‹ RomanciersChapitre 22 sur 69 · BARBEY D’AUREVILLY · texte numérisé non relu

BARBEY D’AUREVILLY

l’enfer, c’est le ciel en creux. Le mot diabolique ou divin, appliqué à l'intensité des jouissances, DRE la même chose, c’est-à-dire des sensations qui vont jusqu’au surnaturel (1).

Des idées comme celle-là, si même elles contiennent une part de vérité, sont toujours dangereuses à exprimer sans correctif. Montrer l'attrait du mal dans sa raison formelie de mal, c’est apprendre une perversité insoupçonnée; c’est donner à penser que le remords peut faire place à la jouissance. — Mais, n'est-ce pas réel? — Jusqu'à un certain point. Conséquence de l’obstination dans le péché, l’aveuglement de l’esprit se traduit chez certains malfaiteurs par ce que Joseph de Maistre appelait « l’enthousiasme de l’enfer » et qu’il faut plutôt dénommer la rage diabolique. Cet endurcissement est même le châtiment le plus effrayant du refus de pénitence. Il est certain que la perversité humaine peut aller jusqu’à trouver une jouissance amère et odieuse dans le mal en tant que mal et même dans la haine de Dieu, le plus grand de tous les crimes. Encore l’expression de Barbey d’Aurevilly est-elle exagérée, et le rapprochement du diabolique et du divin est une déplorable et sacrilège confusion d'idées.

Le critique était, chez Barbey d’Aurevilly, de la taille du romancier. Quels fulgurants giroiements d'épée que ces articles où, au jour le jour, il dressait l’inventaire intellectuel du XIX° siècle. Il a lui-même, en tête de Les Œuvres et les Hommes, défini sa manière :

C’est de la critique qui peut se tromper, mais qui, du moins, ne trompera pas. C’est de la critique sans mitaines, sans souliers feutrés, sans cache-nez et sans les trente-six attirails de la prudence, — de cette prudence qui est si contente d’elle quand elle a pu parvenir, en se tortillant, à se faire appeler la finesse. L'auteur de ceci

{1) Les Diaboliques, p. 81 (Calmann-Levy).

n'accepte pas l'immense platitude, devenue lieu commun, ( fa encore législation à cette heure, à savoir « qu’on ne doit qu’au orts la vérité ». Il pense, lui, qu’on doit la vérité à tous, — sur tout, — en tout lieu et à tout moment, — et qu’on doit couper la main à ceux qui, l’ayant dans cette main, la ferment. Il ne croit qu’à la critique personnelle, irrévérente et indiscrète, qui ne s’ar- . rête pas à faire de l'esthétique, frivole ou imbécile, à la porte de . l'écrivain dont elle examine l’œuvre, mais qui y pénètre, et quel- quefois le fouet à la main, pour voir ce qu’il y a dedans. Il ne pense pas qu’il y ait plus à se vanter d'être impersonnel que d’être incolore, deux qualités aussi vivantes l’une que l’autre, et qu’en ttérature il faut renvoyer aux Albinos! Enfin, il n’a, certes! pas. intitulé son livre les Œuvres et les Hommes pour parler des œuvres et laisser les hommes de côté. Et, d’ailleurs, il n’imagine pas que cela soit possible. Tout livre est l’homme qui l’a écrit, tête, cœur, … foie et entrailles. La critique doit donc traverser le livre pour arriver à l’homme ou l’homme pour arriver au livre, et clouer toujours l’un … Sur l’autre, ou bien c’est... qu’elle manquerait de clous! (1).

Le critique est resté fidèle à cette proclamation de principes. Il a mis à juger ses contemporains une … vigueur et une sincérité admirables. Rien de plus per- sonnel que ses appréciations, souvent trop passionnées . pour qu’on se fie à leur justesse. L'avenir ne corrobo- rera pas toutes ses condamnations, mais on n’en contestera ni la noblesse ni la chaleur. : Ici, il est vraiment et fièrement catholique! On peut voir dans les Œuvres et les Hommes, comme le fait remarquer M. François Carez, « par quelles graves et abondantes léctures il peupla Son intelligence des meilleures données chrétiennes ». Car, à côté des volumes consacrés aux Romanciers, aux Poètes, aux Bas-Bleus, etc., il y a les différentes séries d’Historiens et surtout de Philosophes et Ecrivains religieux, qui ne sont pas les moins aptes à révél:r la mentalité du critique.

(1) Philosophes et Ecrivains religieux (1"° série). Préface, p. IX. (Lemerre.) |

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