LES
PIERRE LOTI ne re00
sud de l’empire ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger :
| après tant de petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cer-—
clée de cuivre, une cuve énorme, comme pour Gargantua, et conte-
plit un très grand bol (quelquefois deux, quelquefois trois), en salit
la blancheur neigeuse avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette bleue; — porte le bol à ses lèvres.
et enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jus-
qu’au fond du gosier.
Ensuite, on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les. dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit ternir jamais l’irréprochable netteté. La dînette est terminé (1). Le jour du départ arrivé, il se sépare de sa « femme », qu’il ne verra probablement plus jamais, mais il l’abandonne sans regret, n’ayant eu pour elle qu’un sentiment de curiosité ; aussi n’éprouve-t-il pas, en quittant le pays des cigales, la mélancolie de tant d’autres séparations. Il reverra cependant, quinze ans plus tard, cette M"° Chrysanthème, mariée en justes noces avec M. Pinson. Et.Loti donnera à ce propos ses nouvelles impressions (toujours les mêmes!) sur le Japon, dans la Troisième Jeunesse de Madame Prune (1905). Lors de ce second voyage, Loti a cinquante-deux ans; ce n’est
À plus, sans doute, l’âge des folies. Toutefois, le plus clair
de son temps se passe à regretter Sa jeunesse et les anciennes amours. Ce qui l’intéresse, ce sont tojours les mousmés aux figures de chats, dansanies, souriantes et
miaulantes à plaisir. Et il éprouve une satisfactions sen-
suelle, toujours renaissante, à les regarder trottiner, grignoter et chipoter. Il court de l’une à l’autre, revient souvent à M'° Pluie d’Avril et à M'° Inamato et, à chaque fois, recommence avec la même uniformité ses descriptions et ses comparaisons félines.
(1) Madame Chrysanthème, p. 108.
rant jusqu’au bord du riz cuit à l’eau pure : Chrysanthème en rem- ST
même it la guerre russo-japonaise, de choses. DIS
intéressantes à raconter. Il est vrai qu il y a quelques
pages sur la modernisation du Japon, devenu la proie de Ja machine et du militarisme, ce qui gâte terriblement le a Japon bibeloteur de Madame Chrysanthème.
; Et maintenant, sûr de n’y plus revenir, Loti quitte ce 04 pays pour la dernière des dernières fois. Et c’est toujours le même homme, sensuel et mélancolique, qui voit admi- rablement la beauté et la couleur des choses, maïs que leur fragilité impressionne tout autant : ce départ, comme tant d’autres, est pour lui l’image de la Mort.
Mais revenons quelque peu en arrière.
sa religion perdue, avait décidé de visiter le berceau du christianisme. Ce voyage nous valut trois volumes intéressants: Le Désert (1894), Jérusalem et la Galilée.
Le premier, irréprochable au point de vue moral, est une succession de tableaux du désert. Avec sa caravane de chameaux, Pierre Loti, habillé en Bédouin, a parà couru le pays d'Arabie, de Suez à El-Akabah, par le Sinaï, et d’El-Akabah à Gaza.
Ne
es s
En 1894, Pierre Loti, toujours obsédé des souvenirs de
F k Son pinceau magique dépeint ces étendues mornes et
terrifiantes où le soleil et la lune apportent tour à tour la fantasmagorie de leurs couleurs. La variété de ces jeux de lumière rompt la monotonie des solitudes et change
les impressions du voyageur. Et ce sont, tout le long de
paysage :
Elles défilent pendant des heures, les solitudes noires, pleines de miroitements ; par places, des salpêtres, des effleurements de sels y ont des marbrures grises. Rien ne chante, rien ne vole, rien ne
la marche, des notations poétiques qui RIRE tout un
ouge. Mais le silence immense est martelé en sourdine par le piétinement incessant et monotone de nos chameaux lents (1)... -
Et le soir au campement : De Quand vient la nuit d'étoiles, les sables gardent cette teinte chaude
et rousse, d’une finesse exquise, que nous avions oubliée et sur laquelle les chameaux, et les broussailles, font un semis de taches
obscures. Nos Bédouins s’asseyent en rond autour de leurs feux, Ÿ
et les flammes claires, les blanches fumées chargées d’aromates montent vers la voûte bleu noir, où passe obliquement. la lumière zodiacale, où scintillent des constellations comme rapprochées de la terre, ou vues au travers de miroirs exagérants. Alors, dans les
groupes immobiles, la musette commence à gémir et un chœur
rauque est entonné à voix basse : musique sans âge, comme en de-
vaient faire ici les plus primitifs bergers, et qui tremble, hésitante et
grêle, dans un silence trop grand 2} :
Une halte au couvent du Sinaï, bâti par Justinien au
VI° siècle. Nos voyageurs y retrouvent, pour un jour ou deux, un logis entre quatre murs. Et d’un bout à l’autre de leur expédition, ils ont l'impression de vivre dans l’an-
tiquité, celle des constructions humaines ou celle, pré-
… historique, des grandes œuvres de Dieu.
Ce livre nous conduit vers Jérusalem (1895), dont l’ombre apparaît dans le lointain, « au bout de la route longue, troublée de mirages ».
Depuis des années, Loti comptait sur ce pèlerinage en
Terre-Sainte pour retrouver Jésus. La beauté sereine du
Christ l’attirait et, au milieu des agitations et des déceptions de la vie, il espérait reprendre contact avec Lui et goûter, sinon le bonheur de la foi, du moins le calme de
l'esprit. Cette idée court à travers ce volume et le suivant.
An Saint-Sépulcre, ses « yeux sont près de se voiler
- dans un dernier élan de prière », mais il va bientôt quitter
(1) Le Désert, p. 17 (Calmann-Lévy).
(2) Ibid., p. 82.
Jérusalem sans en rapporter autre chose qu’une plus grande mélancolie :
Dans trois jours, je vais partir, et mon anxieux pèlerinage, depuis si longtemps souhaité, remis d’année en année par une instinctive
crainte, sera fini, tombé comme une goutte d'eau inutile dans l’im
mense gouffre des choses passées qui s’oublient. Et je n’aurai rien. trouvé de ce que j’avais presque espéré, pour mes frères et pour
moi-même, rien de ce que j'avais presque attendu avec une illogique
confiance d'enfant... Rien! Des traditions vaines, que la moïndre: étude vient démentir : dans les cultes, un faste séculaire, auxquels les veux seuls s'intéressent, comme au coloris des choses orientales ; et des idolâtries — touchantes peut-être jusqu'aux larmes — mais puériles et inadmissibles !.. Oh! qui sondera mon angoisse infinie, aux heures du recueillement des soirs, aux heures de l’implacable clairvoyance des matins !... Quelque chose des espérances ancestrales subsistait donc encore au fond de moi-même, puisque devant cette inanité de mes dernières prières, j'éprouve ici, sous une forme nouvelle et décisive, le sentiment de la mort... Et il n’est donc remplazable par quoi que ce soit au monde, le Christ, quand une fois on a vécu par Lui, — puisque jamais, même aux époques les plus enténébrées de ma jeunesse finie, jamais dans les suprêmes lassi-
tudes, jamais dans l’horreur des séparations ou des ensevelisse-
ments, je n’avais connu comme auiourd’hui cet effroi devant le vide indiscuté, absolu, éternel (1).
Toutefois, il compte encore sur une visite de nuit au Jardin de Gethsémani, s’imaginant que peut-être là il sentira mieux la présence du Christ :
Contre l’olivier, mon front lassé s'appuie et se frappe, j'attends je ne sais quoi d’indéfini que je n’espère pas, — et rien ne vient à moi, et je reste le cœur fermé, sans même un instant de détente ur peu douce, comme au Saint-Sépulcre le jour de l’arrivée.
Pourtant, ma prière inexprimée était suppliante et profonde, — et j'étais venu de « la grande tribulation », de l’abîme d’angoisse….
Non, rien; personne ne me voit, personne ne m’écoute, personne ne me répond...
J'attends, — et les instants passent, et c’est l’évanouissement des derniers espoirs confus, c’est le néant des néants où je me sens tomber (2).
(1) Jérusalem, p. 178 (Calmann-Lévy) :
PIERRE LOT 200 pu
Qu'’attendait-il donc? Trop souvent, au cours de son
pour le Messie est devenue un sentiment tout humain. Espère-t-il un miracle? Non, mais un attendrissement qui ne vient pas. Et quand il vient, comme à la fin de son livre, le pèlerin désabusé sait trop bien que c’est un sentiment passager et que, le lendemain, la désespérance le reprendra:
Et, en ce moment, si étrange que cela puisse paraître venant de moi, je voudrais oser dire à ceux de mes frères inconnus qui m ’ont suivi au Saint-Sépulcre : Cherchez-Le, vous aussi: essayez... puisqu’en dehors de Lui il n’y a rien! Vous n’aurez pas besoin, pour Le rencontrer, de venir pompeusement à Jérusalem, puisque, s’il est, Il est partout. Peut-être le trouverez-vous mieux que je n’ai su le faire. Et d’ailleurs, je bénis même cet instant court où j’ai presque reconquis en Lui l'espérance ineffable et profonde, — en attendant que le néant me réapparaisse, plus noir, demain (1).
Et en effet, dans la Galilée (1895) le ton de découragement domine, et cette seconde partie de ce triste pèlerinage se clôt aussi par un chant de désolation :
Donc, il s’achève ce soir, notre pèlerinage sans espérance et sans
foi. Et maintenant, après avoir tenté, puérilement si l’on veut, de
reculer au fond de ces passés que les hommes oublient, il va falloir rentrer un peu dans le courant de ce siècle. Ce sera, il nous semble, avec une lassitude plus profonde, avec un plus définitif découragement, que les petits mirages nouveaux, les amusantes petites choses du jour et l’art des villes en fonte de fer auront peine à secouer encore.
En nous s’est affirmé d’une façon plus dominante le sentiment que tout chancelle comme jamais, que, les dieux brisés, le Christ parti, rien n’éclairera notre abîme.….
Et nous entrevoyons bien les lugubres avenirs, les âges noirs qui vont commencer après la mort des grands rêves célestes, les démocraties tyranniques et effroyables, où les désolés ne sauront même
plus ce que c'était que la Prière (2).
(1) Jérusalem, p. 222.
(2) La Galilée, p. 209 (Calmann-Lévy).