EDMOND ET JULES DE GONCOURT
l'appartement, rien n'échappe à la parure, à la coquetterie, à la gentillesse d’une décadence délicieuse. Le joli, — voilà, à ces heures d'histoire légère, le signe et la séduction de la France. Le joli est l’essence et la formule de son génie. Le joli est le ton de ses mœurs. Le. joli est l’école de ses modes. Le joli, c’est l’âme du temps —— et c’est le génie de Boucher (1).
Nous arrivons enfin à l’œuvre de prédilection des deux frères, à ce Journal des Goncourt, en neuf volumes, où. ils ont consigné les Mémoires de leur vie littéraire, commencés le 2 décembre 1851, le jour même du coup d'Etat, ce qui fut une simple coïncidence : car, « qu’est-ce qu'un coup d'Etat, écrivent-ils en tête de leur Journal, qu'est-ce qu’un changement de gouvernement pour des gens qui, le même jour, doivent publier leur premier roman ? Or, par une malechance ironique, c'était notre cas » (2).
A distance, l’impression qui se dégage de cette lecture est plutôt défavorable. Sans doute il y a bien des choses intéressantes, des détails vécus, de savoureux croquis dessinés par des observateurs que l’habitude avait amenés à la perfection de leur métier — mais que cette application paraît vaine! Vanitas vanitatum... Car enfin, observer pour observer, dessiner pour dessiner, à quoi cela sert-il ? Il me paraît que, dans l’idée des Goncourt, cela sert surtout à les faire valoir. Ces deux frères s’admirent, s’écoutent parler, s’étonnent de se trouver tant d'esprit, relisent leurs propres phrases et en approuvent la tournure originale.
Ils se figurent que le moindre incident de leur vie intéressera leurs contemporains, et que la moindre idée qui leur traverse l'esprit vaut d’être notée pour la joie de la
(1) L'Art du XVIII Siècle, 1* vol., p. 195 (Fasquelle). {2) Journal des Goncourt, 1, p. 1 (Fasauelle}.