‹ RomanciersChapitre 35 sur 69 · AL · texte numérisé non relu

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4 (3) Cfr. R.-H. Dunann, La Vie de leanne d’Arc de M. Anatole France et les documents. Paris, Poussielgue. — Le P. AYROLLES, La prétendue « Vie de Jeanne d’Arc » de M. Anatole France. Lyon, Vitte.

Devant cette levée de boucliers, qu’a fait Anatole France ? Un sourire, une pirouette, et tout fut dit. Voici sa réponse :

Je dois faire une place à part, dans ma reconnaissance, à la critique anglaise, qui voue à la mémoire de Jeanne d’Arc un zèle religieux et comme un culte expiatoire. Les louables scrupules de M. Andrew Lang à l’endroit de mes références m’ont amené à en corriger quelques-unes, et à en ajouter plusieurs.

Pour adversaires déclarés je n’ai eu que les hagiographes. Ce qu'ils me reprochent, ce n’est pas la manière dont j’ai expliqué les faits, c’est de les avoir expliqués; et plus mes explications sont claires, naturelles, tirées des meilleures sources, fondées en raison, plus elles leur déplaisent. Ils voulaient que l’histoire de Jeanne d’Arc restât mystérieuse, et que rien n’y parût humainement possible. J'ai replacé la Pucelle dans la vie et dans l’humanité. Voilà mon crime ! Et ces zélés inquisiteurs, si ardents à condamner mon œuvre, n'ont pu y découvrir aucune erreur grave, aucune inexactitude flagrante. Il a fallu que leur sévérité se contentât de quelques inadvertances et de quelques fautes d'impression. Quels flatteurs eussent mieux qu'eux caressé « de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse ? » (1).

C’est après avoir lu cette futée apologie personnelle dans la préface de l'édition « revue et corrigée », que M. Andrew Lang a publié en français son remarquable ouvrage La Jeanne d’Arc de M. Anatole France (2) où, en un langage réservé mais sévère, il constate que les « inadvertances » de notre auteur continuent avec une

sérénité imperturbable :

« En dépit des critiques et des corrections, l’ ouvrage a conservé la plus grosse part des défauts que quelques érudits français et moi--même avions respectueusement relevés dans les éditions précédentes.

» Et certes, je ne mets pas en doute la bonne foi de M. France : mais je ne puis m'empêcher de déclarer que

(1) Préface de l'édition « revue et corrigée ». (2) Paris, Perrin.

accorde pas avec le devoir se tout historien Re de es lecteurs. à » Dans la nouvelle édition de la Vie de Jeanne d'Âre j de même que dans les précédentes, il arrive sans cesse 5: que des faits soient énoncés qui non seulement n’ont pas pour eux l’ombre de vraisemblance, mais qui sont encore 4 formellement contraires à la vérité ; et comme chacune de ces erreurs s'accompagne, en note, de références à des | autorités universellement admises par les historiens, © est à peine si un lecteur sur mille échappe au danger d’être D trompé. Car il va sans dire que l’immense majorité des À lecteurs ne peuvent point perdre leur temps à consulter, au fur et à mesure de ces notes, les textes originaux, qui d’ailleurs ne leur sont pas toujours accessibles : si bien qu ’ils tiennent forcément pour assuré que les affirmations de M. France leur sont garanties par ces docu- F0 ments anciens, où l’auteur les renvoie » (1). Et, outre ces « erreurs », M. Lang relève tout le long ae de sa réfutation les contradictions continuelles de . France, ses oublis et — ce qui est plus étonnant — 4 ses grossiers contresens dans la traduction des textes ‘latins! (2).

L'Ile des Pingouins (1908), écrite au lendemain de ‘a la Vie de Jeanne d’Arc, a sur elle l’avantage d’accuser - franchement son caractère fantaisiste. ; Ce livre est une fable, une histoire de !? humanité et un ; os Un jour, — il y a bien longtemps cela — le grand

En ANDREW Lanc, La Jeanne d'Arc de M. Anatole France, p. 4. @) Lawc, Ibid., p. 97.

NARISETE

l’île sans rencontrer d’habitants, quand il parvint à un vaste cirque

Cambrie pour évangéliser les habitants des îles. Poussé par la tempête, il aborde à une île de l'Océan glacial:

saint Maël, dont la naïveté égalait le zèle,

Le saint homme avait accompli presque entièrement le tour de

formé par des rochers fauves et rouges, pleins de cascades sonores,

ei et dont les pointes bleuissaient dans les nuées.

La réverbération des glaces polaires avait brûlé les yeux du vieil-

lard. Pourtant, une faible lumière se glissait encore entre ses pau-

pières gonflées. Il distingua des formes animées qui se pressaient en ‘étages sur ces rochers, comme une foule d'hommes sur les gradins

d’un amphithéâtre. Et en même temps ses oreilles, assourdies par

les longs bruits de la mer, entendirent faiblement des voix. Pensant que c'était là des hommes vivant selon la loi naturelle, et que le

Seigneur l’avait envoyé à eux pour leur enseigner la loi divine, il

les évangélisa.

Monté sur une haute pierre au milieu du cirque sauvage : : — Habitants de cette île, leur dit-il, quoique vous soyez de petite taille, ‘vous semblez moins une troupe de pêcheurs et de mariniers que le sénat d’une sage république. Par votre gravité, votre silence, votre

tranquille maintien, vous composez sur ce rocher sauvage une

assemblée comparable aux Pères-Conscrits de Rome délibérant dans

le temple de la Victoire, ou plutôt aux philosophes d'Athènes dispu-

tant sur les bancs de l’Aréopage. Sans doute vous ne possédez ni

- Jeur science ni leur génie ; maïs peut-être, au regard de Dieu, l’em-

-portez-vous sur eux. Je devine que vous êtes simples et bons. En parcourant les bords de votre île, je n’y ai découvert aucune image de meurtre, aucun signe de carnage, ni têtes ni chevelufres d’enne-

mis suspendues à une haute perche ou clouées aux portes des vil-

lages. II me semble que vous n’avez point d'arts, et que vous ne travaillez point les métaux. Mais vos cœurs sont purs et vos, ee innocentes. Et la vérité entrera facilement dans vos âmes.

Or, ce qu'il avait pris pour des hommes de petite taille, mais d’une allure grave, c’étaient des pingouins que réunissait le printemps, et qui se tenaient rangés par couples sur les degrés naturels -de la roche, debout dans la majesté de leurs gros ventres blancs. Par moment ils agitaient comme des bras leurs aïlerons et poussaient -des cris pacifiques. Ils"ne craignaient point les hommes, parce qu’ils ne les connaissaient pas et n’en avaient jamais recu d’offense ; et il y avait en ce religieux une douceur aui rassurait les animaux les plus craintifs, et qui plaisait extrêmement à ces pingouins. Ils tournaient vers lui, avec une curiosité amie, leur petit œil rond prolongé …

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en avant par une tache blanche ovale, qui donnait à leur regard quelque chose de bizarre et d’humain.

hommes. ei:

Touché de leur recueillement, le saint homme leur enseignaïit l'Evangile (1). L Et saint Maël baptise les Pingouins. Après une longue délibération au ciel sur la validité de ce sacrement, le Seigneur, pour se tirer d'embarras au milieu des avis contradictoires, décide de changer les pingouins en NE

lis n’en furent pas plus heureux.

Saint Maël convoya miraculeusement gouins jusqu’à la côte de Bretagne. Ici, co toire primitive. La civilisation venue, reproduit les vicissitudes de la France. L'histoire ancienne, le moyen êge, les temps modernes y sont, et même … les temps futurs. Re

Tout cela n’est qu’une longue parodie des légendes et 5 de la vraie histoire, et souvent c’est un pamphlet voltai- 7 rien contre la religion. On conçoit le plaisir que goûte # Anatole France à se moquer, de cette façon indirecte, de 4 toutes les institutions, des ridicules et des respectables. F Car il mêle tout. Il rappelle ces satiriques du moyen âge

qui, dans leurs soties, attaquaient le pouvoir civil et religieux, sous le couvert de la folie de leurs personnages. D. Ou plutôt, il fait songer aux « TEVUES » d'aujourd'hui, surtout quand il en arrive à la politique de nos jours, à l'affaire Boulanger, à l'affaire Dreyfus (qui occupent d’ailleurs, dans celte histoire générale, une place disproportionnée): c’est tout à fait le même procédé, sans grande invention, vu qu’il suffit de suivre les événements

en les dénaturant et en changeant les noms des héros.

(1) L'Ile des Pingouins, p. 21 (Calmann-Lévy).

Voici, par exemple, un passage concernant l'affaire Pyrot (lisez : Dreyfus) :

Or, le procès Pyrot étant porté par le garde des sceaux devant la cour suprême, ce fut le conseiller Chaussepied à qui il échut de l’examiner et d’en découvrir les vices, au cas où il en existât. Bien qu'intègre et probe autant qu’on peut l’être et formé par une longue habitude à exercer sa magistrature sans haine ni fawæur, il s’attendait à trouver dans les documents qui lui seraient soumis les preuves d’une culpabilité certaine et d’une perversité tangible. Après de longues difficultés et les refus réitérés du général van Julep, le con- Seiller Chaussepied obtint communication des dossiers. Cotés et paraphés, ils se trouvèrent au nombre de quatorze millions six cent vingt six mille trois cent douze. En les étudiant, le juge fut d’abord Surpris, puis stupéfait, émerveillé, et, si j’ose dire, miracuié. Il trouvait dans les dossiers des prospectus de magasins de nouveautés, des journaux, des gravures de modes, des sacs d’épicier, de vieilles Correspondances commerciales, des cahiers d’écoliers, des toiles d'emballage, du papier de verre pour frotter les parquets, des cartes à jouer, des épures, six mille exemplaires de la Clef des Songes, mais pas un seul document où il fût question de Pyrot (1).

Mais on ne retrouve pas toujours la finesse d’Anatole France. Il y a, dans le détail, des inventions ridicules, Sottement exagérées. Trop de licence aussi, et par là, -Sinon par la profondeur philosophique, il ressemble à Aristophane.

Précisément, au point de vue philosophique, à quoi tend cette histoire ? Evidemment, au scepticisme. L’énorme progrès des sciences, de l’industrie et du commerce aboutit à la guerre sociale, à l’anarchie. Quand Anatole France en arrive aux temps futurs, il décrit comment la république pingouine est destinée à disparaître. Sa capitale: sera détruite par des explosifs d’une puissance inouïe. Les villes rasées, les habitants disparus, l’humanité primitive recommencera. Et c’est « l’histoire sans fin! »

(1) L'Ile des Pingouins, p. 305.

3% FS s'exercer contre l'Eglise . ils ont été singu- & lièrement déçus de constater qu’elle ne respectait pas F davantage le dogme sacro-saint du matérialisme. Entrat- | né par sa manie nihiliste, A. France ose battre de sa pioche sacrilège les murs du temple où lui-même était accueilli comme un prophète!

Dans Les Dieux ont soif (1912), il donnera un nouveau coup de pioche, en s’en prenant aux idées de la grande Révolution. Non pas que ce livre nous retrace l’histoire de cette sanglante période: elle n’y est que comme fond de décor. Il met en scène un acteur de #7 . second ordre, le peintre Evariste Gamelin. ra Cet homme, d’un caractère fort doux, compatissant aux malheureux, comme il l’avait dans son enfance aux oiseaux, était tout préparé pour faire bon accueil à la doctrine de J.-J. Rousseau. Il aime donc la nature et. l'humanité ; il admire les grands hommes de la Révolution, qui, par fraternité et par amour de la patrie, pour-. suivent de leur haine et mènent à la guillotine les ennemis du peuple. Lui-même est heureux d’être nommé membre du jury du tribunal révolutionnaire de sa section. Et cette fonction lui donne l’occasion de déployer sa vertu en condamnant à mort les « suspects ». Plus il est sévère et plus il se croit humain. Son zèle obtient du jury la | condamnation d’accusés dont l’incivisme est mal prouvé; les nr de la nature finissent par tenir lieu de

0 . Re Linbes St An Le il est arrêté comme complice de Robespierre et condamné à : mort par le tribunal dont il avait fait partie.

Voilà donc un homme bon, charitable, qui, par senti-

ment de justice, commet d’abominäbles cruautés. Cela, parce qu'il est victime des pernicieuses doctrines de __ J.-J. Rousseau. Gamelin est devenu tout semblable à ce président du jury , « qui le charma par la douceur de son

langage et l’aménité de son commerce »:

Compatriote et ami de Robespierre, dont il partageait les senti-

ments, il laissait voir un cœur sensible et vertueux. Il était tout pénétré de ces sentiments humains, trop longtemps étrangers au cœur des juges et qui font la gloire éternelle d’un Dupaty et Beccaria. Il se félicitait de l’adoucissement des mœurs qui s’était mani- :

festé, dans l’ordre judiciaire, par la suppression de la torture et des

| supplices ignominieux ou cruels. Il se réjouissait de voir la peine de

mort, autrefois prodiguée et servant encore à la répression des moin-

dres délits, devenue plus rare, et servant aux grands crimes. Pour sa part, comme Robespierre, il l’eût volontiers abolie, en tout ce qui

ne touchait pas à la sûreté publique. Mais il eût cru trahir l’Etat en ne punissant pas de mort les crimes commis contre la souveraineté

nationale (1).

Nous comprenons que ces tyrans de la Révolution, si terribles qu'ils fussent, étaient des hommes comme Îles

autres, qui auraient peut-être fait, en des temps heureux,

de braves et paisibles bourgeois. Voilà le premier enseignement de ce livre.

Une autre constatation, intéressante aussi, c’est que la vie générale de la société, à l’époque de la Terreur, n'était pas si différente de l’existence ordinaire.

Cette impression ressort très nette de l’ensemble du

‘ livre, trop nette peut-être, car Anatole France ne perd

(1) Les Dieux ont soif, p. 122 (Calmann-Lévy).

pas une occasion de noter les petits faits qui coniribuent Ja donner. Même aux heures des crises les plus san-

glantes, la vie continue : la nature imperturbable fait luire | la magie de son soleil sur les scènes d’horreur et pour- Le suit les variations de ses saisons ; les hommes mangent et e . boivent, organisent des fêtes et des parties de campagne, 24 recherchent la volupté et le plaisir. "#4 Sur ce dernier irait, Anatole France, oublieux de sa retentissante condamnation de Zola, insiste à tout moment avec une crudité déplacée qui rend son livre peu | recommandable au point de vue moral.

Voici une scène qui donne une idée de l’ensemble où

la grande histoire n’est que la toile du fond : 20

n à Comme Gamelin passait sur le Pont-Neuf, il vit déboucher du 4 quai des Morfondus des gardes nationaux à cheval qui refoulaient à les passants, portaient des torches et, avec un grand cliquetis de sabres, escortaient une charrette qui traînait lentement à la guillotine un homme dont personne ne savait le nom, un ci-devant, le premier condamné du nouveau tribunal révolutionnaire. On l’apercevait con fusément entre les chapeaux des gardes, assis, les mains liées sur Fe le dos, la tête nue et ballante, tournée vers le cul de la charrette. Le bourreau se tenait debout près de lui, appuyé à la ridelle. Les passants, arrêtés, disaient entre eux que c'était probablement quelque affameur du peuple, et regardaient avec indifférence. Gamelin, s'étant approché, reconnut parmi les spectateurs Desmahis, qui s’efforçait de fendre la foule et de couper le cortège. Il l’appela et lui mit la main sur l'épaule ; Desmahis tourna la tête. C'était un jeune homme beau et vigoureux. On disait naguère à l’Académie, qu'il PE portait la tête de Bacchus sur le corps d'Hercule. Ses amis l’appeaient « Barbaroux », à cause de sa ressemblance avec ce représen- . tant du peuple.

— Viens, lui dit Gamelin, j'ai à te parler d’une affaire importante.

— Laisse-moi ! répondit Desmahis.

Et il jeta quelques mots indistincts, en guettant te moment de s’élancer :

Pa — Je suivais une femme divine, en chapeau de paille, une ouvrière de modes, ses cheveux blonds sur le dos ; cette maudite

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