‹ RomanciersChapitre 42 sur 69 · FRE · texte numérisé non relu

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gesticulations éternelles ; on est obsédé d’en voir se dessiner ta et tant, qui voudraient se dire des mots secrets mais qui gardent le silence, et dont les mains ont des attitudes si agitées mais ne remuent pas. Et des hiéroglyphes répétés à l'infini vous enveloppent de tous côtés comme d’une multiple trame de mystère. # De minute en minute, tout se précise dans des rigidités plus 3 | mortes. Les rayons froids et durs pénètrent maintenant de part en part l'immense ruine, séparant d’un trait incisif les lumières et les ombres. Moins que tout à l'heure, bien moins que pendant l’incertaine fantasmagorie bleue, on sent que ces pierres, lasses des durées, … peuvent être pensives encore et se souvenir. Sous cet éclairage précis et pâle, Thèbes, de même que le jour sous le feu du soleil, a perdu momentanément ce qui lui restait d’âme ; elle vient de reculer davantage au fond des temps et ne vous apparaît plus que comme un trop gigantesque fossile qui seulement étonne et épouvante (1)?

Il visite aussi de nuit le musée du Caire, cherchant ainsi des sensations plus impressionnantes, et il s'arrête devant la momie de Sésostris : L

Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour mieux déchiffrer, par le jeu de l’ombre, son expression encore auto- at ritaire.… Ainsi les destinées du monde se réglaient jadis, sans appel, au fond de ce crâne, qui semble plutôt étroit sous la peau sèche et les horribles cheveux blanchâtres ! Et tout ce qui a dû tenir de vo- di lonté là dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter | ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout à son époque : celui d'assurer la mapnificence et l’inviolabilité de la sépulture. Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui s’exhibe là dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main levée pour une IM= 00 puissante menace, a été autrefois l’étincelant Sésostris, qui connut J’excès presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le maître des rois, et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, #

dont maints colosses de granit ou de marbre, à Memphis, à Thèbes, … à Louxor, reproduisent et essayent d’éterniser les jarrets musculeux, la poitrine d’athlète.. (2).

Ainsi ce volume est une simple relation de voyage, écrite par un poète qui a contemplé tous les spectacles grandioses et changeants du monde et qui a gardé le don

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(1) La Mort de Philæ, p. 258.

(2) La Mort de Philæ, p. 62.

de s’émouvoir devant les paysages égyptiens saturés d’histoire, devant les monuments qui ont vu les siècles passer sur leur immobilité. Cette remonte du Nil en dahabieh où Loti nous donne, sans recherche de vocables, semble-t-il, la vision des choses telles qu’elles sont, est un modèle de description (1); il n’y a pas moyen de dire plus simplement et plus magnifiquement les grandeurs historiques du fleuve et sa déchéance.

Mais son imagination ne s’affole pas devant l’antiquité des monuments, car toujours préoccupée de l’énigme de la mort, elle se reporte fatalement à ces durées incommensurables des âges géologiques devant lesquels les siècles ne sont qu’un moment. Arrivant à Thèbes, il voit la grande ruine sous le soleil qui la détaille sous sa précise lumière :

Elle se révèle ainsi toute meurtrie, déjetée, croulante, au milieu de sa plaine silencieuse, sur le tapis jaune de son désert. Et ce soleil qui s’élève dans une si pure splendeur, comme il l’écrase de sa jeunesse et de sa terrifiante durée! Lui, depuis déjà d’incalculables siècles de siècles, il avait pris sa même forme ronde, acquis la netteté de son disque et commencé sa promenade de chaque jour au-dessus du pays des sables, lorsqu'il vit hier surgir cette Thèbes, une tentative de magnificence qui semblait présager pour les pygmées humains un assez curieux essor, mais que nous n’avons même pas su égaler dans la suite, — et qui était du reste une chose bien frêle et dérisoire, puisque la voilà qui tombe, pour avoir duré à peine quatre négligeables millénaires (2).

Appréciation générale. — Ainsi c’est toujours la même âme assoiffée d’éternité, mais découragée de l’atteindre jamais. [rréligieux sans haine mais sans espoir, il éprouve, mêlée à toutes ses joies et à toutes ses admirations, cette peur de la mort, qui domine son œuvre et

(1) La Mort de Philæ, pp. 173 et ss.

(2) Tbid:/\p. 212;

y | PIERRE LOTI

| Jui communique un frisson mystérieux. Les spectacles du . monde et les jouissances de la vie, dont il a usé et abusé,

ne le distraient jamais qu’un moment de cette terreur, É qui lui est entrée dans le sang et qui ressemble singuliè-

rement au remords.

Ame errante qui cherche sous toutes les latitudes une

paix introuvable et se retrouve partout elle-même, avec

ses angoisses et son déplorable penchant vers une vo-

lupté qui redouble sa tristesse.

Poète tourmenté comme Chateaubriand, plus grand voyageur que lui, il a du moins renouvelé constamment l'expression de son sentiment par la variété des décors; nul n’a autant parcouru notre globe, qu’il a enserré dans

le réseau de ses itinéraires ; nul n’en a mesuré comme lui

la grandeur et la petitesse. La terre lui montré ses Spectacles les plus grandioses, les plus tentants, les plus variés ; il les a admirés l’un après l’autre, mais aucun ne l’a assouvi. Et il est bien près de dire avec Salomon dans toute sa gloire: Vanitas vanitatum et omnia vanitas !

Mais ces spectacles, il les a dépeints avec la magie de son style limpide et harmonieux, d’une simplicité et d’une douceur qui est le comble de l’art. S'il voit les paysages en romantique, à travers son âme à lui, il ne les déforme pas: ils restent réels, et ce sont toujours des mots sans prétention qui les évoquent devant nos yeux émerveillés. Souvent, la description procède par juxtaposition de substantifs, ce qui rapproche davantage cet art de la peinture, et les phrases sans verbes semblent directement reprises d’un carnet de route, dénotant ainsi

- Ja sincérité des impressions du voyageur.

C’est une des plus belles qualités de ce style de produire en nous des impressions si fortes avec des termes

qui paraissent Pal Que. différer de Huysmans, dont les mots recherchés vont ao TS au-delà de l'impression à produire! Chez Loti, l’effet n’est jamais dans le mot, mais tout entier dans la chose et dans l’idée. Qu'on ne lui dénie pas, toutefois, ce qu’on … À appelle la richesse d'expression ; il a l’art de choisir ses

termes, mais il le fait d’une façon si juste et si naturelle qu’on ne le remarque guère. Il dira, à propos des momies de Thèbes :

Et c’est dans la proche montagne qu'’allaient s’enfouir les produits de tant de soigneux paquetages, tandis que le Nil emportait le sang des cadavres et les immondices de leurs viscères ; devant nous, cette «chaîne de roches vives, colorée chaque matin de ce même rose de

‘fleur tendre, est intérieurement toute farcie de morts (1). 2 Ailleurs, à propos de la durée du soleil, il écrit : ;

£ Nulle part autant qu'ici on ne souffre de l’épouvante de connaître “que notre petite effervescence humaine n’est qu’une sorte de moi- . ie Sissure autour d’ un atome émané de cette sinistre boule de feu (2). 0. Une autre particularité du style de Loti sent peut-être Ë davantage le procédé, et l’on serait tenté de la trouver É parfois ridicule; je veux parler de son habitude de don- … ner une âme aux choses. Il dira, par exemple :

Ces pierres, elles aussi, disent la fatigue de s’accabler les unes ‘sous les autres depuis des millénaires ; la souffrance d’avoir été tail- ER lées trop exactement et trop bien juxtaposées, au point d’être comme rivées ensemble par leur seule lourdeur. Oh! celles d’en bas, qui “soutiennent la charge des empilements formidables (3).

Comme les poètes romantiques, Loti ne prête aux ‘choses que ses propres sentiments, et dans ce passage “rien n'indique mieux que cette transposition l'impression … . d’écrasement que produisent sur son FRERES ces ;

(1) La Mort de Philæ, p. 289. +4 (2) Ibid., p. 276. 3 (3) Ibid, p. 264.

llements de pierres. Gentillesse chez Alphonse udet, ce procédé cevient chez Loti évocateur de fortes pressions. Dans le même livre d’où sont tirés les exem- ples susdits, il y recourt fréquemment pour mieux dé-. - peindre la vie des bas-reliefs qui fourmillent sur les murs des temples égyptiens : | Per 4

De cs

Là encore, d’inévitables séries de personnages, inscrits sur toutes £ e les parois dans les toujours mêmes poses vous suivent, montent en un. votre compagnie, et ne cessent pas de se faire entre eux les toujours | pareils signes (1). "OR

La sobriété et la précision élégante de son style va dront toujours à Pierre Loti l’une des premières places parmi les écrivains descriptifs de la France. Si nous refusons la qualité de « penseur » à un impressionniste, dont

la philosophie est perpétuellement hésitante et peureuse, | nous ne lui dénierons pas un singulier pouvoir d'évo- | quer, par ses questions suggestives, parfois même pi x propos des spectacles de tous les jours, les idées les plus . graves et les problèmes les plus angoissants que puisse se poser l'intelligence humaine. Der

| Paul Bourget (1852) . : +

L'homme. — Fils d’un savant mathématicien, Paul Bourget naquit à Amiens et fit ses études au lycée de Clermont-Ferrand, puis à Paris. Il commença par être professeur de rhétorique et de philosophie à l’Institution Lelarge, où Brunetière initiait les élèves aux plaisirs de la version et du discours latins.

Dans le journalisme et la poésie se déploient ses pre-

(1) La Mort de Philæ, p. 202.

+ ET NC SCT CRE EAN EEE

LL ENTEr 3

miers efforts littéraires : après quelques recueils de vers, parmi lesquels Edel (1878), il réunit en deux volumes. ses études de critique, les Essais de psychologie contem- .poraine (1883-1885), dont le titre indique la tendance “vers laquelle va s’orienter dorénavant cet esprit observateur et logique. Déjà les questions de morale le préoccupent, bien que, très éloigné de la religion, il n’ait confiance que dans la science. À ce point de vue, malgré les différences essentielles entre Bourget et les réalistes, on peut rapprocher sa conception philosophique de celle de Claude Bernard : positiviste comme lui, il se réclame de l’expérimentation et du document scientifique.

« Analyste sans doctrine », comme il s'appelait luimême, il n’a pu cependant se contenter toujours de la simple constatation des misères morales dont les passions sont la source. Et philosophe sincère, après avoir établi le diagnostic du mal, il a été porté à en chercher le remède.

Ainsi peu à peu s’est opérée son évolution vers le catholicisme. Comme l’économiste Le Play, il a fini par reconnaître, en étudiant la société, que seule la morale du décalogue est capable d’assurer la stabilité de la famille et de l'Etat. Logiquement, pousssant à bout ses raisonnements de sociologue, il a conclu à la vérité du catholicisme et a conformé sa vie à ses idées nouvelles.

Il n’aime pas cependant qu’on prononce à son sujet le mot de « conversion », « qui annule, dit-il, toute une partie de l’œuvre d’un écrivain en scindant sa pensée en deux. Ce mot est juste dans certains cas, et doit alors être prononcé. Dans d’autres cas, et c’est le mien, il exprime très mal un développement où il n’y a jamais eu contradiction foncière, le dilettantisme intellectuel

n'étant qu’une variété du doute méthodique de Des-

çartes (1) ». Et dans Outre-Mer il a écrit: « On se con-

vertit d’une négation, on ne <e convertit pas d’une attitude purement expectative (2) ». Coquetterie de philosophe et d'homme de lettres, qui veut garder de l’unité dans sa vie et justifier la logique de son évolution. Pour nous, qui considérons le terme d’où il est parti et celui où il est arrivé, il nous importe peu que cette distance énorme ait été parcourue d’une traite ou par petites étapes. Nous souhaiterions seulement chez lui moins de complaisance pour ses premiers ouvrages, dont il continue à publier des « éditons définitives », sans se préoc-. cuper suffisamment de l'influence perverse qu’ils peuvent exercer. Ils sont intéressants sans coute, pour montrer la suite des « expériences » par lesquelles l’auteur est arrivé à la foi. Mais en elles-mêmes ces expé-

riences ne sont pas recommandables, et le danger moral

qu’elles présentent devrait suffire à les écarter des yeux du grand public (3).

Quoi qu’il en soit, rien de mieux, pour suivre cette évolution, que d'analyser les principales œuvres de notre auteur.

Les œuvres. — Aussi bien qu’il est romancier, voire auteur dramatique, Paul Bourget aurait pu se faire poète ou critique. Il a commencé par la poésie ; il fut critique

(1) Lettre à M. G. Lechartier. Cfr. La Métropole, 16 novembre

(2) Cité par À. Crosnier, Les Convertis d'hier, p. 30.

(3) Les « éditions définitives » des Œuvres complètes ont cepen-

dant subi des corrections, qui « pourraient se grouper sous trois

chefs principaux: corrections de style, corrections de doctrine et corrections. de chasteté, comme disait spirituellement Lamartine en parlant de sa Chute d’un ange ». Vicror GirAUD, Les Maîtres de l’Heure, p. 247. Mais cela ne veut pas dire que ces éditions soient ad usum Delphini, loin de là!

van ses articles et ses as à communiquer au 7 no les réflexions que lui suggèrent ses lectures. Mais

Ë D holcie en dilettante ; il ne se ere guère de la … qualité morale des écrivains soumis à son analyse ; il dissèque leur âme pour le plaisir de découvrir des sentiments cachés, et il note les résultats de son enquête, Sans autre but que d’étudier leur influence sur leur géné- ‘4 ration.

Faut-il dire qu’il apporte à cette analyse la subtilité qu’il mettra plus tard dans l'observation directe des 4 hommes et des femmes du monde? Quand il étudie un … Alexandre Dumas fils (1) ou quand, plus tard, il analyse … la mentalité de Taine, son maîire (2), il se préoccupe de s découvrir, à travers leur œuvre, le point de vue parti- Culier d’où partent ces écrivains ou, si je puis dire, le | moteur caché qui met la machine en mouvement. Il se met dans l’esprit de ses «sujets d'expérience », et avec F4 eux recommence leur travail. On le voit, c’est bien là une méthode de psychologue.

| Ils sont bien mondains et voluptueux, les premiers romans de M. Bourget, et ils mettent en scène de très Singuliers personnages. Dans Cruelle Enigme (1885), Hubert Liaurau, qui a reçu une éducation trop féminine, a pris d’amour pour Thérèse de Sauve, dont il fait sa maîtresse, bien qu’elle soit mariée. Quand il apprend que Thérèse a eu un autre amant durant son séjour à

(1) Nouveaux Essais de psychologie, p D29.

--(2) Etudes et Portraits, 3° série, p. 82.

par ce qu'il avait de plus obscur et de moins noble en

Jui». La «cruelle énigme » est ceci : pourquoi cet amour

. de Thérèse pour un autre quand elle aimait tant Hubert? et cet amour d'Hubert pour celle qu’il savait tombée. | si bas?

résolues par le christianisme, qui connaît la faiblesse de la nature humaine aux prises avec la passion et qui met l'homme en garde contre la concupiscence, effet cu péché originel. Le monde, lui, est plutôt tenté d'y voir une sorte de fatalité. Bourget enlève aux actes coupables |

caché en l’homme, et qui n’est pas l’homme tout entier. 11 fait un pas de plus vers la vérité dans Un Crime

d'Amour (1886), dont le titre seul indique déjà une autre peinture du vice, tout aussi noire.

une part de responsabilité en les attribuant à un être

- Enigmes insolubles aux yeux du monde, rate S

Ce seul essai d'explication montre combien il est éloigné FR encore de la solution des problèmes qu ’il se plaît à poser.

; Une femme tâche de réserver la fidélité de corps à son

mari, tout en ne lui gardant pas celle de sentiment. Mais son cynique séducteur, persuadé qu ’elle n’en est pas à

sa première expérience de l’adultère, la décide à s’aban-

| donner à lui, et elle devient sa maîtresse naïvement fidèle. Les soupçons du mari déterminent l’amant à la rupture. Pour justifier son départ, Île séducteur reprend une accusation calomnieuse qui a couru sur le compte de la femme. Celle-ci, voyant que ses protestations ne ren- «À contrent que le scepticisme, se venge de lui en commet-

tant de fait la vilenie qu’on lui reproche. Finalement,

plir son devoir d’épouse et de mère.

honteuse d’elle-même, elle ne vivra plus que pour rem- … …

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Toute singulière qu’elle soit, cette crise morale est : présentée de façon vraisemblable, et l’on ne peut trouver en défaut la psychologie de l’auteur. Le dépit peut amener une âme qui a glissé au mal et que n’arrête aucun frein religieux, à commettre des bassesses dont elle aurait, auparavant, rejeté loin d’elle la monstrueuse pensée.

Malheureusement — et l’auteur le reconnaît dans la dédicace — l’histoire de ces adultères comporte des « audaces de peinture » et des « cruautés d’analyse ». On y retrouve le héros de plusieurs romans de Bourget : ce séducteur de parti pris, qui justifie son égoïste plaisir par son mépris de la femme et par ses principes matérialistes négateurs de toute liberté humaine. Cette aventure-ci, toutefois, lui donne la sensation aiguë du remords; les idées religieuses de son enfance lui remontent à l'esprit, mais il apaise sa conscience en se contentant de ce qu’il appelle la religion de la pitié.

C’est quelque chose, mais trop peu. Pour le lecteur qui a la foi, de cette lamentable histoire ressort clairement la nécessité de la morale chrétienne complète, pour que le monde ne devienne pas un enfer. Si cette malheureuse, qui a de si beaux sentiments de fidélité à.. sen amant, avait, en conformité avec la loi chrétienne, fermé l'oreille aux premières séductions, la série de ses chutes et de ses malheurs eût été évitée.

Dans la même dédicace, l’auteur dit encore (le 2 fé. vrier 1886) qu’Un Crime d’Amour est celui de ses livres

- où il a dit le plus sincèrement ce qu’il pense sur quel-

ques-uns des problèmes essentiels de la vie morale à notre époque. Il faut bien dire que, pour être sincère sa pensée n’est pas très précise ! Idées vagues de respon-

Ke morale, di une loi innée qui s'impose par le remords (p. 276), de la vie et de la mort des âmes, c’est à-dire, de « quelque chose qui les nourrit et quelque . # . . Le < chose qui les détruit comme une damnation et comme un Salut spirituels » (p. 279). Mais ces notions sont balancées dans l’esprit du héros principal par les obiections courantes du matérialisme et du fatalisme. > Les problèmes moraux, qui se posent ici sans se résoudre, devaient à ce moment faire le sujet des méditations de l’auteur; l’on sent le travail d’idées qui bouillonne dans sa tête. Citons, du moins, la page où |? aurore ja de la vérité semble poindre:. F Ainsi le péché de chacun, s’il y a péché, porte son fruit empoi- nr . dans l’âme d’un autre, et la même solidarité gouverne tous les rapports des hommes entre eux. Les fils expient pour les pères, les justes pour les méchants, les innocents pour les coupables. Ah! comment croire, en présence de cette transmission ininterrompue de misères, à l’existence d’un principe de justice et de bonté e dans cet obscur au-delà des jours? « Non, » se disait Armand, « de même que les fautes sont produites par les nécessités combi- À nées des circonstances et des tempéraments, les conséquences des actes sont distribuées au hasard, — du moins ici-bas.. » L’effusion mystique reprenait alors: « Ici-bas?... y aurait-il donc un autre. monde dont celui-ci ne serait que la figure ou la préparation ? Mais Comment aucun lien entre celui-ci et l’autre? Comment aucun secours aux heures de détresse? Ah! s’il était un Père céleste, toute souffrance ne serait-elle pas pour lui une prière ?... » À travers le tumulte de tant d’idées contradictoires, cet homme malheureux Es apercevait le grand, l’unique problème de la vie humaine, et que la religion seule résout, celui de savoir s’il y a par delà nos jours ï bornés, nos sensations courtes, nos actions passagères, quelque L, chose qui ne passe pas et qui puisse contenter notre faim et notre soif d’infini. Armand devait peut-être redevenir religieux plus tard ; à l’heure présente il ne l'était pas, et il se répondait à lui-même : j «S'il n’y a rien, pourquoi ces affreux remords? S'il y a quelque Ca , chose, pourquoi ne puis-je ni le comprendre avec mon esprit, ni le À * ressentir avec mon cœur ? Comment finir cette intolérable angoisse ? k Sonent soulever ce poids dont j’étouffe ? » (1).

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Lt COPIE :

hé bonne, Lai dé id

(1) Un Crime d'Amour, édition définitive (Plon), p. 284.

4 Lie A ds | ROMANCIERS.

Ce au’on trouve déjà ici et qui éclatera dans les autres romans de Bourget, c’est une certaine logique de la

faute, une justice immanente qui fait que le péché en-

traîne son châtiment. La loi se venge de n’être pas observée; elle se retourne contre celui qui s’écarte de l’ordre.

Le Disciple (1889) marque, dans l’évolution de Paul Bourget, une étape décisive, et ce livre a trop grande importance, et dans la vie de son auteur et dans l’histoire des idées du dix-neuvième siècle, pour ne pas nous arrêter longuement. Il est d’ailleurs, si pas le chefd'œuvre de Bourget, du moins celui de ses ouvrages qui est le plus représentatif de sa manière au double point de vue de ces analyses psychologiques, principal objet des volumes précédents, et de ce remuement d’idées morales et sociales que nous trouverons dans l’Etape et dans Un Divorce.

Peu de livres ont exercé sur la génération de 1889 une influence aussi profonde que le Disciple, et, malgré certaines réserves que nous aurons à faire, il faut bien reconnaître qu’elle a été bonne. M. Victor Giraud dit avec raison: « Le Disciple est une date dans l’histoire intellectuelle et morale de la France du dernier siècle (1) ».

C’est qu’à une jeunesse éprise de philosophie matérialiste, négatrice de la liberté, Bourget apportait, avec toute l’autorité de son talent et de sa réputation, des idées

de responsabilité morale, dont la gravité dépassait de

loin l'intérêt des tragédies mondaines qui avaient formé le sujet de ses premières œuvres.

(1) Les Maîtres de l’Heure, p. 271.

Cette responsabilité de l’écrivan et du penseur est

fondant sur les théories déterministes du savant Adrien Sixte, que le triste héros du roman, Robert Greslou, imagine de séduire une jeune fille innocente, Charlotte de Jussat, pour faire ce qu’il appelle une expérience sentimentale et avoir le plaisir d’analyser ses sentiments et ceux de sa victime. L'expérience ne reste cependant pas, du côté du jeune homme, aussi froide qu’il l’avait espéré, et, la passion aidant, il réussit à provoquer une crise, qui amène le suicide de la jeune fille. Accusé d’assassinat, Robert Greslou, par un reste d'honneur,

ne veut pas se défendre en chargeant la mémoire de

Charlotte. Toutefois, il adresse à Adrien Sixte un long mémoire rédigé en prison: il lui fait le récit détaillé de Sa jeunesse et analyse les influences qu’il a subies, surtout celle des ouvrages du philosophe. Celui-ci, atterré des conséquences pratiques inattendues de doctrines

qu’il croyait inoffensives, décide le frère de la victime,

qui est au courant du suicide, à déclarer devant le tribunal que Robert est innocent d’assassinat. L’acquittement prononcé, ce même frère, ponr venger la séduction de sa Sœur, abat Robert d’un coup de pistolet. É

Devant tant de ruines, le philosophe, si fier de ses ouvrages et de sa vie toute consacrée au labeur de la pensée, se prend à douter de sa philosophie :

Durant la nuit qui suivit cette scène tragique, certes, les admirateurs de la Psychologie de Dieu, de la Théorie des passions, de l’Anatomie de la volonté, eussent été bien étonnés s’ils avaient pu voir ce qui se passait dans la chambre n° 3 de l'Hôtel du Commerce, et lire dans la pensée de leur implacable et puissant Maître. Au pied du lit où reposait un mort, le front bandé, se tenait agenouillée la mère de Robert Greslou. Le grand négateur, assis sur une chaise,

nettement marquée dans le récit. C’est, en effet, en se

ait, S’ ‘inclinait, s’abimait devant le mystère impénétrable de la née. Les mots de la seule oraison qu’il se rappelât de sa loin-

au cœur. Certes, il ne les prononçaïit pas. Peut-être ne les prononerait-il jamais. Mais s’il existe, ce Père Céleste, vers lequel grands petits se tournent aux heures affreuses comme vers le seul se- Cours, n ’est-ce pas la plus touchante des prières que ce besoin de prier ? Et, si ce Père Céleste n'existait pas, aurions-nous cette faim M x et cette soif de lui dans ces heures-là ? — « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé !.. » À cette minute même et grâce à cette lucidité de pensée qui accompagne les savants dans toutes les crises, Adrien Sixte se rappela cette phrase admirable de Pascal

le voir qui pleurait (1).

Le but du livre est clair. Il était d’ailleurs indiqué dans

+ son évolution vers le christianisme. Au jeune D cherchant les réponses aux questions qui le tourmentent, il dit:

: = Dans vingt ans d'ici, toi et tes frères, vous aurez en main la for- Re tune de cette vieille patrie, notre mère commune. Vous serez cette

| patrie elle-même. Qu’auras-tu recueilli, qu’aurez-vous recueilli dans , nos ouvrages ? Pensant à cela, il n’est pas d’honnête homme de lettres, si chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité (1).

Et plus loin, Bourget adresse à ce jeune homme d'aujourd'hui ce suprême conseil :

Ne sois ni l’un ni l’autre de ces deux jeunes hommes, jeune Fran-

, ES çais d’aujourd’hui. Ne sois ni le positiviste brutal qui abuse du monde sensuel, ni le sophiste dédaigneux et précocement gâté, qui

(1) Le Disciple, p. 354 (Nelson).

(1) Préface du Disciple, p. 1.

disciple à dormir du sommeil dont or aussi Charlotte de Jussat ; et, pour la première fois, sentant sa pensée impuissante à. 2 le soutenir, cet analyste presque inhumain à force de logique s’hu-

aine enfance : « Notre Père qui êtes aux cieux... » lui revenaient

dans son Mystère de Jésus, — et quand la mère se releva, elle put

pe préface qui, de plus, montrait que l’auteur, logiquement, s’appliquait à lui-même ces graves pensées et con-

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