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charrette m’en a séparé. Elle a passé devant, elle est déjà au bout du pont!
Gamelin tenta de le retenir par son habit, jurant que la chose était d'importance.
Mais Desmahis s'était déjà coulé à travers chevaux, gardes, sabres et torches et poursuivait la demoiselle de modes (1).
Il y a donc dans ce roman plus d’enseignement, plus de réalité que dans beaucoup d’autres du même auteur.
Ce qui en ressort à toute évidence, c’est la condamnation de la Révolution française, et spécialement des doctrines philosophiques qui en sont la cause. Sans doute, A. France exagère la bonté naturelle de ces despotes révolutionnaires ; il ne tient pas un compte suffi- Sant de l’ambition et de la perversité humaines. Mais, quoi qu’il en soit, il les trouve monstrueux et, s’il les traite d’irresponsables, sur qui faut-il rejeter leurs crimes si ce n’est sur les sophistes qui ont formé leur mentalité ?
L’auteur s’est appliqué à regarder la Révolution comme un simple soldat voit la bataille ; une histoire conçue de cette façon ne peut être qu’épisodique. Les personnages mêlés à ces épisodes ne sont pas toujours très représentatifs de leur espèce. Faut-il reconnaître la noblesse d’ancien régime dans ce Brotteaux des Ilettes, débauché, athée, lecteur assidu de Lucrèce? Et le bon Père Longuemare, préoccupé jusqu’au pied de l’échafaud de ne pas être confondu, lui barnabite, avec un capucin, est d’une candeur qui confine à la sottise.
Si ce livre est bien différent de celui qu’on aurait attendu de l’ancien conférencier des réunions anarchistes, il ne faut pas l’attribuer à un changement dans les idées philosophiques de l’auteur. 11 professe toujours le même nihilisme, et celui de ses personnages qui le repré-
(1) Les Dieux ont soif, p. 47.
sente le mieux est encore ce vieux Brotteaux des Ïlettes,
pour qui la Révolution est une excellente matière à dis-
sertations aimables, sereines et sceptiques.
Appréciation générale. — Ainsi, quelles que soient les contradictions d'A. France, le fond reste toujours le même : pour lui, la pensée n’est qu’un jeu de l’esprit, sans conséquence. Résigné d’avance à l’évolution de ses idées, il est à mille lieues de la mentalité de l’écrivain Soucieux de sa responsabilité. Après avoir suivi, avec
l'intérêt que provoque sa merveilleuse adresse de style,
les cabrioles de sa pensée toujours active, on est tenté de les trouver aussi vaines que les exercices d’un acrobate sur le trapèze. De son érudition de fin classique, de ses discussions légères et papillonnantes, il reste le sou- venir d'une belle intelligence qui perd son temps dans une occupation sans but. Si encore, en semant au hasard ses aphorismes et son ironie, il n’avait pas répandu par-
tout la graine méchante et improductive de son scepti--
cisme ! ;
Par là et par son mépris de la morale, Anatole France: est certainement l’un des romanciers qui ont exercé l’action la plus dissolvante.
« On a remarqué avec finesse, constate Eugène Gilbert, que l’esprit de foi et la chasteté n’ont pas de plus redoutable adversaire que l’auteur du Jardin d’Epicure et du Puits de Sainte-Claire… I] se fait réellement comme une tâche de miner l’un et l’autre, sourdement, artistement, pour ainsi dire en se jouant (1) ».
(1) Le Roman en France pendant le XIX® siècle, p. 339. La publication de La Révolte des Angcs (1914) a singulièrement corroboré
G jugement. Eugène Gilbert, d’une politiesse si distinguée dans ses
Sévérités de critique, ne peut s'empêcher, à propos de ce produit infâme de la décadence d’un grand écrivain, de parler d’ « abjecte polissonnerie », d’ « érotisme sénile » et de « badinages de fins
lascars libérés des abattoirs ». Journal de Bruxelles, 4 mai 1914.
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sc œuvres, m même à étre où sil rie plus facile à
comprendre que les autres écrivains français. Cependant c’est l’un des auteurs qui exigent, pour être goûtés, la culture intellectuelle la plus étendue et la plus latine. Son charme réside dans une finesse bien gauloise. Les allusions multiples de son érudition supposent des lecteurs très avertis, au courant des systèmes philo-
sophiques et des littératures classiques. Que de sousentendus échapperont au lecteur qui n’est pas humaniste! |
Le talent d’Anatole France consiste précisément à ha- biller les idées abstraites d’une phrase qui n’a rien de solennel ni de rébarbatif. La raideur des philosophies semble se plier au jeu agréable de ses mots.
DA) sn.
Est-il arrivé sans effort à cette souplesse ? Si l’on en .
croit ce que l’auteur lu-même dit du bon style, on répondra que non:
__ Je dirai donc que, s’il n'y a pas proprement de style simple, il y a £ des styles qui paraissent simples, et que c’est précisément à ceux-là
que semblent attachées la jeunesse et la durée. Il ne reste plus qu’à
rechercher d’où leur vient cette apparence heureuse. Et l’on pen- sera sans doufe qu'ils le doivent, non pas à ce qu'ils sont moins
riches que les autres en éléments divers, mais bien forment un énsemble où toutes les parties sont si bien fondues qu’on ne les distingue plus. Un bon style, enfin, est comme ce
à ce qu'ils
rayon de lumière qui entre par ma fenêtre au moment où j'écris et
qui doit sa clarté pure à l’union intime des sept couleurs dont il est composé. Le style simple est semblable à la clarté blanche. Il est. complexe, maïs il n’y paraît pas (1).
(1) Le Jardin d’Epicure, p. 107.
Pierre Loti (1850-1923).
C'est à Rochefort, port militaire sur la Charente, à | cinq kilomètres de l'Océan, que naquit Julien Viaud, qui 4 à devait s’illustrer sous le nom de Pierre Loti. Son enfance s’écoula dans la maison qu’il habita toujours, durant les intervalles entre ses longues expéditions maritimes, et qu’il a d’ailleurs agrandie et embellie d'aménagements exotiques. F-
Il a raconté lui-même ses premières années et son + éducation dans le Roman d’un enfant (1890). Il fut «élevé en petite sensitive isolée » par des femmes âgées et tranquilles. Rien d’énergique ni de rude dans ses pre-
miers jeux avec de petites filles, mais déjà l’ébauche de menues aventures romanesques. Nécessairement, il devient, tout enfant, grand rêveur et très disposé à la
mélancolie.
La famille est protestante, et d’une religion trop austère et trop froide pour convenir à cette petite âme sensible et timide. sa
Mais Loti avait un frère aîné dont les expéditions en .
Océanie allumaient l’imagination du jeune rêveur. C’est ce qui détermina sa vocation de marin. Il entra à l'Ecole
navale de Brest. Son premier grand voyage, à bord de la Flore, le mène en Amérique et en Polynésie. Il en 2 consignera les impressions dans Rarahu, qui suivra de
… près son premier livre, Aziyadé.
" La suite de ses ouvrages marque à peu près la succes-
‘sion des expéditions qu’il fit, d’abord comme enseigne
# de vaisseau, à Constantinople et au Sénégal, puis, com-
ph à
bg Le
me lieutenant de vaisseau et capitaine de frégate, dans les | mers de Chine, au Maroc, en Palestine, dans tous les beaux pays du monde dont les visions magnifiques et
diverses nourrissaient son exaltation de poète et sa mélancolie de rêveur.
En 1891, il remplaça Octave Feuillet à l’Académie française.
Les œuvres. — Tout de suite, dès Aziyadé (1879), Pierre Loti se fera connaître, et ce premier ouvrage res-
semble comme un frère aux suivants, si nombreux, qui nous racontent les amours éphémères de Loti sous toutes
les latitudes.
À bord du Gladiateur, stationnant dans le Bosphore, le jeune enseigne ne se contente pas de contempler le panorama de Constantinople. Il veut entrer, à sa manière, dans l'intimité du peuple qui habite là; quand les loisirs du service le permettent, il descend seul à terre, fait la connaissance d’une esclave circassienne de Stam-
boul, Aziyadé, et vit avec elle ce roman qu’il attribue à
« un lieutenant de la marine anglaise entré au service de
la Turquie » et auquel il ajoute un dénouement tragique : Aziyadé meurt, et le lieutenant est tué sous les murs de Kars.
Déjà les jouissances sensuelles, qui ne sont pas même relevées par un sentiment vrai, laissent au plus profond de son âme leurs rancœurs. Désenchanté de tout, il a remplacé la religion sévère de son enfance par un égoisme cynique.
Le temps et la débauche, dit-il, sont deux grands remèdes; le cœur s’engourdit à la longue, et c’est alors qu’on ne souffre plus. Jai essayé d’être chrétien, je ne l’ai pas pu. Ï1 n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de morale, rien n’existe de tout ce qu’on nous à enseigné
à respecter ; il y a une vie qui passe, à laquelle il est logique de 3 demander le plus de jouissances possible, en attendant l’épouvante
finale qui est la mort. Les vraies misères, ce sont lés maladies, les laideurs et la vieillesse ; ni vous, ni moi, nous n’avons ces misèreslà... Je vais vous ouvrir mon cœur, vous faire ma profession de foi. J'ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, dé toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à personne, je n’aime personne ni rien; je n’ai ni foi, ni espérance. J'ai mis vingt-sept ans à en venir là; si je suis tombé plus bas que la moyenne des hommes, j'étais aussi parti de plus haut (1).
Au moment où paraissaient ces lignes, on pouvait croire à un désespoir affecté, à la « pose » romantique d’un nouveau René plus « poussé » que celui de Chateaubriand. Malheureusement, la suite des œuvres de Loti montre trop bien que, sauf quelques pauvres tentatives de relèvement moral, il est resté fidèle à cette déclaration de principe.
C’est bien l'impression qui se dégage de Rarahu (1880) publié plus tard sous le titre:Le Mariage de Loti (1882). Il s’agit de ces mariages femporaires, que les pérégrinations ce Loti à travers le monde lui donnèrent l’occasion de contracter sur toutes les plages. Toujours le même cynisme dans l’amoralité : il n’y a que la jouissance égoïste qui compte; toutes les créatures semblent faites pour la donner et, s’il faut qu’elles soient sacrifiées, tant pis!
L'auteur se donne ici comme officier de la marine bri-
tannique, de service sur le Rendeer, qui a jeté l’ancre devant Papeete, la capitale de l’île de Tahiti. Loti s’éprend d’une jeune Polynésienne, appelée Rarahu; il … vit avec elle les quelques mois de son séjour là-bas.
. Le cadre enchanteur de cette singulière idylle est
. décrit avec une poésie qui transforme sans doute quelque
(1) Aziyadé, p. 58 (Calmann-Lévy).
| PIERRE LOTI | NOTA A PEN + PU PU mu ce AN
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