‹ RomanciersChapitre 44 sur 69 · PA CS · texte numérisé non relu

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Dorsenne l'avait dit avec sincérité, il aimait à comprendre, —. pour comprendre, — comme le joueur aime à jouer, l’avare à ï - entasser de l'argent, l'ambitieux à conquérir des places. Il y avait … en lui cet appétit, ce goût, cette manie plutôt des idées qui fait le savant et le philosophe. Mais c'était un philosophe cousu par le caprice de la nature à un artiste, et par celui de la fortune et de ;

l'éducation à un mondain et à un voyageur. Les spéculations abstraites du métaphysicien ne lui eussent pas suffi, non plus que la À création continue, jaillissante et simple du conteur qui conte pour . s’amuser de sa verve, non plus que l’ardeur à demi animale de À l’homme de plaisir qui s’abandonne à la frénésie du vice. Il s'était ‘inventé, un peu par instinct, un peu par méthode, un compromis | entre ses tendances contradictoires qu'il formulait d'une façon assez pédantesque, quand il disait que son unique but était d° « intellec- ‘tualiser des sensations vives ». En termes plus clairs, il rêvait d’éprouver de l’existence humaine le plus grand nombre des impres- “sions qu’elle peut donner et de les penser après les avoir éprouvées. Il croyait, à tort ou à raison, démêler dans les deux écrivains qu’il appréciait le plus, Gœthe et Stendhal, une application d’un principe pareil. Sa constante étude avait donc consisté, depuis environ qua- torze ans qu’il avait commencé de vivre et d'écrire, à traverser le plus de miïieux différents qu’il lui avait été possible. Mais il les avait traversés en s’y prêtant sans jamais s’y donner, avec cette idée, toujours présente dans l’arrière-fond de son esprit, au’il existait de par ailleurs d’autres mœurs à connaître, d’ autres caractères à regarder, d’autres personnages à revêtir, d’autres sensations sous lesquelles vibrer. L’instant où il devait se renouveler lui était marqué par l'achèvement de chacun des livres qu’il composait de la sorte, persuadé qu’une fois écrite et traduite, une expérience sentimentale ou sociale ne vaut plus la peine d’ être prolongée. Ainsi s’expliquent l’incohérence d’habitudes et les contrastes d’atmo- - “Sphère, si l’on peut dire, qui font la marque de son œuvre. Prenez au hasard son premier recueil de nouvelles, ces Etudes de Femmes qui l’ont fait connaître. Elles sont d’un sentimental qui a mal aimé <t qui a perdu des heures à prendre au sérieux par excès de roma-. nesaue le demi-monde avoué et déguisé. À côté de cela, Sans Dieu, ce récit d’un drame de conscience scientifique, atteste une fréquen- | tation continue du Muséum, de la Sorbonne et du Collège de … France. ACL)

(1) Cosmopolis, p. 45 (Plon).

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plus simples enseignements du catéchisme ! Te Franchissons dix années —qui ne furent d’ailleurs pas

vides d'œuvres — et hâtons-nous d’arriver à l’'Etape (1902), qui nous permettra de mesurer le chemin PE Û

couru par l’auteur.

Il y a deux choses à onsidérer dans ce roman: l’idée

chrétienne et la thèse sociale. Quelle satisfaction de voir la première si clairement exposée, si judicieusement ad-

mirée, et défendue avec tant de conviction et tant de

talent! Cette fois, plus de doute, l’Etape est l’œuvre d’un vrai catholique. Aussi fut-elle accueillie avec enthou-

siasme dans des milieux où jusqu'alors le nom de Bour-

à get avait soulevé de légitimes défiances. Le ton du roman est franchement apologétique. Deux

familles, les Monneron et les Ferrand, y sont en contraste perpétuel: l’une, désemparée, aboutit au désastre;

l’autre, grâce à la foi religieuse qui la soutient dans ses Ÿ tribulations, poursuit la voie du devoir qui mène à la.

paix.

Jean Monneron, lutte en vain contre son amour pour la catholique Brigitte Ferrand et contre la vérité qui finira

4 par triompher. Longtemps il a été retenu du côté de

qui était de bon augure, c’est la condamnation bien nette de ce dilettantisme à la fin du volume, c’est cette - déclaration empruntée à Balzac: « La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion ». Constatation d’ailleurs bien banale aux yeux du plus simple des chrétiens, qui s ’étonnera qu'il faille aux grands esprits tant de rudes expériences et tant d’amères déconvenues pour ces les

Ballotté entre les deux courants d'idées qui se heur- . tent constamment dans ce tragique récit, le fils de l’athée,

l'athéisme par son affectueuse admiration pour son père, à qui Bourget — loyauté qui augmente la valeur de sa

thèse — n’a refusé aucune des qualités d’un homme

d'honneur, et dont les principes sont imprégnés, à son insu, d’atmosphère chrétienne.

La thèse sociale, qui donne au roman son titre, est

sujette à caution. D’après Bourget, le père Monneron n'a pas seulement eu le tort de renier la religion de ses ancêtres, il s’est encore élevé trop rapidement dans la société. ;

Fils de paysan, il est devenu, loin du village natal, un intellectuel, entraînant dans son ascension trop brusque ses enfants, qui subissent les désastreuses conséquences de ce déracinement: c’est ce que fait ressortir Ferrand dans une conversation avec le fils Monneron :

« Tout le malaise que vous me décrivez ne vient ni de lui, ni de vous. Il vient de ce que votre famille ne s’est pas développée, d’après les règles naturelles. Vous êtes des victimes, lui et vous, de la poussée démocratique telle que la comprend et la subit notre pays où l’on a pris pour unité sociale l'individu. C’est détruire à la fois la société et l'individu. La grande culture a été donnée trop vite à votre père et à vous aussi. La durée vous manque, et cette matu-

ration antérieure de la race, sans laquelle le transfert de classe est

trop dangereux. Vous avez brûlé une étape et vous payez la rançon de ce que j'appelle l’Erreur française et qui n’est au fond, tout au fond, que cela: une méconnaissance des lois essentielles de la famille (1). »

Dans une lettre adressée à M. le comte d’Haussonville,

qui avait, dans le Gaulois, émis des doutes au sujet de

cette théorie sociale, Bourget précise le problème : « Qu’il

y ait des classes, en dépit de la proclamation antiphysique

que la République inscrit sur les monuments, le fait n’est pas à discuter. Que ces classes ne soient pas fixes et

= (1) L’Etape, p. 51.

cr

qu’elles se pénètrent sans cesse les unes les autres, c’est un autre fait, aussi évident. Cette pénétration doit-elle être activée ou ralentie ? L’ascension sociale peut-elle se —

passer du temps ? Faut-il désirer que les règlements, ou . mieux, les mœurs, ne permettent le transfert des classes

qu'avec prudence et que l’ascension individuelle soit un cas de l’ascension familiale ? (1) ». Cette question reçoitelle, dans l’histoire des Monneron, une réponse irréfu-

table ? Trop d'expériences de magnifiques « ascensions

sociales » infligent un démenti à cette théorie hasardeuse. Sans doute, une transplantation brusque peut être la source de beaucoup de misères. Mais, dans ce cas encore, la religion est le tempérament nécessaire pour empêcher des inconvénients qui, sans elle, seraient inévitables. :

Plus grand encore que pour l’Etape fut le succès d'Un Divorce (1904), surtout quand le sujet fut transporté au théâtre en 1908, sous la forme d’une pièce en trois actes, composée en collaboration avec M. André Cury. Roman et drame ne furent pas seulement applaudis ; ils subirent le sort de toutes les dernières œuvres de Bourget, qui soulevèrent de longues polémiques philosophiques et sociales dans les revues etles journaux. C'est qu’on avait affaire à un remueur d'idées, dont le talent grandissait avec la noblesse de ses nouveaux sujets et qui élevait le genre romanesque et dramatique à la hauteur d’une philosophie. |

Remuer des idées, c’est là toute son ambition. Toujours il s’est défendu d’écrire des romans à thèses : il préfère

poser des problèmes plutôt que les résoudre. Elle est

cependant un peu subtile, cette distinction entre les

: (1) PaAuL BoOURGET, Sociologie et Littérature, p. 142.

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