EDMOND ET JULES DE GONCOURT
| compagné de lPinséparable Gatayes. Et c'était encore un maître
| garçon, aux longs cheveux gras, nommé Eggis, qui en voulait | personnellement à l’Académie; et c'était Delaage, l’Ubiquité faite
homme et la Banalité faite poignée de main, un garçon pâteux, poisseux, gluant et qui semblait un glaire bienveillant; et c'était l’ami Forgues, un Méridional congelé, ayant quelque chose d’une glace frite de la cuisine chinoise, et qui apportait, d’un air diplo-
matique, des articles artistiquement pointus; et c'était Louis.
Enault, orné de ses manchettes et de sa tournure contournée et
gracieusée de chanteur de romances de salon; enfin Beauvoir se
répandait souvent dans les bureaux comme une mousse de champagne, pétillant et débordant, et parlant de tuer les avoués de sa
femme, et jetant en l’air de vagues invitations à des dîners chimériques (1).
Les Goncourt — et ceci les résume — sont artificiels.
Leurs attitudes ont quelque chose de guindé; ils détes- tent d’ailleurs la nature et se frouvent mal à l’aise à la campagne :
L’insipide chose que la campagne et le peu de compagnie qu’elle tient à une pensée militante. Ce calme, ce silence, cette immobilité, ces grands arbres avec leurs feuilles repliées sous la chaleur, comme des pattes de palmipèdes... cela met en gaieté les femmes, les enfants, les clercs de notaire. Mais l’homme de pensée ne s’y
. trouve-t-il pas mal à l’aise comme devant l’ennemi, comme devant . l’œuvre de Dieu qui le mangera et fera de l’engrais et de la ver-. dure de sa cervelle de philosophe ? Vous échappez à ces idées dans
la pierre des grandes villes (2).
Et encore :
Les générations de notre temps sont trop civilisées, trop vieilles, trop amoureuses du factice et de l’artificiel pour être amusées par le vert de la terre et le bleu du ciel. Et ici, je vais faire une singu- lière confession : devant une toile d’un bon paysagiste, je me sens plus à la campagne qu’en plein champ et qu’en plein bois (3).
Aussi, quand ils veulent décrire la nature, par un sin-
(1) Journal des Goncourt, I, p. 32.
(2) Ibid., I, p. 188.
(3) Journal des Goncourt, I, p. 135.
ls sont, catelemen. ie ue de Paris. %
Alphonse Dee (1840- 1807).
a POercaphie. — « Je suis né le 13 mai 18. …, dans une ville du Languedoc, où l’on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de pous- sière, un couvent de Carmélites et deux ou trois monu- à ments romains. » 4 Ainsi commence l’histoire du Petit Ce ou, C est : tout comme, celle d’Alphonse Daudet, né à Nîmes, le 13 mai 1840. C’est dans le Petit Chose aussi que sont consignés les tristes souvenirs du jeune maître répétiteur 4 que fut Daudet pendant deux ans au collège d’Alais. Car les commencements furent durs. Il arrive à Paris en + -1857 pour rejoindre son frère Ernest et faire de la lité rature :
Quel voyage ! Rien qu’en y pensant trente après, je sens encore mes jambes serrées dans un carcan de glace et je suis pris def À crampes d’estomac. Deux jours de wagon de troisième classe, sous : un mince habillement d’été et par un froid! J'avais seize ans, je venais de loin, du fin fond du Languedoc où j'étais pion, pour me . donner à la littérature. Ma place payée, il me resta en poche. juste quarante sous; mais pourquoi m'en serais-je inquiété ? j'étais si riche d’ espérances ! ! J’en oubliais d’avoir faim; malgré les séductions U de la pâtisserie et des sandwichs qui s ’étalaient aux buffets des = gares, je ne voulais pas lâcher ma pes blanche Soigneusement cachée dans une de mes poches. :
La littérature, c'était l’unique but de mes rêves. Soutenu par la FX confiance illimitée de la jeunesse, pauvre et radieux, je pen toute à
r à faire des vers. C’ une histoi cl une et touchante. Paris les compte par centaines les pauvr jeunes diables ayant pour toute fortune quelques rimes; mais je n
pense pas que personne ait jamais commencé sa carrière dans LE dénûment plus complet que moi (1).
dans les journaux littéraires, et il s’imposa décidément à Pattention publique quand, dix ans environ après l’arri-
lors, sa vie confond avec la série de ses pubicaions, nombreuses et régulières. - Les œuvres. — Si Daudet a mis ie de : sa propre personnalité dans Le Petit Chose (1868), l’ his- É | Le derce dernier finit fer de he plus humble
Saumon, à Paris. Avant d'aboutir à cette honnête situation, il passe par bien des péripéties, dont la plus es Es rable est la rencontré d’une aventurière qui l'entraîne
dans la troupe d’un théâtre de bas étage.
C’est le type de l'être faible, incapable, s’il n’est pas
soutenu par un plus fort, de poursuivre quelque chose
avec persévérance. Surveillant d'étude dans un collège ê de province, il est le souffre-douleur de $es élèves etla victime de l’égoïsme d’un de ses collègues. À Paris, la Ë présence de son frère, qui veille sur lui avec un dévoûü- ment maternel, l’encourage à se consacrer aux lettres. D le départ de « la mère Jacques », comme il appelle
HSE bo ae D de LUE
. son tuteur, est le signal de la descente graduelle vers un
Le (D Trente Ans de Paris, pp. 1-11 (Flammarion).
abime de honte. Une fois de plus il lui faudra la main énergique de son frère pour sortir de là.
Ces deux caractères sont en belle opposition: autant l’un est mou, autant l’autre est vaillant. Les situations les plus désespérés ne désemparent aucunement ce dernier. Modèle d’amour fraternel, il est toujours prêt à se sacri-
fier, il ne songe qu’aux autres. C’est un héros, digne du
prix de vertu.
Chose plus extraordinaire, sa vertu est laïque — car la religion tient si peu de place en cette vie, comme dans celle des autres personnages! Pourquoi tel est-il bon, tel autre mauvais ? Ils suivent leur nature, voilà tout. Daudet est d’une psychologie assez simple.
Mais que ces personnages sont vivants! D’où provient cette impression ? De ce que tous ont une manie, un tic, qui ne les quitte jamais. Ce détail suffit à représenter l’homme. Jacques, enfant, pleurniche toujours et a la manie de coller des cartons; M. Viot, le surveillantgénéral du collège, ne paraît jamais sans ses clefs qui
font frinc! frinc! l'abbé Germane, professeur de philo-
sophie, a sa collection de pipes et son langage bourru; l'oncle Baptiste passe sa vie à peinturlurer des grammaires espagnoles ; M. Pierrotte ne peut dire une phrase sans ajouter : « c’est bien le cas de le dire », et tous ont un geste ou uñ mot qui les signale au lecteur, comme le leit-motiv d’un personnage de Wagner.
Parfois, ce procédé de Daudet, poussé à l'excès, devient lui aussi une manie, et qui fatigue le lecteur. En exagérant aux dépens des autres traits un défaut physique ou moral, on fait des caricatures. Les caractères sont, dans la vie, plus compliqués : le mélange de beau et de laid, de bien et de mal y est plus touffu. Si Daudet part
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