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Barrès est allé à Sparte refaire son classicisme, et j'imagine que ce bain de lumière attique l’a prédisposé à écrire ce clair chef-d'œuvre, si différent de ses énigmatiques productions antérieures : Colette Baudoche (1909), héroïne digne d’aller rejoindre ses sœurs antiques Antigone et Iphigénie :
J'ai voulu décrire les sentiments des récentes génératiuns d’Alsace, de Lorraine et de Metz à l’égard des vainqueurs. J’admire en elles re qui me paraît le signe d’une humanité supérieure : la volonté de ne pas subir, la volonté de n’accepter que ce qui s’accorde avec
leur sentiment intérieur. Ces captifs et ces captives continuent: d’ajcuter au capital cornélien de la France. J’ai tenté d’incorporer à rotre littérature les grands exemples de constance et de fierté qu’ils fournissen: chaque jour, là-bas, afin que leur vertu continue de s'exercer au milieu de nous (1).
C’est en ces termes qu’en tête de Colette Baudoche Barrès délimite son sujet. Ce n’est pas ici le roman de deux Messines et d’un Allemand; le vrai sujet est l’opposition de deux races peu faites pour s’entendre, qui pensent un moment à se rapprocher, mais que la force ancestrale rejette en arrière. Le jeune professeur de Kænigsberg, M. le Docteur Asmus, qui, nommé à Metz,
a trouvé logement chez madame Baudoche, une vraie
Lorraine, fait tous ses efforts pour s'initier à la culture:
et à la distinction françaises. Comme il est, malgré sa
lourdeur, de caractère bon et honnête, il gagne les sym-
pathies de Colette, la petite-fille de M° Baudoche, et leur amour naissant contribue à affiner notre docteur. Leurs fiançailles sont sur le point d’être conclues, quand la messe annuelle commémorative des soldats morts pendant le siège rappelle à Colette la voix des ancêtres: son honneur de Lorraine rend ce mariage impossible et,
(1) Colette Baudoche, préface, p. VI (Emile-Paul).
me de lignée cornélienne, elle sacrifie son bonheur à a dignité. Il faut citer les magnifiques pages, les dernières du livre, qui mettent en scène cette suprême détermination de Colette :
Celle-ci, à la chaleur de cette cérémonie, distingue ce qui repo- Sait de plus caché pour elle-même dans son âme. Ce qui s’épanouit sur cette humble tige et au cœur de cette simple, c’est le sentiment religieux, avec la nuance proprement locale, c’est la fleur messine. Colette, maintenant, perçoit avec une joyeuse allégresse qu'entre S elle et M. Asmus, ce n’est pas une question personnelle, mais une question française. Elle se sent chargée d’une grande dignité, soulevée vers quelque chose de plus vaste, de plus haut et de plus constant que sa modeste personne. :
Elle quitte l’église avec légèreté, entraînant sa grand’mère et le “5e professeur, et dès le seuil, au milieu de l’assemblée qui s’écoule, Sur un trottoir de la place d’Armes, tout impatiente de se déclarer, elle se tourne vers le jeune Allemand. Déjà un grand nombre de fidèles retournent à leurs affaires, tandis que de petits groupes se dirigent vers Chambières. Encore quelques minutes, et ces serviteurs de l’idéal auront tous repris leur niveau d'âme, en même temps que Fabert et la cathédrale leur demi-solitude. Mais cette fête des morts n’aura pas été une excitation sans effet.
— Monsieur je docteur, dit la jeune fille, je ne peux pas vous épouser. Je vous estime, je vous garderai une grande amitié ; je vous
remercie pour le bien que vous pensez de nous. Ne m’en veuillez pas.
Asmus s’est congestionné iusqu’'au rouge sang de bœuf, à mesure que la jeune fille articulait ces mots, d’un ton ferme et toute rayon- fante de sa victoire sur ce qui l’aurait amoindrie. Madame Baudoche, qu’il invoque d’un regard, ne le voit même pas; sans souci de 142% foule, elle embrasse Colette. Le Prussien s'incline sèchement, et S’éloigne ; il va réfléchir, des mois et des mois, pour savoir s’il doit admirer ou détester cette réponse.
Que voulez-vous, mon cher monsieur Frédéric Asmus, vous êtes une victime de la guerre. Votre naïve impétuosité n’avait pas tort de céder à l’attrait de cette terre lorraine, qui désire refaire avec ceux qu’elle attire ceux qu’elle a perdus; tout semblait propice à ce rêve pacifique; mais une jeune fille a choisi la voie que lui
assigne l’honneur à la française. .
__.… Rentre, Colette, avec ta grand’mère, dans votre appartement du quai de la Moselle. Inconnue à tous et peut-être à toi-même,
emeure courageuse et mesurée, bienveillante et moqueuse, avisée, ; loyale, toute claire. Persévère à soigner les tombes, et garde toujours … je pur langage de ta nation. Qu’elle continue à s’exhaler de tous tes mouvements, cette fidélité qui n’est pas un vain mot sur tes lèvres. Petite fille de mon pays, je n’ai même pas dit que tu fusses belle, et pourtant, si jai su être vrai, direct, plusieurs t’aimeront, je crois, à l’égal de celles qu’une aventure d'amour immortalisa. Non loin de ornée et des fameuses guerrières, mais plus semblable à quelque 'E7 religieuse sacrifiée dans un cloître, tu crées une poésie, toi qui sais protéger ton âme et maintenir son reflet sur les choses. Nous, cependant, acceptons-nous qu’une vive image de Metz subisse les constantes atteintes qui doivent à la longue l’effacer ? Et suffirat-il à à notre immobile POP d'admirer de loin un geste qui nous appelle? (1).
Ainsi, Colette est un symbole. Son histoire, on le. devine, se répétait, avant la guerre victorieuse, dans le cœur de toutes les jeunes Lorraines tentées par /’ étranger. Voilà ce qui grandit le sujet et lui communique une saveur d’épopée. Ce roman, qui est aussi un poème, et combien vibrant, et combien harmonieux! chante l'effort d’un peuple qui veut rester ce qu’il est et qui résista, < __ malgré tout, à l'emprise allemande. w | Ecrit par un Français et par un Lorrain, n 'exagèretil | | pas la situation? L’Allemand n’y est-il pas trop lourd, trop raide? Les Messines, trop distinguées, trop délica. tes? Admirons en tout cas l’art discret, sûr de lui, avec __ Jequel cette opposition des deux caractères est mise en …
évidence dans les moindres incidents de la vie de pro- “Na vince. Et puis, ce brave professeur allemand est dessiné sans haine: il est sympathique, il a de belles et loyales qualités, il se laisse insensiblement influencer par le bon goût des Messines, par la sérénité et l’ordonnance de l’art français, par l’harmonie des paysages lorrains. Mais quelle habileté de montrer un Allemand s’efforçant à
(1) Colette Baudoche, p. 253.
Saisir ei à imiter la délicatesse française, croyant y parvenir et se trompant lourdement ! La médiocrité et la simplicité de la vie de ces deux Françaises font encore mieux ressortir la finesse de la race qui garde, dans les situations les plus modestes, une distinction native :
M. Asmus est séduit, dérouté par cette gentillesse d'âme. Eh quoi ! une culture qui ne doit rien aux livres. M. le professeur n'avait jamais rencontré que des citernes, et maintenant il voit jaillir une source (p. 91).
Touchant et admirable roman, à la fois fort et délicat, agréablement dosé de sentiment, de raison et d'esprit, œuvre classique par la belle ordonnance et les justes proportions, ce livre est peut-être le chef-d'œuvre de Barrès. Eminemment français par le sujet et par les idées, il l’est encore par la forme et par la langue : c’est la fine fleur de la littérature française !
Il y a sûrement moins d'unité et de sérénité dans l’hisfoire que raconte La Colline Inspirée (1913). « Il est des lieux, dit Maurice Barrès, qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse (1) ». La colline de Sion-Vaudémont, en Lorraine, est un de ces endroits. Du temps des Celtes déjà, elle était consacrée au dieu Wotan et à la déesse Rosmertha. Plus tard, elle est devenue le fief de Notre-Dame de Sion.
Au lendemain de la Révolution, quand la colline n’était plus qu’une acropole ruinée, trois prêtres, les frères Baillard, se donnèrent pour tâche de lui rendre sa gloire d'autrefois. [ls reconstruisent les couvents et le sanctuaire, rétablissent les processions et les pèlerinages et,
(1) La Colline inspirée, p. 1.
rêvant toujours plus grand, se lancent imprudemment dans des entreprises hasardeuses, qu’ils cherchent à sau-
diocèse se méfie de ces illuminés qui se prétendent favorisés de miracles et d’inspirations divines, mais, quand ils s’effondrent dans la débâcle financière, il les accueille avec bonté et les envoie en retraite à la Chartreuse de Bosserville.
Or l’aîné, Léopold, dont le faux mysticisme s’est exacerbé dans la solitude, accepte comme une inspiration du Ciel l’idée de s'entendre avec un autre illuminé, un certain Vintras, qui prophétise en Normandie. Sous l'influence de ce Voyant qui se prétend Elie réincarné, Léopold Baillard entre en révolte ouverte contre son évêque et, rentré à Sion, y instaure un nouveau culte dont les pontifes seront les trois frères, aidés d’ailleurs. par des religieuses élevées à des dignités quasi sacerdotales. Une petite église se forme autour d’eux, jusqu’à ce que l’interdit lancé par l’évêque et l’intervention du pou- | voir civil dispersent cette étrange et suspecte commu-
nauté.
Mais rien ne trouble le mysticisme de Léopold, heureux de souffrir la persécution pour la vérité et confiant dans les prophéties de Vintras, qui annoncent « l’année noire » et la fin du monde. Les deux frères morts, Léopold continue à errer autour de la colline qui a vu l’effondrement de ses rêves, mais il finit par signer une rétractation de ses erreurs, opérant avec l'Eglise, au moment
de la mort, une réconciliation qui reste énigmatique.
Barrès affirme que ces singulières aventures sont
, historiques. Il a seulement changé quelques noms de per sonnes qui vivaient encore. Le fameux Léopold n’est
RL a Éd
ver ensuite par des combinaisons louches. L’évêque du
© mort qu'en 1883. Toutefois, l'imagination du romar d a soumis les données fondamentales, historiquement éta- blies, à un travail de poétisation (1).
Par elle-même l’histoire de ces trois illuminés, dont
l'orgueil se révolte contre l’autorité légitime et qui som-
brent dans le mépris du peuple et dans leur propre dé-
Chéance morale, ne présenterait pas un intérêt suffisant
baïgnent ce paysage, où Barrès a goûté un recueillement indéfinissable et trouvé le sens du divin (3).
pour justifier d’aussi amples développements. Mais Barrès en a tiré des scènes grandioses parfois, toujours
intéressantes. Cela tient à deux causes. D'abord, il a
agrandi son sujet en donnant ses trois Baillard comme des représentants typiques de ces âmes tourmentées du
divin, qui vivent dans le surnaturel et, jusque dans leurs erreurs et leur déchéance morale, restent marquées du mystère de l’au-delà. De là sa sympathie trop grande pour ces dévoyés, qui paraissent à ses yeux des témoins de l’éternelle aspiration de l’homme vers la divinité. De là aussi sa tendance à représenter l'intervention de l’au-
torité épiscopale sous un jour défavorable et contraire à l’histoire (2).
Ensuite, il a donné pour temple à ces aspirations vers
le surnaturel cette colline de Sion-Vaudémont, qu’il a
entourée, grâce au prestige de son style magique, d’une vertu mystérieuse et poétique. Des effluves de Spiritualité …
(1) Eugène Mangenot, chanoine honoraire de Nancy : « La Colline inspirée ». Un peu d'histoire à popos d’un roman. Paris, Letouzey. : (2) Ibid., chap. II.
(3) Que penser de cette théorie des hauts-lieux, à laquelle
M. Barrès attache une si grande importance ? Il serait ridicule de la prendre pour autre chose qu’une poétique métaphore. De tout temps,
les hauteurs, qui rapprochent du Ciel, ont été choisies par les hom-
. mes pour y exercer le culte divin.
. reur. see et christianisme se mêlent en ces pages, comme si tous deux étaient l’éclosion naturelle d’un sol prédestiné aux manilestations religieuses. L’âme de Barrès aspire à la religion, mais elle n’atteint que la religiosité :
Les quatre vents de la Lorraine et le souffle inspirateur! qui
s’exhaie d’un lieu éternellement consacré au divin, ravivent en nous
une énergie indéfinissable : rien qui relève de la pensée, mais plutôt une vertu. Ici l’homme de tout temps fit connaître aux dieux ses besoïns par la prière et sollicita leur protection. Ici, nous retrouvons
l’allégresse de i’âme et son orientation vers le ciel. L’âme ! le ciel!
vieux mots dont la magie garde encore sa force. Ici ne peut planer
Méphistophélès, l'esprit qui nie : la lumière l’absorberait et le grand
courant d’air lui briserait les ailes. C’est ici l’un des théâtres mysté- rieux de l’action et l’un des antiques séjours de l'esprit. La plus … simple mélodie, une voix jetée au vent de la falaise nous en rouvri-
rait les chemins, tant nous sommes nés pour ressentir sa grandeur,
sa solitude, sa constance et la suite brillante de ceux qui la foulèrent, bref, l’indéfinie poésie, la vertu qui dort dans ce haut refuge. Arche
sainte, un mot !.…. Tout se tait ! Quel silence dans cet immense espace
qui ‘surveille, attentif, son haut lieu ! (1). - C’est ainsi que, au début et à la fin de son récit,
. Barrès fait résonner la magnifique orchestration de son style qui, à travers les siècles, réunit en un seul concert les hymnes à la déesse Rosmertha et les cantiques à Notre-Dame de Sion. Il y a vu une idée poétique et il l’a admirablement exploitée. Cela n'empêche pas cette juxta-
position de la vérité et de l’erreur d’être injurieuse pour
la première.
Heureusement l’auteur a insisté, çà et là, sur la néces-
sitéde la discipline la plus sévère, pour canaliser-les flots tumultueux de l'inspiration privée suiette à l’erreur et à.
(1) La Colline inspirée, p. 17 (Emile-Paul).
l'illusion. On peut même dire que c’est la conclusion de toute cette triste histoire :
Mais prenons garde que cet esprit émeut toutes nos puissances et qu’un tel ébranlement, précisément parce qu’il est de tout l'être, : exige la discipline la plus sévère. Qu'elle vienne à manquer ou se. fausse, aussitôt apparaissent tous les délires. Il s’est toujours joué un drame autour des lieux inspirés. Ils nous perdent ou nous sauvent, selon qu'ayant écouté leur appel nous le traduisons par un conseil de révolte ou d'adaptation. Allons sur l’antique montagne, mais laissons sa pensée dérouler jusqu'au bout ses anneaux, écoutons une expérience si vaste et sachons suivre tous les incidents d’une longue phrase de vérité (1).
Et le poète développe cette idée en un magnifique dialogue entre le symbole de la superstition et celui de la vérité :
Un beau fruit s’est levé du sein de la colline. Dans ce vaste ensemble de pierrailles, d’herbages maïgres, de boqueteaux, de halliers toujours balayés du vent, tapis barbare où depuis des siècles les songeries viennent danser, il est coin où l’esprit a posé son signe. C'est la petite construction qu’on voit là-haut, quatre murailles de pierres sur une des pointes de la colline. L’éternel souffle qui tournoie de Vaudémont à Sion jette les rumeurs de la prairie contre cette maison de solidité, et remporte un message aux friches qu’il dévaste.
— Je suis, dit la prairie, l’esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l'inspiration.
Et la chapelle répond :
— Je suis la règle, l’autorité, le lien ; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes.
— J’agiterai ton âme, continue la prairie. Ceux qui viennent me respirer se mettent à poser des questions. Le laboureur monte ici de la plaine, le jour qu’il est de loisir et qu’il désire contempler. Un instinct me l’amène. Je suis un lieu primitif, une source éternelle.
— Visiteurs de la prairie, apportez-moi vos rêves pour que je les épure, vos élans pour que je les oriente. C’est moi que vous cherchez, que vous voulez à votre insu. Qu’éprouvez-vous ? Le désir, la nostalgie de mon abri. Je prolonge la prairie, même quand elle me nie. J'ai été construite, à force d’y avoir été rêvée. Qui que tu Sois,
(1) La Colline inspirée, p. 422
il n’est en toi rien d’excellent qui t’empêche d’accepter mon secours.
Je t’accorderai avec la vie. Ta liberté, dis-tu? Mais comment ma
direction pourrait-elle ne pas te satisfaire ? Nous avons été préparés, toi et moi, par tes pères. Comme toi, je les incarne. Je suis la pierre qui dure, l’expérience des siècles, le dépôt du trésor de ta race. Maison de ton enfance et de tes parents, je suis conforme à tes tendances profondes, à celles-là même que tu ignores, et c’est ici que tu trouveras, pour chacune des circonstances de ta vie, le verbe mystérieux, élaboré pour toi quand tu n'étais pas. Viens à moi si tu veux trouver la pierre de solidité, la dalle où asseoir tes jours et inscrire ton épitaphe (1).
Malheureusement, l’auteur ne s’en tient pas là : il tire de ce dialogue une conclusion dont chaque phrase est entachée d’erreur :
Eternel dialogue de ces deux puissances! À laquelle obéir? Et faut-il donc choisir entre elles? Ah! plutôt qu’elles puissent, ces deux forces antagonistes, s’éprouver éternellement, ne jamais se vaincre et s’amplifier par leur lutte même! Elles ne sauraient se passer l’une de l’autre. Qu'est-ce qu’un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle ? Qu'est-ce qu’un ordre qu'aucun enthousiasme ne vient plus animer ? L'église est née de la prairie, et s’en nourrit perpétuellement, — pour nous en sauver (2).
Barrès n’a pas la foi. Ce n’est pas en croyant, c’est en artiste qu'il a écrit ce roman, où tout ce qui peut donner du pittoresque aux erreurs religieuses et jusqu'aux superstitions païennes a été mis à contribution sans souci d’orthodoxie. Si son esprit classique admire l’Eglise catholique, qui représente à ses yeux l’ordre et l’unité, son cœur de poète, plus épris de beauté que de vérité, se laisse trop aisément prendre à la fascination des métaphores et à la fantasmagorie des contrastes. |
Sous le titre mélancolique et somptueux de La Grande Pité des églises de France (1913), Maurice Barrès a
réuni les discours et les articles de journaux qu’il a com-
(1) La Colline inspirée, p. 422.
(2) Ibid., p. 424.
| posés au cours is sa belle campagne poit salut des églises.
Des milliers de temples menacent ruine sur cette terre
française qui a connu une si magnifique floraison de mo- numents religieux, et personne ne veut ou ne DEUE soute- nir leurs murs croulants. Les communes, qu’une légis-
lation inique en a constituées les propriétaires, se refusent
… à faire les dépenses d'entretien et ricanent à la perspective de voir s’écrouler ces « restes de la barbarie »; les | croyants qui offrent leur or pour les réparer se voient
refuser, par des municipalités sectaires, le droit d’être
pour le
généreux ! Dans maintes régions, le touriste rencontre, à 4
chaque village, une voûte ruineuse sous laquelle l’exer- | cice du culte a été interdit par un maire soucieux de la à sécurité publique. Ainsi l’on supprime la religion sans É avoir l’air d’être des ennemis de Dieu, et, au lieu d’une … église vivante conservant dans le village, malgré tout, une … atmosphère religieuse, on ne trouve plus qu’un monu-
ment froid, démeublé et branlant, dont — toujours pour
éviter les accidents — la dymamite hâte parfois l’écrou- | lement (1).
Navrés de la destruction de leur clocher, les habitants
de Cinqueux envoient une délégation au sous-préfet. « De quoi vous plaignez-vous ? répond-il. Je vous ai fait des .
ruines superbes. Les étrangers vont venir les visiter. Mettez devant un tourniquet, et faites payer vingt sous .
d’entrée, cela vous fera de l'argent! »
À Vendôme, le cerveau atrophié d’abjects ea
on Hélas! dans l’une des plus belles régions de la France, les
bombes allemandes ont totalement achevé l’œuvre de destruction, ë et elles n’ont pas même respecté les merveilleux monuments, com-
me la cathédrale de Reims, que les plus haineux des sectaires fran-
çais auraient voulu sauver.
Le
locale, eh bien! quoi ? nous élevons en terrain bénit un
province imagine d'installer des latrines publiques dans la tour Saint-Martin. « Eh bien! écrit une feuille
temple au dieu de la digestion! » ee Voilà avec quelle distinction se discutait en France; avant la guerre, la grave question des églises. Le Quel soulagement pour les honnêtes gens que la virulence avec laquelle Maurice Barrès dit leur fait à ces pionniers de la civilisation matérialiste! Ils défilent tous … dans ce livre, « accroupis de Vendôme, épicier de Bornel, Triboulets de Grisy, blackboulés de Moulins-lez- Noyers », tous ces représentants dé la Bête qui s’acharne contre le Divin, et leurs sinistres méfaits sont stigmatisés par la satire vengeresse. Avec le relief que Barrès a donné à leurs contorsions, ils survivront comme des types de la bêtise anticléricale, plus dignes de passer à la pos- térité que Homais, parce que, à un moment donné de l’histoire, ils auront été des monstres vivants. dl Mais, dans la magnifique campagne que Barrès a entreprise pour les églises de France, il n’a pas eu seulement à lutter contre des imbéciles, grands manitous de canton. Plus souvent il a eu affaire à une hostilité polie, hypocrite et fuyante, dont il nous retrace avec une spirituelle ironie les élégantes circonvolutions. Sa conversation avec M. Briand, alors président du Conseil, ses démarches auprès du ministre de l'Intérieur, M. Steeg, sont des pages merveilleuses de fine observation et d’habileté de riposte. Cela rappelle la « manière » de l’auteur de Leurs Figures, cette galerie de parlementaires où Barrès a dé- pensé sa verve la plus cinglante à l’adresse des politiciens de tout calibre : à
rè À maintes reprises, j'ai essayé d'interroger le nouveau ministre
de l’intérieur, M. Steeg. Il est fuyant, pressé, distrait, obscur. Je ne
vois que sa retraite derrière une épaisseur de silence et de phrases -broussailleuses. Et moi, sans fusil, sans arme, n'ayant pas même en main un morceau de brioche, je poursuis infatigablement cet animal craintif. Quand j’ai réussi à le JOIE sur tous sujets il est excellent de courtoisie et de clarté, mais qu’une pointe de clocher apparaisse à l’horizon, il se métamorphose en brouillard et s’évapore (1).
Mais les meilleurs morceaux du livre sont encore les discours prononcés à la Chambre. Barrès y exprime sa pensée avec une précision remarquable, le plus souvent avec le relief de la métaphore appropriée. II garde cette lucidité au milieu du chassé-croisé des interruptions qui veulent troubler et faire dévier sa pensée. Ses idées s’élèvent à un point de vue qui n’est pes tout à fait celui d’un catholique fervent, mais qui s’en approche de près. Maurice Barrès ne défend pas les églises en artiste, ni même en traditionaliste; du moins il ne les défend pas seulement comme tel; ce qui le préoccupe avant tout,
c’est de garder, dans chaque village, l’idéal intellectuel et
moral qu’entretient l’église :
Ceux qui conspirent contre les églises, les calvaires et les cimetières, contre tous les monuments de la vie spirituelle sur notre terre, se propose sciemment de jeter bas des principes et certaines lois de l’âme dont découle toute notre vie. Ces conspirateurs seront eux-mêmes épouvantés par l’abaissement de la dignité et de la raison dans les contrées malheureuses où ils pourront chanter victoire. JI faut que tous les esprits se tournent vers les grandes murailles menacées et se groupent sous elles ; il faut que l’Intelligence tout entière vienne au secours des églises. Ce faisant, l’Intelligence se protégera
elle-même, car si l’on ruine les puissances de vénération dans notre
France, c’est la civilisation même qui va s’y dégrader. Certaines personnes. s’obstinent à croire que nous défendons les beaux vestiges du passé! Quelle vue étroite ! QE conception étriquée! nous défendons moins le passé que l’avenir. Parlons clair et net, nous défendons l'éternel.
Rien ne sert d’objecter que MM. X.…., Y..…., Z... et M"° Trois- Etoiles, adversaires déclarés du christianisme, font voir des vertus
(1) La Grande Pitié des églises de France, p. 162 (Emile-Paul).
Ér NCA
sacrifice et le plus beau sens de l’honneur. Est-ce que l’on songe àle . nier ! Le fait ne va pas contre ce que je dis. Ces antichrétiens vivent dans une société toute formée par le catholicisme ; ils classent leurs idées selon le catholicisme; ils sont eux-mêmes compris et interprétés par une société catholique ; ils bénéficient de l’atmosphère ; et leur noblesse morale, que des observateurs superficiels seraient tentés de prendre pour une qualité naturelle, ils la reçoivent de l'Eglise même (1).
Ainsi donc, tout ce qui élève les âmes des villageois aux préoccupations supérieures à la matière leur vient de leur église ; celle-ci constitue une valeur spirituelle qu’il serait insensé et cruel d’arracher au sol français.
Assurément, ce point de vue est incomplet ; il y manque l'essentiel: le surnaturel. Ce Chateaubriand moderne, qui exalte en si nobles termes le génie du christianisme, a un gros défaut, signalé déjà, l’absence de foi. Avec cette flamme intérieure à quelle hauteur de vue ne s’élèverait-il pas? Qu'il serait peu tenté de célébrer — comme il le fait en deux ou trois pages regrettables — les anciens cultes superstitieux de ses ancêtres! Ce que ces rites rabougris du paganisme contenaient de mystérieux et de poétique ne suffirait plus alors à ses yeux pour justifier des croyances, dont il perd de vue l’immoralité, et le poète qu’il est ne célébrerait plus avec le même lyrisme « la réconciliation des dieux vaincus et des saints ».
Pendant la guerre, la plume de Maurice Barrès a été d’une extraordinaire fécondité. Ses articles quotidiens dans l’Echo de Paris et ailleurs forment aujourd’hui une quinzaine de volumes, parmi lesquels la série: L’Ame française et la guerre (1914-1919). Pour être mis au service de son pays, le talent du président de la Ligue des Patriotes n’a rien perdu de son éclat.
(1) La Grande Pitié des églises de France, p. 179.
er le in parcouru par l’auteur. Perdu autrefois ns un égotisme orgueilleux, sensuel et obscur, il s’éprit
lle cause, et il travailla avec les catholiques à combattre les sectaires et avec tous les bons Français à combattre les ennemis de la patrie. Toutefois, jamais son esprit ni son cœur ne furent suffisamment chrétiens pour l’amener à renier un passé dont les enchantements voluptueux avaient laissé leur empreinte dans son imagination. Assu-
rément sa vie était en marche vers la lumière ; lui-même
un regard en arrière:
Me suis-je, comme je voulais, développé, haussé, totalement emloyé ? D’étape en étape, je distingue mieux au fond de mon être une ce oubliée, dédaignée, d’abord assoupie, mais accrue de toutes mes alliances ; j'entends un désir qui n’a pas eu sa part et qui chante . plus fort à mesure que tous les autres, rassasiés jusqu’à la satiété, se taisent. Cette voix profonde me hèle, réciame son ascension à la
vie.
« Pax aut Bellum! » m’a dit le solitaire de Monte-Oliveto. J'ai répondu: « Bellum ». Aujourd’hui, je connais la stérilité de ces
nent; je sais que, pour progresser, il faut s’associer avec un nombre de choses chaque jour plus considérable, prendre le pas avec tout e qui marche, trouver le rythme universel, cesser de s’opposer,
rès trente années, la voix du vieil homme s’est fait accueillir ; les cordes qu’elle devait frapper se sont mises à vibrer, et l’enthousiasme aui me disposait à une vie dangereuse se résout en une nos-
talgiaue aspiration à l'harmonie (1).
suite, avec enthousiasme, de la joie de lutter pour une
le reconnaissait déjà en cette page remarquable où il jetait
lumière et s’efforce myStérieusement de redresser le cours de ma
luttes, de ces heurts, où s’absorbe la jeunesse, et qui ne valent k qu’autant qu’un mariage, une alliance, une étroite union les termi-
etrouver l’unité dont nous sommes issus, où nous devons rentrer. .
Cette ascension se manifeste jusque dans le style de |
D 24 (1) La Grande Pitié des églises de France, p. 179. + 4
Sa LA I a ne caractérisé le style de ses pre miers ouvrages quand il a parlé de sa « chanson heurtée, elliptique » (1); plus tard, sa parole devient claire, ryth- mée et musicale comme la voix des grandes orgues; c'es ‘une harmonie wagnérienne qui, à mesure qu’elle se déploie, découvre de plus larges perspectives. Peu d’écri- Vains rappellent autant que lui le coloris et la sonorité de Chateaubriand, dont il est le fils spirituel à plusieurs titres ; tant il est vrai que le grand romantique domina de sa haute stature le dix-neuvième siècle littéraire et trans- | mit à ses brillants héritiers, qu’ils en fussent conscients où non, HPcIAue chose de sa sensibilité et de son génie.
E. XI | René Bazin (1853).
__ Biographie. — Né à Angers en 1853, René Bazin fit
ses études au lycée de cette ville, puis au collège Urbain Mongazon, dirigé par des prêtres séculiers. De santé 20 délicate, il a eu cette chance — et il s’en félicite — de
passer une partie de sa première jeunesse à la campagne :
| Je travaillais assez peu le De viris illustribus, mais j’apprenais ce
qui ne s’enseigne pas : à voir le monde indéfini des choses et à écou-
bite vivre. Au lieu d’avoir pour horizon les murs d’une classe ou
d’une cour, j'avais les bois, les prés, le ciel qui change avec les
heures, et l’eau d’une mince rivière qui changeait avec lui. Mes
amis s’appelaient le brouillard, le soleil, le crépuscule, où la peur E vous suit dans votre ombre ; les Heure: dont je savais les dynasties
Dés dans le mouvement de leur les gens de la terre qui sont
(1) Les Amitiés françaises, p. 230.
des silencieux pleins de secrets. Je me rappelle qu’à certains jours
mon âme débordait de joie, et qu’elle était alors si légère qu’elle me
paraissait prête à s'échapper et à se fondre dans l’espace. Je faisais ma moisson sans le savoir. Depuis, j’ai reconnu que la richesse d’impression amassée en ce temps-là est une provision qui dure (1).
Ces heureuses impressions d'enfance expliquent le frais réalisme qui fait le mérite de M. Bazin quand il touche aux choses de la campagne, et aussi cet optimisme avec lequel il juge les modestes héros de ses romans, ces types de braves gens que son enfance a côtoyés.
Il fit à Angers des études de droit et, peu de temps après son doctorat, fut nommé professeur à la Faculté de droit de sa ville natale.
Les débuts du romancier datent de 1883. Un journal royaliste, l'Union, publia Stéphanette, et Ma Tante Giron parut dans le Correspondant. M. Albert de Bersaucourt (2) a raconté comment Ludovic Halévy, ayant re-
marqué le talent qui s’annonçait dans ce dernier livre,
signala l’auteur aux Débats dont, à partir de ce moment, René Bazin devint un collaborateur très apprécié. Romans et récits de voyages se succédèrent nombreux et le renom de l'écrivain grandit. En 1904, Brunetière reçut à l’Académie française l’auteur déjà illustre de la Terre qui meurt et des Oberlé, qui y allait occuper le fau-
teuil d’Ernest Legouvé.
Les œuvres. — Ce fut sous le pseudonyme de Bernard Seigny que parut Stéphanette (1883), le premier roman de René Bazin. I] se distingue déjà par la simplicité et le naturel, et tous ses personnages — sauf l’ancien révolutionnaire Hudoux—sont sympathiques. Il fait bon vivre avec eux, les voir à l’œuvre, chacun dans
(1) Contes de Bonne Perrette, avertissernent. (2) René Bazin, p. 9 (Sansot).
la claire note de son caractère, avec leurs petits côtés qui
les découpent en vives silhouettes. M. Bazin nous assure
que l’histoire de Sféphanette n’est pas tout inventée par lui: |
Hudoux a vécu; j’ai vu dans mon enfance la rue de l’Aiguillerie, avec ses maisons anciennes, aux pignons pointus, aux façades décorées de croisillons de bois; et les paysages que je peignais, je les avais sous les yeux... Les chansons mêmes, je les avais entendues, et les récits de chouannerie qui m’avaient si souvent fait frissonner, . quand mon grand-père les chantait ou les contait, lui dont le père s'était battu en ce temps-là (1).
Les souvenirs d'enfance et les paysages familiers, qui ont inspiré ce premier livre, se retrouvent plus nombreux dans Ma Tante Giron (1886); lui aussi, est un petit roman simplement romanesque, où il n’y a pas, évidemment, grande profondeur de pensée ni psychologie extrêmement fouillée. De la gentillesse, de la fraf-
cheur, des personnages peu compliqués, dominés par le
portrait en bonne couleur d’une femme loyale, dévouée et quelque peu bourrue, dont la décision et l’honnête franchise finissent par abattre l’un après l’autre les obstacles qui séparent deux braves jeunes gens, bien faits pour s’épouser et vivre heureux.
Une Tache d’encre (1888) est une agréable lecture, une jouissance littéraire très douce et très pure. Une malencontreuse tache d’encre faite par un jeune avocat maladroit sur un incunable que lisait à la Bibliothèque nationale M. Charnot, membre de l’Institut, amène le coupable à faire une visite d’excuse et à rencontrer la charmante fille de ce monsieur. Evidemment — le lecteur le soupçonne du premier coup — l'avocat Fabien
{1) Stéphanette, avertissement de l’auteur, p. 7.
I ( uillard épousera M Chaernot, mais seulement tout à
urs smblaient écarter pour toujours cet heureux évément. Il faudra même l'intervention manifeste de la Bonne Fortune pour unir ces braves cœurs, et de fait elle ta range visiblement les événements pour leur ménager les entrevues les plus inattendues.
Cela, et le style un peu lâche, éloigné encore de la sobriété de la Terre qui meurt, montrent que le talent de Dour n’est pas encore à maturité.
Nous ne dirons pas la même chose de Madame Morentine (1893), où il y a beaucoup plus de fermeté et de profondeur. Un mariage, peu assorti, heureux d’abord,l puis assez pénible pour déterminer une rupture, se raccommode après une dizaine d’années, grâce à une jeune fille, Simone, qui sert de trait d’union entre son père et sa mère. La psychologie des deux âmes rerises par leur ancien amour, malgré les obstacles qui squ'au dernier moment tendent à exacerber la séparation, est admirablement étudiée, et il est peu de pages
M°° Corentine.
Simone, les ressources les plus précieuses de sa délicatesse : il excelle dans la création de ces caractères de jeunes filles toutes vibrantes d’ardeur et de spontanéité, < Fe et que la première touche du malheur trouve sérieuses et en | résolues au devoir.
= Des livres comme celui-là font appel aux plus nobles sentiments; ils montrent la nécessité du sacrifice et le nur de marcher droit dans la vie ; ils apprennent que le support mutuel est encore le in secret du bon-
n du roman, après beaucoup de péripéties, dont plu-
L'auteur a déployé, dans le portrait qu’il trace de
plus émouvantes que celles o préparent le retour de
ñ amener le calme et l'indépendance rêvés, devient souvent
ur dans le mariage et que la séparation, qui devait
une insupportable torture. Elles vivaient à l’abri, cenees de
M"° Corentine et sa fille, réfugiées à Saint-Hélier où,
avec le mince capital de la dot restituée, elles avale 0
réussi à se refaire une petite fortune. Mais étaient-elles heureuses ? x
C'était l’exil, en somme, et presque le désert, cette vie à Saint
Hélier. Il était facile de voir que l’appartement ne recevait pas de
visites, qu’il abritait des existences et non une famille. Quelque
chose y manquait : la présence d’un homme, ou du moins ces por-
traits, ces photographies souvent communes, jaunes, presque ridi- ; .
cules, mais qui disent le passé honorable, et reconstituent l’ensemble providentizl autour de la veuve et des orphelins.
Et encore :
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DE af
Pas une rumeur ne montait de la ville. Jusque dans la chambre sn
close une sorte d'humidité énervante et malsaine se glissait. Oh! cette brume jersiaise, comme elles étaient lasses de la respirer! Et voilà, que, dans l’universelle torpeur du soir, les cloches d’un temple à
voisin se mirent à carillonner. Elles chantaient bien, alternant ou fondant leurs sons qui s’atténuaient dans l’air humide et arrivaient
comme une musique, comme un de ces appels imprévus de la vie extérieure qui rompent le rêve.
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Madame l’Héréec posa un coude sur le bois du métier, et regarda
sa fille qui lisait. Ses pensées l’avaient sans doute conduite vers des lointains douloureux de passé ou d’avenir.
— Ma Simone ! dit-elle tendrement. À La jeune fille leva les veux et sourit. C'était sa réponse accou-
tumée aux avances maternelles. Elle souriait, et toutes deux repre-
. naient leur travail, s'étant dit, une fois de plus, qu’elles s’aimaient
Seulement, il y a des jours où cela ne suffit pas (1).
Il y a des jours où cela ne suffit pas, parce qu’elles se sentent reprises par le passé et que la mère, anxieuse, se demande si le sentiment caché que sa fille entretient
pour le père ne va-pas la détacher d'elle.
(1) Madame Corentine, p. 21 (Calmann-Lévy).
Concurremment avec les romans René Bazin publie des relations de voyage, car il pérégrine partout et, sans étalage d’érudition, raconte ce qu'il voit et ce qui lui arrive. Cette même année 1893 voit paraître Sicile ; puis 1l visite l'Italie, l'Espagne, l'Orient, le Sniizberg, observant le monde comme il a contemplé les paysages de son milieu natal, comme il regardera les tableaux dans ces Notes d'un amateur de couleurs qui figurent de temps en temps au Journal des Débats. Et les carnets de route s’échelonnent: coup sur coup paraissent Les Italiens d'aujourd'hui (1894), Terre d’Espagne (1895), En Province (1896), charmantes études qui préparent l’admirable panorama ce la « douce France », Croquis de France et d'Orient (1899), et Nord-Sud (1913).
Mais le voyageur est loin d’atteindre la réputation du . conteur. Beaucoup ignorent les Croquis italiens qui font leurs délices des Contes de Bonne Perrette (1897), et ceux-ci méritent bien cet honneur. Quel charme dans ces histoires si finement racontées, fleurant bon les souvenirs d’une enfance vécue au grand air et au grand soleil! Ici surtout on se rend compte de ce que Bazin a gagné à vivre en contact direct avec la nature, à se familiariser avec la faune et la flore des champs et à admirer ingénument les aspects variés du ciel et des campagnes, avant que les livres ne lui eussent appris la poésie des choses.
C’est encore un beau caractère de jeune fille qui nous est révélé dans De toute son âme (1897). Une petite modiste de Nantes, Henriette Radiot, gaie et active, aux prises avec les grosses difficultés de la vie, refuse de répondre à l’amour d’un batelier de la Loire, parce que les misères du peuple ont attendri son âme généreuse et que, pour les soulager, elle veut se faire religieuse. Peutêtre la genèse de cette vocation est-elle un peu brusquée :
la piété proprement dite ne semblait pas avoir grande
place dans la vie si préoccupée de cette jeune ouvrière,
et ses soucis habituels ne la portaient pas dès l’abord à s’apitoyer sur le sort des plus malheureux qu’elle. Il faut noter toutefois son dévoñment pour une misérable inconnue tombée bien bas, dont elle se fait l’amie, pour la rele- . ver de l’abjection physique et morale. Meurtrie ellemême par la vie, mais toujours pure, c’est « de toute son âme » qu’elle va épandre sa pitié sur les miséreux. :
Voyez la délicatesse et l’aisance ce style avec lesquelles M. Bazin nous présente, au cébut du roman, sa modeste, héroïne :
Elle était de ces ouvrières fines, souples, toujours pressées qu’on rencontre le matin, dès huit heures, deux par deux, trois par trois, filant sur le trottoir, vers l’atelier de la couturière, de la modiste. Un rien les habiile, parce cu’elles sont jeunes, — que deviennent les vieilles dans ce monde-là ? — et ce rien est délicieusement chiffonné, parce qu’elles ont des doigts d'artistes, un petit goût à elles, et vingt modèles à copier. Quand elles ont passé, la rue perd une grâce. J1 y en a qui toussent et qui rient. Elles sont du peuple par le geste quelquefois, et toujours par leurs mains piquées, par l’ardeur fiévreuse et la vaillance de leur vie ; elles n’en sont ni par leur métier, ni par le monde où leur esprit pénètre, ni par les rêves qu'il ieur donne. Pauvres filles, dont la mode affine le goût et désoriente l'imagination ; qui doivent aimer le luxe pour être habiles ouvrières, et sont par là plus faibles contre lui; guettées à la sortie de l’atelier, considérées comme une proie facile à cause de leur pauvreté élégante et de leur liberté nécessaire, entendant tout, voyant le mal d’en bas et devinant celui d’en haut, ressaisies par l’étroitesse de leur condition quand elles rentrent le soir, et toujours comparant, qu’elles le veuillent ou non, le monde qu’elles habillent avec celui d’où elles sortent. L'épreuve est dure, presque trop, car elles sont jeunes, délicates, aimantes, et plus que d’autres sensibles à la caresse des mots. Celles aui résistent ont vite pris une dignité - à elles, une indifférence voulue, de regard, qui est-une défense, une allure vive qui en est une autre, Henriette Madiot était de celles-là. Elle avait reçu beaucoup d’hommages, et s’en défiait (1).
Avec la même grâce, Bazin décrit cet atelier de mo-
(1) De toute son âme, p. 3 (Calmann-Lévy).
ee
description technique d’un Zola dans le Rêve, dont l’ate-
lier de broderie est un tableau sec et raide à côté des
coups de pinceau si allègres et si justes de notre conteur.
Ce dernier réalise admirablement l’union de l’ idéal et de la réalité.
Il fait aussi œuvre sociale: des livres comme celui-ci
travaillent efficacement au rapprochement des classes:
3 ils montrent aux riches les trésors de beauté morale et de dignité que peut contenir une âme d’ouvrière; ils excu-
; sent jusqu’à un certain point les défaillances de pauvres
Fe. gens, si exposés aux tentations et, par leur éducation à
l'aventure, si peu préparés à la résistance.
Le talent de M. Bazin arrive à sa pleine maîtrise dans La Terre qui meurt (1899), qui pourrait bien être le
Le sont succédé de père en fils dans la ferme de la Fromentière, située en Vendée. Le chef actuel, Toussaint
que, malgré la dureté des temps, il estime le meilleur du monde, et toujours fidèle à la bonne terre qui le fait vivre. Son aîné, Mathurin, un fort gaillard qui ne re- chigne pas au rude travail, a hérité de l’attachement de
ferme, quand un accident le rend infirme pour la vie et par surcroît jaloux et méchant. Alors successivement le + père Lumineau repose tous ses espoirs sur ses deux
troisième, André, revenu plein d’ardeur de l’ armée, se | dégoûte peu à be de ce travail trop ingrat et s’enfuit un
oc. distingué contraste avec de ue de la.
chef-d'œuvre de ses romans. De tout temps les Lumineau 4
Lumineau, est un beau type de métayer, fier de son état
ses ancêtres à la campagne. Îl représente l’avenir de la
autres fils, mais François n’a pas le cœur à la besogne et : se laisse tenter par la vie facile et médiocre de la ville ; le
vieille trempe. . 5 È
IH n’a + qu’un moyen de sauver la métairie et il s La résigne à l’employer, bien qu’autrefois il ait tout fait pour l’écarter. C’est de permettre à sa fille qui seule lui reste, d’épouser son Jean Nesmy : elle s’était promise à lui malgré tout son entourage, et le père a chassé de la métairie ce valet de ferme qui avait osé pousser l’ambition jusqu a offrir ses « amitiés » à la fille d’un métayer. En tout cas, ce Jean Nesmy est un beau gars, franc et travailleur, et surtout il « aime la terre » comme un Lumineau d
ce aa
On le voit, la « terre » occupe ici le premier plan. Elle fait le fond de toutes les conversations ; elle est toujours h présente à la pensée de ces hommes, qu’ils y trouvent eur joie ou qu’ils la prennent en dégoût et songent à la quitter. C’est elle qui donne à ce beau roman son unité admirable et aussi sa poésie. de
Avec quel art René Bazin fait ressortir la beauté de la. campagne et la dignité virile de ces braves paysans, qui ont gardé l’amour de leur état! On pourrait citer vingt scènes pittoresques de plein air ou d'intérieur de ferme, qui inspirent de Îa sympathie et de l'estime pour la vi simple et belle des terriens. Voici le labour, auquel assiste l’infirme, qui veut du moins suivre comme il peut l’activité de la métairie :
Un coup de fouet fit plier les reins à la jument de flèche; les
quatre bœufs baissèrent les cornes et tendirent les jarrets ; le soc,
avec un bruit de faux qu’on aiguise, s’enfonça; la terre s’ouvrit, brune, formant un haut remblai qui se brisait en montant et croulait
sur lui-même, comme les eaux divisées par l’étrave d’un navire.
| Les bonnes bêtes allaient droit et sagement. Sous leur peau plissée