DR TE NE ROMANCIERS
postérité. Ils n’écrivent pas pour se donner la jouissance de répandre de bonnes et saines idées : leur but est d’ajouter une note à leur carnet. #
Les voilà donc marquant à la file, sans lien d'aucune
sorte, les anecdotes, les bouts de conversation, les inspirations littéraires, le sujet de leurs futurs ouvrages (« 3 septembre 1856. — A faire une pièce en un acte: Le Bal Masqué. Trouver un comique nouveau »), leurs rêves et ceux de leurs amis, leurs bons mots (« 12 août 1859. — J'ai mesuré: il faut à la campagne un invité par arpent »), et, parmi tout cela, beaucoup de choses insignifiantes, peu dignes assurément d’être imprimées, et quelques-unes assez indécentes pour mériter le reproche . d’impudeur.
C’est dans le Journal que nous pourrons peut-être le mieux juger du style des Goncourt, de ce qu’ils nommaient leur « écriture artiste », et qu’on appellerait plus justement : « écriture précieuse ». Car, de la préciosité, ils ont la recherche du mot à effet, les tournures inusitées, les phrases disloquées, cette originalité d'expression qui est un signe de décadence. Cela est intéressant, sans doute, et tire l’œil, mais cela ne se lit qu’à petites doses, car la vue se fatigue d’un miroitement prolongé.
Le passage suivant contient un rapide portrait des rédacteurs de Paris, un journal littéraire fondé en 1852 auquel les frères Goncourt collaboraient :
À la table de la rédaction s’asseyaient journellement : Murger à l’air humble, à l’œil pleurard, aux jolis mots de Chamfort d’estaminet; Aurélien Scholl, avec son monocle vissé dans l’orbite, ses. colères spirituelles, son ambition de gagner la semaine prochaine 50,000 francs par an, au moyen de romans en vingt-cinq volumes ; Banville, avec sa face glabre, sa voix de fausset, ses fins paradoxes, ses humoristiques silhouettes des gens; Karr, toujours ac-