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FRANCE

que tout ce qu’un homme a pensé ou cru dans sa vie brève est une parcelle de cette intinie Vérité; et que, de même qu’il entre beaucoup d’ordure dans ce qu’on appelle monde, c’est-à-dire arrangement, ordre, propreté, de même les maximes des méchants et des

fous, qui sont le commun des hommes, participent en quelque chose de l’universelle Vérité, laquelle est absolue, permanente et divine. Ce qui me fait craindre pour elle qu’elle n’existe pas (1).

Cette ingénieuse comparaison — qui n’est pas raison — est le meilleur symbole du scepticisme d’Anatole France. Elle nous révèle, sous une image éclatante, le fond de sa décevante philosophie.

Faut-il ajouter la suite de l’histoire de ce bon frère, vrai disciple de saint François, merveilleux de simplicité et d’humilité ? On la devine. Tout en déplorant son malheur, il finit par suivre les suggestions du tentateur et il goûte à la douceur de l’amour profane. Et ainsi, subtilement, Anatole France, ratiocinant et « grivoisant » à la manière de Rabelais, poursuit sa lutte contre la vérité et la chasteté.

Les volumes dont nous avons parlé jusqu'ici peuvent à peine être appelés des romans. Ce sont des dissertations à bâtons rompus, reliés plus ou moins étroitement par une trame légère. Et Anatole France a toujours aimé ce genre qui lui est bien particulier.

‘Parfois cependant il lui arrive d'écrire un vrai roman, avec une intrigue bien suivie. Ce fut le cas pour Le Lys rouge (1894), qui n’en est pas meilleur au point de vue moral.

Résumons le sujet. M”° Thérèse Martin, femme d’un député en voie de devenir ministre, ne participe nullement aux ambitions de son mari. Elle n’a qu’une pré-

occupation : ses liaisons d’abord avec Le Ménil, puis avec

(1) Le Puits de Sainte-Claire, p. 221 (Calmann-Lévy).

a, + 1 "Etie TA-»

et avec lui M° Martin connaît les ivresses de la passion, lesquelles sont d’ailleurs décrites sans retenue. Mais, | quand Dechartre apprend que Le Ménil a été l’amant de sa maîtresse et qu’il le voit revenir auprès d’elle pour tâcher de la reconquérir, il est pris de jalousie farouche

£ M Martin.

4 Anatole France décrit la vie sans en tirer directement la leçon. Il ne loue ni ne blâme ses personnages. Ce sont

et il repousse les instances et les protestations de

continue à l’aimer, elle se détache de lui, lasse de ee #2 amour, sans que rien explique chez elle ce changement. à Alors, tout naturellement, l’autre prend la place libre,

des êtres qui s’agitent, bien souvent inutilement. L’amère C4

ironie de l’auteur les regarde à l’œuvre; elle constate que l'amour, quelque passionné qu'il soit, laisse es âmes impénétrables l’une à l’autre.

On pourrait peut-être en tirer une autre conclusion encore, celle que l'héroïne n’est pas heureuse dans ses adultères successifs. Mais ce n’est pas la leçon qu’Anatole France a voulu déduire de ses aventures. Il aurait rendu son mari plus sympathique qu’il ne l’a fait. M. Mariin, député ou ministre, avec ses visées ambitieuses, est trop ridicule dans sa grave distinction. Lui non

sa femme. Et c’est bien là ce que l’auteur a voulu montrer : les hommes vivent côte à côte sans se connaître. Un

plus ne soupçonne rien de ce qui se passe dans l’âme de

personnage secondaire, Paul Vence, auteur d'ouvrages |

estimés par M. Martin, le dit fort bien et Thérèse Appui ses considérations :

— Oh! mes livres! On ne dit rien dans un livre de ce au’on voudrait dire. S’exprimer, c’est impossible !.. Eh! oui, je sais parler

ANATOLE FRANCE 177 PA PS de Mn ea ou de AUD VIN US

avec ma plume, tout comme un autre. Mais parler, écrire, quelle

pitié! C’est une misère, quand on y songe, que ces petits signes

dont sont formés les syllabes, les mots, les phrases. Que devient lidée, la belle idée, sous ces méchants hiéroglyphes à la fois communs et bizarres? Qu'est-ce qu’il en fait, le lecteur, de ma page d'écriture ? Une suite de faux sens, de contresens et de non-sens. Lire, entendre, c’est traduire. Il y a de belles traductions, peut-être. 11 n’y en a pas de fidèles. Qu'est-ce que ça me fait qu’ils admirent mes livres, puisque c’est ce qu’ils ont mis dedans qu’ils admirent ? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres. Nous lui fournissons de quoi frotter son imagination. Il est horrible de donner matière à de pareils exercices. C'est une profession infâme.

— Vous plaisantez, dit M. Martin.

— Je ne crois pas, dit Thérèse. Il reconnaît que les âmes sont impénétrables aux âmes, et il en souffre. Il se sent seul ouand il pense, seul quand il écrit. Quoi qu’on fasse, on est toujours seul au monde. C’est ce qu’il veut dire. Il a raison. On s’explique touiours, on ne se comprend jamais.

— Il y les gestes, dit Paul Vence.

— Ne pensez-vous pas, Monsieur Vence, que c’est encore un genre d’hiéroglyphes ? (1).

Plusieurs figures de savants et de politiciens traversent le livre, et toutes-laissent cette même impression de l'étroitesse égoïste de leurs préoccupations. I1 semble que l'esprit humain tourne fatalement dans un cercle très rétréci d’idées particulières. Non certes, l'humanité n’est pas ennoblie dans les romans de France! De quelque côté qu’on se tourne dans le monde qu’il évoque, on ne voit aucun homme épris d’une grande idée ou d’un généreux sentiment. Rien de déprimant comme cette conception de l’humanité!

Le Mannequin d’Osier (1897) raconte les malheurs domestiques d’un autre savant, M. Bergeret, qui, dans plusieurs volumes, succède à Jérôme Coignard dans le rôle indispensable du discoureur porte-parole de

(1) Le Lys rouge, p. 92 (Calmann-Lévy).

France. Ces malheurs sont d’abord l’assujettissement | de cet homme d’étude aux misères matérielles d’un inté- rieur modeste, et ensuite, infidélité de sa femme, que le philosophe punit par un mutisme si obstiné qu'ilfinitpar Ja faire partir. |

La citation de la première page montre combien Ssym- bolique est le titre du livre:

Wa Dans son cabinet de travail, au bruit clair et mécanique du piano sur lequel ses filles exécutaient, non loin, des exercices difficiles, M. Bergeret, maître de conférences à la Faculté des lettres, préparait sa leçon sur le huitième Jivre de l’Enéide. Le cabinet de travail de M. Bergeret n’avait qu’une fenêtre, mais grande, qui en occupait | tout un côté et qui laissait entrer plus d'air que de lumière, car les croisées en étaient mal jointes et les vitres offusquées par un mur haut et proche. Poussée contre cette fenêtre, la table de M. Berge- ret en recevait les reflets d’un jour avare et sordide. A vrai dire, ce cabinet de travail, où le maître de conférences aiguisait ses fines pensées d’humaniste, n’était qu’un recoin difforme, ou plutôt un | double recoin derrière la cage du grand escalier dont la rotondité indiscrète, s’avançant vers la fenêtre, ne ménageait à droite et à gauche que deux angles déraisonnables et inhumains. Opprimé par ce monstrueux ventre de maçonnerie, qu'habillait un papier vert, M. Bergeret avait trouvé à peine, dans cette pièce hostile, en horreur | à la géométrie et à la raison élégante, une étroite surface plane où ranger ses livres sur des planches de sapin, au long desquelles la fie jaune des Tübner baignait dans une ombre éternelle. Lui-même, pressé contre la fenêtre, y écrivait d’un style glacé par l’air malin, heureux s’il ne trouvait pas ses manuscrits bouleversés et tronqués, et ses plumes de fer entr'ouvrant un bec mutilé ! C'était l’effet ordi- | naïire du passage de madame et de mesdemoiselles Bergeret dans le cabinet du professeur où elles venaient écrire le linge et la dé- | pense. Et madame Bergeret y déposait le mannequin sur lequel elle drapait les jupes taillées par elle. Il était là, debout, contre les éditions savantes de Catulle et de Pétrone, le mannequin d’osier, image conjugale (1).

Naturellement, le petit drame intérieur qui se déroulera dans ce milieu sera entouré par Anatole France des

(1) Le Mannequin d’Osier, p. 1 (Calmann-Lévy).

es fioritures d’une pensée qui folâtre sur tous sujets. De Pesprit, des erreurs théologiques, des PU doxes plus ou moins monstrueux, des propos Curieux, amusants et grivois, sinon obscènes. Rien de noble, rien de réconfortant. Le sourire de France n’a aucun rapport avec ia joie d’une âme saine.

A propos de tout, M. Bergeret tombe dans des dialé- er gomènes philosophiques. C’est par là que ce maniaque est piquant, mais il serait fastidieux de vivre avec un rai-

sonneur pareil :

Quand, après avoir longtemps froissé en vain le plastron de sa chemise, il reconnut l'impossibilité de maintenir les boutons de nacre dans les boutonnières agrandies par un long usage, il s’affligea. Le regret lui vint au cœur de n'être point un homme du One Et, s'étant assis sur une chaise, il songea:

— Y a-t-il vraiment un monde et des hommes du monde ? il me semble que ce qu’on appelle le monde est comme le nuage d’or et d'argent suspendu dans l’azur du ciel. Quand on le traverse, on ne voit plus qu’un brouillard. En réalité, les groupements sociaux sont très confus. Les hommes s’assemblent en raison de leurs préjugés et de leurs goûts. Mais les goûts combattent souvent les préjugés, et le hasard brouille tout. Sans doute, une longue richesse et les loisirs qui l’accompagnent déterminent un certain genre de vie et des habitudes particulières. C’est là, en somme, la communauté des gens du monde. Cette communauté se réduit à des habitudes de politesse, d'hygiène et de sport. Il y a des mœurs mondaines. Elles sont tout extérieures, et par cela même très sensibles. Il y a des façons, des dehors mondains. Il n’y a pas une humanité mondaine. Ce qui nous caractérise véritablement, ce sont nos passions, nos idées, nos sentiments. Nous avons un for intérieur dans legs le monde n’entre pas.

Il se dispensa d’une plus longue considération de sa chemise et de sa cravate et se dit:

— Tu expliques le bouclier d’Enée et ta cravate est fripée. Ce sent deux ridicules. Tu n’es pas un homme du monde. Sache, du moins, vivre de la vie intérieure. Et cultive en toi-même un riche % , domaine (1).

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