‹ RomanciersChapitre 30 sur 69 · ANATOLE FRANCE · texte numérisé non relu

ANATOLE FRANCE

cache ici sous les traits de ce bon et fin abbé Coignard, homme disert s’il en fut, érudit comme on ne l’est plus

à notre époque, intelligent et spirituel, amateur du paradoxe et le soutenant agréablement, sans jamais se fâcher contre ses contradicteurs. Orthodoxe ou tâchant de l'être, pourvu qu’il commence son bagou par une profession de foi aveugle en tous les dogmes de la Sainte Eglise, ce jovial abbé se croit libre d'exprimer toutes les idées qui dansent dans son cerveau toujours bouillant.

Et ces conversations aboutissent, comme tous les livres de France, au scepticisme universel. Anatole France nous apparaît ici comme un Pétrone, dernier produit d’une civilisation décadente. Avec un raffinement d’un charme pervers, il promène sur toutes choses son sourire railleur ; détestant l’action, il ne lutte pas, il n’a pas d’idéal. Vie brillante et inutile; talent dépensé en pure perte, puisqu'il n’aboutit qu’à dessécher le cœur. À quoi bon avoir tant d’esprit s’il ne sert qu’à démolir ? Comparez à ce travail celui d'un Montalembert ou d’un Veuillot, et dites où se trouve l’homme le plus complet.

Cela dit, je conviens qu’il y a des idées justes parmi les thèses soutenues par l’abbé Coignard, mais elles sont si bien enchevêtrées à l’erreur qu’il faudrait une grande sagacité pour les démêler.

Dans Le Jardin d’Epicure (1894), ce n’est plus un Sylvestre Bonnard ni un Jérôme Coignard qui dissertent, c’est Anatole France lui-même. Et il le fait, bien entendu, de la même façon: pour son propre compte, il émet,

4 à propos de tout, ses idées paradoxales. La seule diffé-

rence, c’est qu’il n’a pas, comme ailleurs, cherché à les relier par quelque fil ténu; ce sont des pensées, des ar- ticles réunis en volume.

Il y aurait à glaner des idées justes et piquantes: -

__ J'ai trouvé chez des savants la candeur des enfants, et l’on voit tous les jours des ignorants qui se croient l'axe du monde. Hélas! chacun de nous se voit le centre de l'univers. C’est la commune illusion. Le balayeur de la rüe n’y échappe pas. Elle lui vient de ses

yeux dont les regards, arrondissant autour de lui la voûte céleste, le

mettent au beau milieu du ciel et de la terre. Peut-être cette erreur

est-elle un peu ébranlée chez celui qui a beaucoup médité. L’humi-

lité rare chez les doctes, l’est encore plus chez les ignares (1).

On y trouverait même des pensées de nostalgie reli-

gieuse :

C'est la force et la bonté des religions d’enseigner à l’homme sa raison d’être et ses fins dernières. Quand on a repoussé les dogmes

de la théologie morale, comme nous l’avons fait presque tous en cet âge de science et de liberté intellectuelle, il ne reste plus aucun

moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et ce qu'on y est venu faire. :

Le mystère de la destinée nous enveloppe tout entier dans ses puissants arcanes, et il faut vraiment ne penser à rien pour ne pas

ressentir cruellement la tragique absurdité de vivre. C’est là, c’est dans l’absolue ignorance de notre raison d’être qu'est la racine de

notre tristesse et de nos dégoûts. Le mal physique et le mal moral,

les misères de l’âme et des sens, le bonheur des méchants, l’humi-

liation du juste, tout cela serait encore supportable si l’on en conce-

vait l’ordre et l’économie et si l’on y devinait une providence. Le <royant se réjouit de ses ulcères ; il a pour agréables les iniustices

et les violences de ses ennemis; ses fautes même et ses crimes ne

Jui ôtent pas l’espérance. Mais, dans un monde où toute illumination de la foi est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu’à leur signification et n'apparaissent plus que comme des plaisanteries odieuses -t des farces sinistres (2). ,

Mais d’autres pages détruisent l'impression relative-

ment bonne de ces passages. Le scepticisme et lirréligion

percent partout. Le disciple d’Anatole France ne croira

à rien, parce que rien n’est connaissable avec certitude: …

Ja philosophie est un leurre; la métaphysique, un amu-

(1) Le Jardin d’Epicure, p. 92 (Calmann-Lévy). (2) Ibid, p. 66.

sement sans portée del esprit. « Ans bien est-ce faire un abus vraiment inique de l'intelligence que de l’em- ployer à à chercher la vérité (1) ». Cet axiome résume toute la philosophie de France. # . Chose étonnante, cela ne l’empêche pas d’être affir- Bus en certaines matières. Il sait avec certitude que les | . miracles sont des faits naturels extraordinaires que notre … | ignorance des lois de l’univers nous empêche seule d’expliquer (2). Qu'il est donc difficile d’être sceptique jusqu’au bout! SR

Cependant, c’est encore et toujours le scepticisme qui est prôné dans le Puits de Sainte-Claire 1895), série de contes sensément recueillis sur les lèvres d’un moine

florentin, rêveur, beau causeur, enclin aux opinions théo- à

logiques singulières et — il faut s’y attendre — ne recu-

Jant pas devant l'épisode corsé ou le détail grivois. L’au- teur aboutit ainsi à un singulier mélange de paganisme et

de christianisme, de mysticité et de volupté. Le résultat ? Jlest toujours le même :

: Il est également cruel et vain de penser et d'agir. Le mal n’est - pas tant de vivre, mais de savoir qu’on vit. Le mal est de connaître et de vouloir (3).

C'est la conclusion d’un de ces contes et c’est celle 1 de tous. Il en est un, bien caractéristique, où le diablé apprend à un moine que la Vérité est « blanche » et que

ce n’est pas parce qu’elle est pure. Quand le religieux,

… perplexe, cherche le sens de cette énigme, il voit en songe une énorme roue, « pareille à ces roses de lumière qui ; … fleurissent au portail des églises ». Ét les couleurs de la

d nn Le Jardin d'Epieuré) p. Gi Mr(2) Ibid., p. 201, (3) Ibid., p. 68.

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