bottie ad. Ë ue trépidante dés usines, les grèves, les émeutes, tous les grands remous d'hommes et de choses deviennent chez lui saisissants de réalité, parce que les détails ne détruisent jamais la vision 3 de l’ensemble. Fe Ce qui contribue à ce résultat, c’est le procédé & style, qui, tout en accumulant les épisodes, prend soin ; de répéter de temps en temps l’idée générale qui concentre en un point l’impression. Cette manière d'écrire était déjà usitée par Victor Hugo (1). Nous avons cité, de la Bête humaine, un ee où reviennent ces mots qui résument une situation : © La machine FAR roulait... » Ne:

De même, dans la dernière page de Germinal, à jé 55e 2 quelle nous avons fait allusion, qui nous montre Lantier quittant définitivement le pays des mineurs, Zola fait entendre, à plusieurs reprises, sous la terre, « les coups sourds, réguliers, continus des camarades noirs. qui tapaient, dans leur rage silencieuse » au fond de la mine. 4 Et la description du printemps est entrecoupée de cette rumeur obstinée, symbole du travail obscur minant peu k à peu l'édifice social.

Mais, en général, l’unique procédé de description de. Zola est l'accumulation des détails. Il se figure que pour

Cid 402 dés

(1) Voir, par exemple, le passage de Notre-Dame 2 Paris CHÉ 2000 Tee haut (Le Romantisme, p. 193) qui décrit la chute de l’ archi- L ‘diacre, où l'attitude invariable de Quasimodo est indiquée à trois ou | | quatre reprises, comme un refrain: « Il regardait le gibet. I] regardait l’Egyptienne.. Quasimodo le regarda tomber ». Ou encore, le - fameux: « Il neigeait, il neigeaïit toujours », dans L’Expiation.

donner au lecteur l'impression d’un objet, il doit le montrer sous toutes ses faces, alors que « c’est la force etnon l'étendue qui fait l’intensité descriptive (1) ». Rien de plus fatigant pour l'imagination, qui se lasse vite de cet entassement de choses et de ce style de catalogue. Ajoutez-y que la phrase de Zola est « lourde, massive, traînante souvent, embrouillée et embroussaillée; elle a du mouvement certes, un mouvement cadencé, presque berceur par la régularité de ses coupes, comme le tic-tac d’une horloge, mais elle n’a aucune harmonie (2) ». Brunetière dit avec plus de sévérité : « Il a le style plat; et je ne puis pas même accorder aux admirateurs: de M. Zola qu’il convienne de saluer en lui un écrivain de race, encore moins un maître de la langue (3). ». Inutile de multiplier les témoignages pour démontrer ce qui saute aux yeux que ne voile aucun parti pris. Nous n’ajouterons plus, en terminant que la piquante appréciation d’Edmond Picard : « II me semble qu’au point de vue esthétique, l’art de Zola est de qualité secondaire, bien plus rapproché d’Eugène Sue et d'Alexandre Dumas le père que de Flaubert, de Barbey d’Aurevilly, de Léon Cladel, de Goncourt, de l’Isle Adam, ces incontestables artistes. Pour exprimer en son intégralité mon humble pensée, ce fut « du feuilleton supérieur! » Aussi ces longs récits, aux péripéties foisonnantes, aux personnages multitudinaires, enveloppés de descriptions planiformes qui, dans les derniers temps surtout, n’en finis-

* (1) A. ALBALAT, La Formation du Style, p. 182.

(2) Romans-Revue, 1908, p. 364.

(3) Le Roman naturaliste, p. 122. Et Brunetière démontre son appréciation par l’examen du Roman expérimental, pour conclure qu'il n’est pas plus permis de mettre Zola au rang des « écrivains » que de l’inscrire parmi les « romanciers ».

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