UT PET NT ES RUE
| (1) Fromont jeune et Risler aîné, p. 22 (Fasquelle).
La vie de ce cabotin est boue u un rôle à jouer, même
quand un sentiment sincère l’étreint, par exemple pen- be
dant la dernière maladie et les funérailles de sa fille.
* Das cette étrange nature, les sentiments les plus variés, les plus - sincères prenaient une allure fausse et peu naturelle, par cette loi
| qui veut que, quand une tablette est de travers, rien de ce qu’on 50
met dessus n'ait jamais |” air posé droit (1).
Ce qui manque dans la vie des malheureux personnages de ce roman, c’est l’idée religieuse. Daudet lui-
les déceptions :
Qu'est-ce qui aurait donc pu la soutenir au milieu de ce grand
désastre ?
Dieu ? Ce qu’on prete le Ciel ?
. Elle n’y songea même pas. A Paris, surtout dans les quartiers ouvriers, les maisons sont trop hautes, les rues trop étroites, l'air FE
trop troublé pour qu’on aperçoive le Ciel. Il se perd dans la fumée des fabriques et le brouillard qui monte des toits humides ; et puis la vie est tellement dure pour la plupart de ces gens-là, que si l’idée d’une Providence se mêlait à leurs misères, ce serait pour lui
montrer le poing et la maudire. Voilà pourquoi il y a tant de suicides
à Paris. Ce peuple, qui ne sait pas prier, est prêt à mourir à toute heure. La mort se montre à lui au fond de toutes ses pue la - mort qui délivre et qui console (2).
même s’en rend compte. La religion les fortifierait contre
On retrouve bien, dans ce roman, Ja menée de
Daudet. Il y a, par exemple, la scène d’imagination du
petit bonhomme bleu, qui annonce partout l’échéance …
prochaine (3). C’est tout à fait le genre des Contes du lundi : une idée ou un sentiment accroché à un symbole.
Mais, pour le reste, ce livre est bien pessimiste.
. Daudet ne rit plus comme dans Tartarin de Tarascon.
Ille fera encore moins dans le Nabab (1877), où de
(1) Fromont jeune et Risler aîné, p. 260.
DOC) lbid:, p.271.
Be 1 (S)Mbid p.275:
et tout aussi triste, les jours sans pain, les nuits sans asile.
dépeinte sous les couleurs les plus sombres. rise
Bérnard Jansoulet, fils d’ouvrier, surnommé le Nabab depuis qu’il est revenu millionnaire de l'Afrique, se fait
ruger à Paris par tous les appétits ligués contre sa for-
tune. Tombé comme une proie dans ce monde de jouis-
il perd son honneur avec sa fortune.
L'un de ces vampires est le journaliste Moëssard : dans des articles dithyrambiques, il glorifie le N abab, en attendant le jour où sa plume distillera contre lui la haine
ét la calomnie. À un déjeuner fastueux où le Nabab réunit ses « amis », il vient de donner lecture d’un de ses: articles parus dans le Messager : FRE
11 fallait voir la mine vexée, scandalisée des convives. +
seurs et d’intrigants, qu’attire sa vanité naïve de arvenu, 5 es D
Quel intrigant que ce Moëssard!…. Quelle impudente flagor- neriel.… Et le même sourie envieux, dédaigneux tordait toutes les
bouches. Le diable, c’est qu’on était forcé d’applaudir, de paraître …
enchanté, le maître de maison n’ayant pas l’odorat blasé en fait
d encens et prenant tout très au sérieux, l’article et les bravos qu’il . Soulevait. Sa large face rayonuait pendant la lecture. Souvent, là-bas, au loin, il avait fait ce rêve d’être ainsi cantiqué
dans les journaux parisiens, d’être quelqu'un au milieu de cette
société, la première de toutes, sur laquelle le monde entier a les” . yeux fixés comme sur un porte-lumière. Maintenant ce rêve devenait réel. Il regardait tous ces gens attablés. cette desserte somptueuse, …
propre existence, son enfance misérable, sa jeunesse aventureuse
(1) Cfr. LONGHAYE, XIX° Siècle, t. IV, p. 131.
cette salle à manger lambrissée, aussi haute certainement que l’église de son village ; il écoutait le bruit sourd de Paris roulant et piétinant sous ses fenêtres, avec le sentiment intime qu'il allait devenir un gros rouage de cette machine active êt compliquée. Et … alors, dans le bien-être du repas entre les lignes de cette triomphante apologie, par un effet de contraste, il voyait se dérouler sa
| ue par les re et ne dans l’air de 1 grande ville leurs énergies et leur dignité.
. Parmiles princes, qui consolent aisément leurs reg monarchiques dans les plaisirs de Paris, brille CI tian II, roi d’Illyrie et de Dalmatie, tôt embrigadé da
Eu la dignité de la one la | reine A be et figure, tout en contraste avec el 7
folies de CS a le mouvement Sani pe à la monarchie qu ’elle est parvenue à pro
Es * débile fils, le petit comte de Zara, en faveur de JL Christian se détermine à abdiquer. Ici encore, ses solli citudes de reine et de mère seront frappées de stérilite . par suite d’un accident fatal qui menace Zara de cécité. … Et la malheureuse reine, qui a vu sombrer tout ce qui : faisait sa gloire et son bonheur, souffre le martyre en silence, tandis que son mari, compromis dans les avenures scandaleuses et les expédients financiers, descend
de plus en plus vers la décrépitude.
at) Le
Nabab, p. 30 (Fayard).
Triste déchéance d’une race royale! Alphonse Daudet l’a décrite avec réalisme, et peut-être même éprouve-t-il . une secrète satisfaction à constater, avec un diagnostic . impitoyable, les tares monarchiques et le dépérissement
Re du sang royal. La fidélité de la petite cour, qui s’obstine
à entourer d’un dévoûment que rien ne rebute la personne inviolable d’un roi dégénéré, ne fait-elle pas ressortir avec plus de relief l’indignité d’un Christian? Et tous ceux qui, dans ce roman, travaillent au maintien de l’idéal monarchique ont dans le caractère quelque chose de chimérique et de trop absolu: cela n’excuse sans doute pas le positivisme et la « blague » de ce désabusé de Christian, mais cela contribue à discréditer le principe monarchique.
L'opposition qui se manifestera, à travers le roman, entre les caractères du roi et de la reine est bien marquée dès le début. Le premier jour après l’arrivée à Paris, accoudée au balcon de sa chambre d’hôtel, Frédérique jouit un moment de la physionomie de la rue de Rivoli, en cette journée la plus admirable dont l’été de 1872 eût encore égayé les Parisiens. Mais le passé, que le roi, lui, semble avoir déjà oublié, revient tout de suite à la mémoire de la reine :
Tandis qu’elle laisse ses nerfs se détendre, ses yeux boire à - pleines prunelles à ce verdoyant horizon, tout à coup, l’exilée a tressailli. À sa gauche, là-bas, vers l’entrée du jardin, se dresse un monument spectral, fait de murs calcinés, de colonnes roussies, le toit croulé, les fenêtres en trous bleu d’espace, une façade à jour sur des perspectives de ruines, et tout au bout — regardant la Seine — un pavillon presque entier, atteint et doré par la flamme qui a … noirci le fer de ses balcons. C est tout ce qui restait du palais des Tuileries. 51
Cette vue lui causa une émotion profonde, l’étourdissement d’une
chute le cœur en avant sur ces pierres. Dix ans, il n’y avait pas dix
ns encore, — oh! le ‘triste jure et qui lui parut prophétique d’être
verue se loger en face de ses ruines, — elle avait habité là, avec
son mari. C'était au printemps de 1864. Mariée depuis trois mois, la comtesse de Zara promenait alors par les cours alliées tous ses
bonheurs d’épouse et de princesse héréditaire. Tout le monde l’aimaïit, lui faisait accueil. Aux Tuileries surtout, que de bals, que de
- fêtes! Sous ces murs effondrés, elle les retrouvait encore. Elle
. Où étaient-ils aujourd’hui, les danseurs de ce beau quadrille ? Tous morts, exilés ou fous. Deuils sur deuils! Désastres sur désastres !
revoyait les galeries immenses et splendides, éblouies de lumières et de pierreries, les robes de cour ondulant sur les grands escaliers entre une double haie de cuirasses étincelantes, et cette musique
invisible qui montait du jardin par bouffées lui semblait l’orchestre de Valdteufel dans la salle des Maréchaux. N'était-ce pas sur cet air sautillant et vif qu’elle avait dansé avec leur cousin Maximilien,
huit jours avant son départ au Mexique ?... Oui, c'était bien cela...
Un quadrille croisé d’empereurs et de rois, de reines et d’impératrices, dont ce motif de la Belle Hélène faisait passer devant elle l’enlacement luxueux et les augustes physionomies.. Max soucieux, mordillant sa barbe blonde, Charlotte en face de lui, près de Napo-
léon, rayonnante, transtigurée par cette joie d’ être impératricel! #4
Dieu n’était donc plus du côté des rois maintenant !.… (1).
Sans nous faire pour longtemps quitter Paris, Numa
Roumestan (1880) nous replonge dans l’atmosphère surchauffée du Midi. De ce Midi, Roumestan, qu’il soit
en Provence ou à Paris, est la personnification par excel-
lence. Encadré d’autres types méridionaux qui, avec des nuances, représentent le même fond de caractère, il est
en opposition avec quelques personnages froids et raisonnables qui figurent le Nord.
Numa, en effet, a épousé la fille d’un vieux et grave
magistrat de Paris, M. Le Quesnoy, dont l’austérité et
le calme feront contraste avec l’exubérance de son.
gendre. Jamais Rosalie Le Quesnoy ne sympathisera
3 complètement avec son mari: la différence de race est trop prononcée. Mais ils font bon ménage jusqu’à ce que,
. jiel 1 2 Cab ve
(1) Les Rois en Exil, p. 6.
eut alors Dur en paix de ses mnt ones Le plus intéressant est l'étude du caractère de : oumestan. Daudet est admirable quand il analyse le ridional et que ses traits de crayon successifs font
Des crité ; Sie l’exaspérait, et partout où il la voyait inde 2 nl fonçait dessus. Daudet aime le Midi jusque dans ses | excès. Ï prend plaisir à ce trop-plein de vitalité, à cette imagination toujours en voyage. « De l’aplomb, de l’ac- cent, des gestes, bavard et inventif », c’est tout le portrait de Roumestan tracé par le héros lui-même pour le compte d’un de ses pareils (1). Sûr de lui-même, infatué de sa personnalité, grand distributeur de promesses qu'avec la
tôt, puissant en paroles, ne doutant de rien, Roumestan,
lancé dans Îa politique, ministre de l’Instruction publique, 4 est devenu le grand homme de la Provence, celui qu’elle fête en de bruyantes manifestations ce oE qu ’elle a le bonheur de revoir son idole : < k
Ce dimanche-là, un dimanche de juillet chauffé : à blanc, il y avait, te à l’occasion du concours régional, une grande fête de jour aux rènes d’Aps-en-Provence. Toute la ville était venue : les tisserands du Chemin-Neuf, l'aristocratie du quartier de la core, même du ; onde de Beaucaire.
ù (1) Numa Roumestan, p. 123.
éridionale. 4 | Le vrai, c’est qu’une foule énorme s’étageait, s’écrasait sur le gradins brûlés du vieil amphithéâtre, comme au beau temps des Ë Antonins, et que la fête des comices n’était pour rien dans ce débor- dement de peuple. Il fallait autre chose que les courses landaises, les luttes pour hommes et demi-hommes, les jeux de l’étrangle-chat et du saut de loutre, les concours de flûtets et de tambourins, spectacles locaux plus usés que la pierre rousse des arènes, pour rester deux heures dans ce soleil tuant, aveuglant, à respirer de la flamme 7 et de la poussière à odeur de poudre, à braver les ophtalmies, : … : insolations, les fièvres pernicieuses, tous les dangers, toutes es tortures de ce qu’on appelle là-bas une fête de jour. 7 Le grand attrait du concours, c'était Numa Roumestan. : Ah! Je proverbe qui dit: « Nul n’est prophète. .. » est certaine
les derniers à reconnaître la supériorité, tout idéale en somme sans effets visibles; mais il ne saurait s’appliquer aux homi
d’Etat, aux célébrités politiques ou industrielles, à ces Le
+ bédédictions de toutes sortes sur la ville et sur l’habitant. Voilà dix ans que Numa, le grand Numa, le député leader d toutes les droites, est prophète en terre de Provence, dix ans que, pour ce fils illustre, la ville d’Aps a les tendresses, les effusions £ d’une mère, et d’tne mère du Midi, à manifestations, à cris, à | caresses gesticulantes. Dès qu’il arrive, en été, après les vacances de la Chambre, dès qu’il apparaît en gare, les ovations commencent: les orphéons sont là, gonflant sous des chœurs héroïques leurs étendards brodés ; des portefaix, assis sur les marches, attendent que le vieux carrosse de famille, qui vient chercher le leader ait fait trois tours de roues entre les larges platanes de l’avenu Berchère, alors ils se mettent eux-mêmes aux brancards et traînent le grand homme, au milieu des vivats et des chapeaux levés, j jusqu à la maison Portal où il descend (1).
Daudet est, certes, un réaliste, mais un réaliste adouci
par le sentiment et par la sympathie pour les hommes et L les choses. [1 sait s’apitoyer sur le sort de ses person- | nages malheureux. « C’est ma vie, toute ma vie que
Re
j'engage en ce moment », dit l’une de ses héroïnes. «La vie entière qu’elle engageait! reprend Daudet. Pauvre fille, si elle avait su combien c'était peu de
chose (1) ». Et plus loin: « Ah! natures aimantes, com-
me vous vous donnez, comme tout vous prend, et quelle
douleur ensuite pour briser les fils invisibles et sen-
… Sibles » (2).
L'Évangéliste (1883) et Sapho qui le suivra de près, se rattachent davantage à l’école naturaliste.
L’ « évangéliste », dont la figure raide, austère et dure domine le premier de ces romans, c’est M”° Autheman, fondatrice de l «Œuvre des Dames évangélistes », qui, à Paris et dans son château de Port-Sauveur, s’applique
à réunir autour d’elle une communauté d'hommes et de
femmes professant l’union avec Dieu et le détachement du monde. Par « le monde », on y entend surtout les affections humaines les plus Éeitines La directrice vit séparée de son mari; elle réussit, par ses prédications exaltées, à détacher Eline Ebsen de sa mère et de son fiancé. Le désespoir de ces deux derniers met tout en œuvre pour arracher la jeune fille aux griffes tenaces de M*° Autheman, mais la situation de son mari, banquier puissant, fait échouer leurs efforts. Eline vit cachée en ce château de Port-Sauveur, qui rappelle de loin le Port-Royal des Champs, puis elle est envoyée en évangélisation à Zurich, à Manchester et ailleurs. Quand
la directrice de l’œuvre juge que sa nouvelle recrue est
assez aguerrie contre tout sentiment humain, elle l’envoie faire à sa mère un dernier adieu.
(1) Numa Roumestan, p. 221.
(2) Jbid:, p. 222.
OPA TEL TT
Lt?
ONSE
Au point de vue religieux, un tel sujet demande à être
| traité avec la plus grande délicatesse, pour ne pas pro-
l voquer, chez le lecteur peu averti, des idées fausses sur | la mystique et la vie religieuse. Or, Daudet, incroyant, ne pouvait pas remplir cette condition. ne
Sans doute, il s’agit ici d’une critique des exagérations
du protestantisme. L’on sait que les exaltés et surtout les « exaltées » ne manquent pas dans certaines sectes, et ‘a c'est chose naturelle dans une religion où chacun est porté à admettre comme des inspirations du Saint-Esprit
les folies de son imagination.
Certes, un type du genre de M" Autheman est vrai-
semblable. I1 serait même à la rigueur possible dans la #4
. religion catholique, car on peut supposer chez une exal-
tée assez d’orgueil et de dureté pour n’écouter que son à
propre sentment dans l'interprétation de l'Evangile. Mais, chez les catholiques, l’exagération serait corrigée
par la nécessité d’obéir au magistère de l'Eglise, seule
juge, en dernier ressort, de toutes les manifestations de zèle de ses enfants. L'auteur de l’Evangéliste, dans son
indifférence religieuse, ne fait guère celte distinction:
une allusion jetée çà et là indique qu'il aurait pu tout
aussi bien prendre ses personnages dans le camp catholique (1), et bien des lecteurs ne verront, dans l’histoire
.d’Eline Ebsen, qu’un décalque d’une vocation religieuse. S'il se moque des pasteurs et des cérémonies du culte protestant, Daudet le préfère parfois au culte catholique (p. 108); s’il inspire l'horreur des fanatiques, il leur
* (1) « M°° Ebsen pensait tristement, combien les différences de religion importent peu, puisque les hommes se servent indifférem- ment de toutes pour des œuvres méchantes et injustes. » (Edition
Fayard, p. 114.)