‹ RomanciersChapitre 20 sur 69 · BARBEY D’AUREVILLY · texte numérisé non relu

BARBEY D’AUREVILLY

frère, et à faire passer le visage de l’abbé pour un visage comme un autre, quoique, certes ! il ne le fût pas. Cette femme avait un grotesque si supérieur qu’on l’eût remarquée même en Angleterre,

ce pays des grotesques, où le spleen, l’excentricité, la richesse et le —

gin travaillent perpétuellement à faire un carnaval de figures auprès desquelles les masques du carnaval de Venise ne seraient que du carton vulgairement badigeonné.

Comme il est des couleurs d’un tel ruissellement de lumière qu’elles éteignent toutes celles que l’on place à côté, l’amie de mesdemoiselles de Touffedelys, pavoisée comme un vaisseau barbaresque des plus éclatants chiffons déterrés dans la garde-robe de sa grand'mère, éteignait, effaçait les physionomies les plus originales par la sienne. Et cependant, l'abbé et le baron de Fierdrap étaient, ainsi qu’on va le voir, de ces individualités exceptionnelles qui entrent violemment dans la mémoire lorsqu'on les a rencontrées, et dont l’image y reste soudée, comme une patte-fiche dans un mur. JL n’y a qu’au versant d’un siècle, au tournant d’un temps dans un autre, qu’on trouve de ces physionomies qui portent la trace d’une époque finie dans les mœurs d’une époque nouvelle, et forment ainsi des originalités qui ressemblent à cet airain de Corinthe fait avec des métaux différents. Elles traversent rapidement les points d’intersection de l'Histoire, et il faut se hâter de les peindre quand on les a vues, parce que, plus tard, rien ne saurait donner une idée de ces types, à jamais perdus! (1). :

Le roman le plus important de Barbey d’Aurevilly et — malgré son titre — Île meilleur au point de vue moral, est Un Prêtre marié (1865), dont le sujet, avant toute appréciation, demande à être exposé plus longuement.

Jean Sombreval devient acquéreur du vieux et sombre château de Quesnay, situé en basse Normandie. Il reparaît donc dans cette contrée, où depuis de longues années son nom est un objet d’exécration. Car l’on y sait trop bien que Sombreval, fils de paysan, est un prêtre apostat.

Il a perdu la foi à Paris, où Sa passion pour les décou-

(1) Le Chevalier Des Touches, p. 15 (Lemerre).

miste incrédule, dont il a épousé la fille.

De cette union est née une fille chétive, Calixte, tou-

jours d’une pâleur extraordinaire, vivant sous la menace continuelle de singulières crises cataleptiques provo- quées par une maladie des nerfs. Sombreval consacre

Sa vie et ses recherches de chimiste à découvrir une Substance capable de la guérir.

Quand, après la mort de sa femme, il s’installe au château avec Calixte, il ose, pour lui plaire, braver l’in-

dignation générale et paraître avec elle aux offices de

l’église du village. Car, malgré ses efforts antérieurs pour élever sa fille dans l’irréligion, Calixte est devenue, grâce à la direction d’un abbé Hugon, une j8uRe fille d’une solide piété.

Sa pâleur ne l'empêche pas d’être dure grande

beauté. Un gentilhomme d’un château voisin, le bouillant

Néel de Néhou, s’enflamme pour elle d’un amour dont

l'intensité ne décroît pas même quand il apprend que Calixte ne l'aime pas, et qu’elle ne veut ni ne peut

l’aimer, parce qu’elle est carmélite.

Citons ici un passage de sa conversation avec Néel, au moment où elle vient de faire cet ahurissant aveu :

Il laissa échapper une exclamation d’étonnement et la regarda, ne

Sachant ce qu’il devait croire.

— Vous ne comprenez pas une carmélite hors de son cloître et de

‘sa règle, mon cher Néel, — reprit-elle, — et pourtant c’est la vérité, ce que je vous dis. Je suis carmélite, et je vis au Quesnay près de . mon père, et je ne porte pas l’habit de mon Ordre, et j’ai encore sur

ce corps désormais consacré à la mortification et à la pénitence les livrées de ce monde auquel j'ai renoncé pour jamais. Une chose si extraordinaire et si nouvelle vous paraît incompréhensible, mais elle n’en est pas moins, mon ami. L'Eglise, dont les entrailles savent

s'ouvrir et se dilater avec une inépuisable tendresse, a été pour moi

vertes scientifiques l’avait mis en rapport avec un chi-

tÉLE,

plus qu’une mère. Elle a accepté ma foi et m’a fait participer aux mérites de ceux qu’elle enchaîne dans les liens sacrés, mais elle

n’a pas voulu me séparer de mon .père, croyant, dans sa sublime

charité, que je pourrais mieux, en restant près de lui, le ramener à Dieu et sauver son âme.

Alors elle raconta à Néel de Néhou la particularité de sa vie qu’il ignorait encore. Dès qu’elle avait appris par l’abbé Hugon l’ignominie de sa naissance, elle avait eu l'inspiration de se consacrer tout entière au Seigneur, ne voulant pas (comme elle le dit avec une

virilité d’expression que la religion donne aux plus faibles créatures) continuer une race qui n’aurait pas dû naître; mais l’amour de son père, qui l’aimait tant, l’avait retenue.

Elle connaissait la passion paternelle, cette force des bras de Sombreval, qu’elle ne pourrait vaincre, quand il s’agirait de lui échapper. Elle savait que ce géant muraïillerait la porte de sa mai- Son, ou, comme Samson, l’abattrait sur lui et sur elle, plutôt que de se résigner à en voir sortir sa fille bien-aimée.

Dans cette difficulté suprême, elle demanda à l'abbé Hugon de diriger sa conduite, et ce prêtre, qui consulta ses supérieurs ecclé-

siastiques, obtint une dispense de prononciation de vœux publique et lui fit faire secrètement son noviciat hors du cloître.

. Pour cet homme profond et les esprits auxquels il s’adressa, la mission de Calixte sur la terre était de ramener à l'Eglise l’apostat qui l’avait désolée et qui pouvait en être l’ honneur encore, si quelque jour il venait à se repentir (1).

Mais Sombreval, obéissant en tout le reste aux moindres désirs de sa fille, s’obstinait dans son apostasie, malgré les prières et les larmes de Calixte et aussi malgré les sinistres prédictions de la Malgaigne. Cette vieille femme du pays avait été sorcière dans sa jeunesse, et elle avait annoncé autrefois à Sombreval qu’il devien- drait prêtre, qu’il se marierait, et qu’il périrait par l’eau.

Un jour, Sombreval apprend que des rumeurs désobligeantes circulent dans le bourg au sujet de l’honneur de sa fille. Alors, pour lui épargner de nouvelles avanies, jl décide de se séparer d'elle. Il se rend à Coutances

- (1) Un Prêtre Marié, t. I, p. 226 (Lemerre).

a conversion ne citées. que ee ne che miques pour rétablir la santé de Calixte. Sombreval luimême avoue son impiété à Néel, et le curé du bourg. en est averti par la Malgaigne, mise au courant Pic ses « VOIX ».

Néel, par amour pour Calixte, aie un Rs coupable. Que fera le curé? Il se décide, averti d’ailleurs : par un signe du Ciel, à révéler à la jeune fille l’ hypo- crisie de son père; c'était le seul moyen d’ empêcher ce nouveau crime et les sacrilèges qu’il entraînerait. La révélation est un coup trop cruel pour Calixte, qui en Ê meurt avant le retour de son père. Accouru en hâte et hors de lui, le soir de l’enterrement, Sombreval, perve | suadé que sa fille n’est pas morte, mais seulement raidie par une de ses crises nerveuses, court au cimetière, la

déterre avec furie et, constatant qu’il n’étreint qu’un cadavre, se précipite avec son fardeau dans le grand étang du château. Toutes jes prédictions de la Malgaigne : sont réalisées ! !

On le voit, c’est une histoire bien extraordinaire que nous conte ici Barbey d’Aurevilly, et il a su, par le cadre et le détail des épisodes, la rendre plus impres- Sionnanie encore. Il y a, certes, beaucoup d’exagération dans ce procédé qui consiste à outrer et à exacerber tous les caractères des personnages, chacun en son genre, en bien oû en mal! « Il faut faire, dans les romans, plus grand que nature, disait Barbey: contrai rement aux basses théories de la AURAS d’à pré

retrouvent ici: les épisodes terrifiants, les mystérieux manoirs, les sinistres prédictions des sorcières, etc. On y relève même des traces de cette thèse chère

ae ET cependant, Se criminelle l'éxésb el C de cette affection, qui le pousse à commettre une h P crisie sacrilège ! (2).

Quoi qu’il en soit, la théologie de Barbey d’Aur - est, généralement du moins, inattaquable. Ceci est un roman catholique , et le sujet a été traité avec la déli- catesse et la science qu'il exigeait. L'auteur n’a d’ailleurs pas craint d'aborder de front les questions théologiqu où un écrivain, moins sûr de sa religion, se serait em-. broussaillé. Il a montré par là que le catholicisme, com- À me le soutenait Veuillot, peut inspirer les romanciers et leur fournir des sujets d’un intérêt plus puissant ae le perpétuel adultère.

Il est regrettable, toutefois, qu’une place trop ho rablé ait été donnée à la superstition et au surnati diabolique. Barbey n’a pas voulu DRRUREs cet élém nt d'intérêt ; il a cru, du moins, que c’en était un, en quoi il a bien pu se faire illusion. Débarrassée de ce surna-

LA

(1) Le Roman Contemporain, p. 30.

+ (2) Néel espère qu ’il sera beaucoup pardonné à net et " invoque à l’appui de son espoir la parole du Christ au sujet de te. deleine : « Il iui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a beaucoup aimé ». C'est fort mal interpréter ce texte évangélique !

ROMANCIERS turel de contrebande, son histoire gagnerait en sérieux Sans perdre beaucoup de son tragique. Û Sauf quelques longueurs, ce roman a des qualités litté- raires remarquables. Barbey a l’art de camper ses personnages avec un relief puissant dans leur singularité. C’est ce qui lui donnait le droit de reprocher à Octave Feuillet de n’avoir point, comme il dit, «ce don de mettre debout une personne et de la faire voir, beautés, vices et tout, vivante et flambante! (1) ». | Un écrivain de premier ordre se révèle dans le style, qui a du souffle et de l’énergie. Sa richesse d'images se dépense sans compter ; ses ressources sont inépuisables. Ce coloris est bien en rapport avec l’hyperesthésie des personnages. Les métaphores audacieuses paraissent à leur place dans l'analyse de ces âmes toujours incandescentes. On pourrait aisément multiplier les exemples, pareils à celui-ci, de cette hardiesse qui confine à . l'outrance:

Je savais quel Orient magnifique et charmant s'étendait d’une tempe à l’autre de ce front de vestale, où le feu sacré de l’intelligence menace, à certains moments, de dévorer les cloisons délicates dans lesquelles il est enfermé. Je touchais à ce clavier nerveux qui peut éclater dans le vide, mais qu’une émotion toutepuissante et douce, comme celle de l’amour heureux, pourrait raccorder (2).

Si Un Prêtre marié est le livre d’un catholique, Les Diaboliques (1874) révèlent, chez leur auteur, une mentalité qui n’est pas précisément celle d’un chrétien désireux de combattre la fascination des passions. Ce livre est un recueil de nouvelles, dont le lien Consiste en ceci que toutes sont des histoires de femmes

Singulièrement et « diaboliquement » passionnées. Dia-

(1) Le Roman Contemporain, p. 32.

(2) Un Prêtre Marié, t. PSp25s

boliques, elles portent bien leur nom par le mélange

d’une incroyable perversité ou avec une dissimulation

étonnante (Le Rideau cramoisi), ou avec une correction

et une fierté extraordinaires (Le Bonheur dans le

| crime), ou avec une hypocrisie satanique (Le Dessous

de cartes d’une partie de whist), ou avec une pudeur 5

digne de l’innocence (4 un diner d’athées).

Racontées avec talent, en un style original et brillant, ces nouvelles décrivent les faits et gestes de séductions

éhontées avec trop de « réalité » pour ne pas constituer un danger moral. La jouissance que donne le mal, le

plaisir du fruit défendu y est détaillé avec trop d’ardeur par les héros de ces aventures: ils racontent leurs exploits avec esprit, le sourire aux lèvres, comme s E voulaient stimuler le désir de la perversité.

Cette hardiesse ne trouve pas même son excuse dans une moralité finale: ces histoires — l’auteur l’avoue dans la préface, que je citerai tout à l’heure — ne sont pas morales; elles ne sont que tragiques; j'ajoute que

leur tragique réside plus dans le crime que dans son chä-

Me

timent. Le comte de Savigny, de connivence avec sa maîtresse, a empoisonné sa femme: cela ne l’empêche pas de vivre heureux avec la criminelle, qu’il a épousée, si heureux qu’à côté du sien, les meilleurs mariages paraissent « si décolorés et si froids » (Î).

C’est que, sans doute, le souvenir du crime augmentait la jouissance du bonheur qu’il avait procuré. Barbey rappelle quelque part le trait de cette « Napolitaine qui disait que son sorbet était bon, mais qui l’aurait trouvé meilleur s’il avait été un péché » (2). Trop souvent, notre conteur assaisonne ses histoires du condiment qui

(1) Les Diaboliques, p. 71.

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