PIERRE LOTI
Les solitudes défilent avec une monotonie triste, les dunes mouvantes, les horizons indefinis, — et la chaleur augmente d'intensité ZT chaque jour (1). “+ Il y a certainement beaucoup moins de personnalisme ; dans Pêcheur d'Islande (1886) que dans les autres - | romans de Loti. S'il arrive à l’auteur d’y parler à la première personne, c’est à ce moment que le é lecteur se rend compte qu’il avait oublié l’écrivain pour É ae plus songer qu’à cette poignante histoire de deux gars à " #
| bretons, dont l’un s’en va mourir dans la mer de Chine, | à bord d’un navire-hôpital, la poitrine trouée d’une balle
‘ennamite (et cette agonie lamentable, dans un étouffoir gr de malades, sous la traînée rouge d’un soleil couchant à entrant par le sabord, est l’un des tableaux les plus . angoissants qui aient été peints par Loti); dont l’autre, le principal héros, le grand et vigoureux Yann, marié ;
depuis huit jours avec Gaud, part pour l'Islande et ne ceparaît plus, englouti avec son navire dans le tombeau | mouvant des pêcheurs bretons.
| Comme tant d’autres livres de Loti, celui-ci laisse une triste impression finale. « Je n’en sache pas, écrit M. Victor Giraud, qui prêche plus fortement et plus subtilement tout ensemble la vanité de toute action, le : néant de tout effort, et l’universel « à quoi bon ? » de la vie. Chef-d’œuvre, certes, mais chef-d'œuvre de morne désolation, et chef-d'œuvre de stérile pitié, puisque la pitié ne s’y achève pas en espérance » (2). C’est que la mort hideuse et implacable plane sur la vie de ces malheureux, qui ont beau se débattre ; elle choisit pour les
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(1) Le Roman d’un Spahi, p. 5 (Calmann-Lévy). {2) Les Maîtres de l’Heure, p. 22.
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temps désiré.
Ce qui fait l’unité de ce livre, dont les épisodes se
passent en trois points si distants du globe — la Bre- | tagne, l’Indo-Chine et l’Islande — c’est que la mer partout présente est le principal personnage du drame. Ces pauvres êtres humains qui s’agitent et souffrent autour d'elle et sur elle n’ont de pensée que pour elle; ils l’aiment, parce qu’elle est belle et qu’ils en sentent vague- 4 ment la grande poésie, et aussi parce qu’ils en vivent, É voués depuis des générations au rude labeur de ia pêche ; ils la redoutent, parce qu’elle est dévoreuse d'hommes. À travers tout le volume court le vaste rythme des 3 vagues, tantôt doux et mélancolique, comme les chansons 4 de ces pêcheurs bretons, tantôt fou et terrible, comme une danse de derviches hurleurs.
ds Il faut citer ici l’une de ces descriptions de tempêtes qui sont des tableaux d’une si exacte couleur, parce qu'ils Re ont été vus — combien de fois! — par un artiste qui sait peindre. 3e
__ Voyez comme l’unité des détails est maintenue par cette impression dominate de fuite devant le vent:
À midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps ; ses écoutilles fermées et ses voies réduites, elle bondissait souple et légère; — au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N’ayant plus que la misaine, elle fuyait devant le temps, sui- vant l’expression de marine qui désigne cette allur- là. En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, — avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, cela semblait presque un dôme immobile. et il fallait regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige de mouvement; grandes nappes grises, se dépêchant À de passer, et sans cesse remplacées par d’autres qui venaient du
du frapper le moment où ils touchent au bonheur long-
ond de l'horizon, tentures de ténèbres, se dévidant comme d’un uleau sans fin... fi Fa Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite ; et le temps fuyait aussi — devant je ne sais quoi de mystérieux et . de terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d’un même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le plus vite, c'était le vent; puis les grosses levées de houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie re entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient avec leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, 144 et elle, — toujours rattrapée, toujours dépassée, — leur échappait tout de même, au moyen d’un sillage habile qu’elle se faisait -derrière, d’un remous où leur fureur se brisait (1).
C’est avec un sentiment d’un autre genre, mais non moins pénible que celui dont parlait M. Victor Giraud, « qu'on achève la lecture de Madame Chrysanthème - (1887). Ce livre nous raconte la vie de quelques mois … menée au Japon par l'officier de marine qu'est Loti. Déjà avant d'aborder pour la première fois au Japon il à
a décidé d’y faire un mariage temporaire. Et en effet, sa } : première démarche sur la terre ferme se fait dans ce but, et bientôt il s’installe en ménage avec « Madame Chry- santhème », une petite mousmé dont il étudie les gestes minutieux. Tout le long du livre, nous voyons s’agiter - cette singulière créature et ses bizarres amies; avec le l cadre artificiel où elles vivent, elles sont à peu près tout ce que nous apprenons du Japon. ss e Ne parlons pas du cynisme avec lequel Loti nous r
| narre cette aventure de sa vie, qui en a connu tant de semblables. N’est-il pas inconcevable de le voir attacher une telle importance à ses amusements niais ? Regrettons
qu'ayant tant de choses à voir et à nous apprendre, il ait + si déplorablement perdu son temps. Il n’a pas l’air de
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(1) Pêcheur d'Islande, p. 33 (Calmann-Lévy).
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Soupçonner le Japon qui, quelques années plus tard, étonna l’Europe par le formidable développement de sa civilisation et par l'énergie de sa vitalité nationale.
Au moment de quitter le pays, il émet ce jugement, que l’avenir a singulièrement cémenti :
Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n’y ai plus d’attache, plus de gîte et que mon esprit est déjà un peu ailleurs, — ‘e ne sais, mais il me semble que je ne l’avais jamais vu aussi clairement qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit, vieillot, à bout de sang et à bout de sève; j'ai conscience de ‘Son antiquité antédiluvienne, ce <a momification de tant de siècles — qui va bientôt finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact des nouveautés d’occident (1).
Avec Loti nous n’aurons donc vu que le Japon extérieur, comme on le voit au cinéma, et encore celui d’un certain monde fort restreint. C’est le Japon des peintures ‘sur laque et sur porcelaine, joli et mesquin, dont la drôlerie intéresse Loti. Voici comment il décrit les repas de
‘Sa mousmé :
Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose.
Cela commence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des haies, confits dans du vinaigre et roulés dans de la poudre de ‘sucre. Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le même que l’on mange en bas chez madame Prune, le même que l’on sert aux voyageurs dans les hôtelleries.
Cela se continue dans le courant du jour par deux dinettes très drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent, on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques tasses à couvercle : un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue en sauce, un bonbon salé, un piment sucré. À tout cela, Chrysanthème goûte du bord des lèvres, à l’aide de ses petites baguettes, en relevant le bout de ses doigts avec une grâce affectée. À chaque mets elle fait une grimace, — en laisse les trois quarts et s’essuie les ongles après, avec horreur.
Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au
(1) Madame Chrysanthème, p. 296 (Calmann-Lévy).