‹ RomanciersChapitre 50 sur 69 · JM M ST TT ROMANCIERS: OR RO · texte numérisé non relu

JM M ST TT ROMANCIERS: OR RO

d’un frémissement régulier, les muscles se mouvaient sans plus de travail apparent que si elles eussent tiré une charrette vide sur une

route unie. Les herbes se couchaient, déracinées: trèfles, folles

avoines, plantains, phléoles, pimprenelles, lotiers à fleurs jaunes déjà mêlées de gousses brunes, fougères qui s’appuyaient sur leurs

palmes pliées, comme de jeunes chênes abattus. Une vapeur sortait

du sol frais surpris par la chaleur du jour. En avant, sous le pied des animaux, une poussière s'élevait. L’attelage s’avançait dans une

auréole rousse que traversaient les mouches. Et Mathurin, à l’ombre

du cormier, regardait descendre avec envie le père, lé frère, la jument grise, et les quatre bœufs de chez lui dont la croupe diminuaïit sur la pente (1).

Cependant, le tableau n’est pas idéalisé à plaisir. La dureté des travaux et l'incertitude de leur rendement sont loin d’être cachés dans ce roman, dont le titre lui-même indique suffisamment qu’il étudie une crise grave de l’agriculture. Mais, sans faire une idylle champêtre à la George Sand, le romancier lutte ici très efficacement contre la plaie sociale de l'attraction des « villes tentaculaires » et de l’abandon des campagnes par les châtelains toujours absents et par les fils et les filles des paysans. Ni lui, ni ses personnages ne font des discours ni ne développent des thèses : Ia conclusion ressort tout naturellement d’un récit où idée, description et narration sont Si admirablement dosées qu’on a l'impression de la perfection.

Il y a une analogie lointaine entre la Terre qui meurt et Les Oberlé (1901), le roman de l’Alsace. Là, le vieux

métayer assistait impuissant à l’abandon de la terre par

ses fils ; ici le grand-père, Philippe Oberlé, patriote irréductible, lutte contre la germanisation des siens et symbo-

lise la vieille Alsace toujours en révolte contre l'invasion.

Son fils et sa petite-fille représentent les résignés, mais

(1) La Terre qui meurt, p. 94 (Calmann-Lévy).

Vars

:é RENÉ BAZIN | ‘305708 dans l’âme de son petit-fils, qui cependant n’a connu la | guerre que par oui-dire et dont l’éducation fut allemande, Chante la vieille chanson de la France. On conçoit les conflits qui surgiront dans cette famille quand des fiançailles vont se conclure qui, fatalement, révolteront le sentiment du père ou celui du grand-père. Et cette division d’un famille en deux partis est inévitable, bien que tous les antagonistes soient de braves gens qui font chacun leur devoir comme ils le conçoivent. Malgré les ruines qui s'accumulent, rappelant la catastrophe finale de la tragédie antique dominée par la fatalité, il y a quelque chose qui atténue la tristesse du dénouement, c’est la résurrection de l’idée de patrie dans la jeune génération, dont l’enthousiasme ne le cède en rien à celui des ancêtres qui ont vécu les temps de liberté.

Plus poignants encore sont les deux romans suivants

Donatienne (1093), et l’Isolée (1905), qui nous décou-

- vrent deux aspects bien différents de la misère morale. Le premier nous fait assister à la dégradation d’un

Pauvre ménage ouvrier, qui s’en va à la dérive après : l’engagement de la mère comme nourrice à Paris; le second nous dépeint la dispersion lamentable d’une com- Mmunauté religieuse à la suite des persécutions légales, et la chute pitoyable de « l’isolée », dont la sainteté, privée de l'appui de ses sœurs, sombre dans la corruption du milieu où cette pauvre âme avait cherché un refuge (1).

Ces deux livres sont assez pessimistes. Une bonne

part de tristesse aussi dans le Blé qui lève (1907), mais du moins, sur ce monde de misère, brille une étoile annonciatrice de l’aurore.

} Le sentiment de la justice a déterminé un pauvre

M ———— (1) Voir, pour l’analyse de:l’Jsolée, Religion et Littérature, p. 111.

ut ds Éneterune AE a fe revendications de ses compagnons se corsent de voies de fait et qu’il sent la montée de l’injustice et de la haine, son âme se révolte et il désapprouve ouvertement. La vengeance ne

tarde pas. Le « traître » est battu et gravement blessé. Alors Gilbert voudrait se replier sur ce qui lui reste de famille. Il se rend à Fonteneilles, mais sa fille dépensière et coquette, qui a épousé un fainéant, ne voit dans son père que le journalier à exploiter. Encore une fois Gilbert

est obligé de partir, parce qu’il n’a pas voulu coopérer à une injustice, et il s’en va mener en Picardie la rude vie

de bouvier. Isolé, inconnu, il y rencontre la tentation. Heureusement la femme douce et forte qui en est l’objet . l’arrête à temps. Alors honteux de lui-même, désemparé,

il songe au suicide, quand lui revient le souvenir du seul ami qu’il ait rencontré en ce pays étranger, un boucher belge ; celui-ci l’encourage, l’entraîne à une retraite à Fayt-Manage. Gilbert se convertit, revient à Fonteneilles

Comme le jour défaillait, il fit du regard le tour de la colline ronde où il allait recommencer à travailler demain. L’herbe était belle. Les jachères attendaient la charrue. En maïint endroit, au-

reprendre, avec une âme renouvelée, la vie dure mais désormais sereine de domestique de ferme :

dessus des terres brisées, le froment levait sa pointe verte. Gilbert :

se dévouvrit, et il dit:

— Peu importe à présent d’habiter chez les autres, peu importe |

le chaud, le froid, la fatigue ou la mort: j’ai le cœur en paix.

H sentait une grande joie vivante monter d’elle-même dans son cœur renouvelé.

Et il dit encore:

: — Je suis vieux, et cependant, voilà que je suis heureux pour la première fois (1).

(1) Le Blé qui lève, p. 385 (Calmann-Lévy).

je ne sais s s’il ne donne pas mieux l'impression de la \ vie, réelle. |

Rien de livresque : la beauté des forêts et des campagnes, le travail du bûcheron et du laboureur sont observés directement et décrits sans recherche. Que de

pages émouvantes aussi, qui saisissent l’âme par la gran:

deur du sentiment, ou l’abattent sous l’impression de l’ingratitude des hommes et de l’inutilité de l’effort! Mais ce dernier sentiment n’est jamais que passager, car le ton général du livre et surtout sa conclusion sont . très encourageants. La conversion de Gilbert Cloquet est le « blé qui lève », la première poussée de l’ouvrier français vers le relèvement dans la vérité et dans la charité.

Un tout autre milieu est étudié dans La Barrière …

(1910), et c’est ainsi qu’un romancier se renouvelle constamment en changeant d’horizon. Ce beau roman … théologique déroule devant nos yeux un double drame, … qui n'est qu'un double cas de conscience. L’un pose le

catholicisme en face du protestantisme anglais; l’autre

met aux prises le catholicisme complet, pur de tout alliage, et cette demi-religion mondaine qui, avec quel-

ques pratiques extérieures, se croit en droit de faire des …

concessions à l'ambition, à la vanité, au plaisir. Dans les deux cas, la vérité triomphe, non sans déploiement d’héroïsme ni sans un déchirement atroce des cœurs (1).

Davidée Birot (1911) nous révèle la psychologie d’une institutrice laïque, irréprochable dans sa conduite,

(1) Voir une analyse plus détaillée dans Religion et Littérature,

a ® A CNRIE VE x

sincèrement dévouée à ses élèves et qui se préoccupe de faire quelque bien dans le village perdu où elle est ad-

jointe.

Mais ses bonnes intentions sont mal interprétées par

| Ja directrice de l’école, qui la trouve trop idéaliste, et par

l'inspecteur qui fait sur elle des rapports défavorables. A elle qui a été élevée sans principes religieux et qui enseigne à ses élèves une morale laïque et conforme au

programme officiel, on reproche d’être cléricale parce

qu’elle a échangé deux phrases avec le curé, lors de l’enterrement d’une de ses élèves.

La morale officielle — comment ne pas s’en rendre compte bientôt? — est de nulle efficacité dans les circonstances difficiles de la vie. Désemparée, Davidée se tourne peu à peu vers la prière, et nous assistons à l’ascension lente vers Dieu d’une âme pure et bien intentionnée. Si, à la fin du volume, sa conversion et celle, plus laborieuse, d’un homme farouche à qui elle s’est

intéressée et qui aspire à monter avec elle, sont encore

loin d’être complètes, nous comprenons qu’elles sont en bonne voie. Et du moins, à travers tout le roman, nous avons touché du doigt l’inanité de cette morale, qui prétend se passer de Dieu, et son impuissance à nourrir les âmes qui ont soif d’ordre et de certitude.

Beau plaidoyer en faveur de la morale chrétienne ! Ce qu’ily a de plus admirable, c’est sa délicatesse et sa discrétion. L'auteur touche aux plus grands problèmes et aux déchéances les plus lamentables ; il n’a pas cher-

ché à atténuer la hideur morale du milieu où vit Davidée

Birot. Mais il sait reconnaître Îe bien caché qui s’y opère, et il a donné à son héroïne cette bonté naturellement chrétienne, qu’on ne s'attendait pas à trouver chez

l'élève d’un enseignement normal athée. Sa démonstra- tion en est d’autant plus insinuante. D’ailleurs la thèse est plutôt suggérée que démontrée, mais elle l’est avec une habileté et un tact qui font plus d’effet que si la manière de l’auteur était agressive.

Davidée Birot, dans l'incertitude de son devoir, consulte le gros calepin, qui contient les notes prises autrefois au cours de Mademoiselle Hacquin, professeur de psychologie à l’école normale :

De sa main, habituée aux feuillets, elle tourna des pages et des. pages d’une écriture nette, où les pleins étaient appuyés et les déliés très légers, d’une écriture personnelle et forte. Elle lut :

. « Est moral dans une société, ce que cette société exige... La morale, dans son origine, constitue un phénomène social. Elle dépend des sociétés, de telle société qui peut rejeter certaines de ses habitudes anciennes. »

Davidée s'arrêta, émue d’une angoisse subite. Comment, c'était cela ? Elle avait vécu d’une pareille doctrine ? Faire comme tout le monde, voilà ce qu’on lui avait enseigné! Et on avait appelé cela. une morale? Elle avait cru avoir une morale? En fait, non, elle avait vécu autrement, d’après des exemples d’honnêteté, de droiture, ceux de la maman Birot, du père quelquefois, de quelques êtres qu’elle savait justes. Mais eux-mêmes, ces modèles secrets, où avaient-ils puisé? Ils n'étaient meilleurs que parce que, dans les occasions difficiles, ils se séparaient de la lâcheté commune. De quelle doctrine insuffisante l’avait-on armée, de quelle déraison ? Suivre d’autres faïblesses, d’autres incertitudes, d’autres hommes et d’autres femmes, qui cherchent et se contredisent, et qui cèdent presque tous au conseil de l’attrait! Avoir pour soi l’opinion d’aujourd’hui et l’avoir contre soi demain, et, pour le même acte, être approuvée hier et biämable aujourd’hui! Quelle morale était-ce là ! I1 semblait à la jeune fille qu’elle venait d'ouvrir un coffre où elle avait naguère enfermé une fortune, et qu’elle ne trouvait plus rien de son trésor (1).

Puis elle est mise en présence de la morale chrétienne et du surnaturel. Une pauvre vieille qui souffre beaucoup

(1) Davidée Birot, p. 107 (Calmann-Lévy).

donne l’exemple de l’héroïsme chrétien, et cela la fait léchir. La petite Anna, son élève malade et qui va

eu. Elle esquive la réponse, mais le soir, dans le cahier vert où elle note ses ne elle se reproche sa

lle a cherché un appui. Elle a voulu savoir s’il y a un consolateur, un lendemain à la vie qu’elle sent s'échapper, et elle m’a choisie pour donner la réponse. Je suis sa maîtresse. Il n’est pas possible

mieux afin de souffrir mieux. Elle avait préparé la question ; elle y songeait, tandis que je l’entretenais d’autre chose. Et elle n’a pas eu de réponse. J’ai eu peur de dire non; je n’ai pas été assez brave ou assez apitoyée pour dire oui. Je lui ai dit de prier, parce que cela ne compromet rien. Prier qui? Devant la grande peine, j’ai eu la moitié de la réponse d’une chrétienne que je ne suis pas. Pauvreté! Contradiction! Mais pauvreté surtout! Petite. malade, tu avais cru à la fontaine; je suis sans eau; je suis de la boue desséchée, de Ja pierre friable, comme les buttes d’ici, où ce qui désaltère le monde, l'espérance, est tout de suite tarie. Je n’en garde qu’un peu, pour moi, et qui s’évapore vite. Je ne sais pas ce que je suis __ venue faire en ce monde. Et depuis que je suis mêlée à la vie réelle je vois qu’il n’y a point de science égale à celle-là. Tout est là: savoir de quoi nous venons, et à qui nous allons. Je ne sais pas. Ma petite amie s’en ira. Elle fermera ses yeux verts. Je n’aurai pas répondu à la question qu’elle avait préparée.

dans ma classe et dans celle de mademoiselle Renée, après quelques

miers. De quelle force les aurai-je munies ? Je ne sais pas. Je doute, ce soir, de moi, et d’elles. Je me demande si je n’aurai pas appe-

misère matérielle (1).

fouillée. René Bazin a étudié le fond de ces âmes, si nom- breuses en France, qui, vivant encore d’une atmosphère

# | (1) Davidée Birot, p. 134.

Voilà trois ans que j’enseigne. Ces petites, quand elles auront passé q

Tout cela est d’une psychologie très juste et très

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que la maîtresse ignore s’il y a un paradis ? L'enfant voulait croire

années, deviendront femmes d'ouvriers, de journaliers ou de fer- |

santi des cœurs et fourni de la pauvreté morale au monde de la

: philosophique : elle tient debout aussi longtemps que to

* malsains. Toutes les beautés, toutes les gloires de la

chrétienne, essayent de construire une morale purement

réussit, mais s'écroule au premier assaut des tempêtes de la vie.

La même année paraissait en volume, sous le titre La douce France (1911) une série d’articles qui avaient obtenu un grand succès dans l’Echo de Paris. Quel beau . recueil, plein de grande et sereine poésie! Ecrit pour les enfants de France, il mérite de devenir classique et d’être leur livre de lecture national. Livre ému et émouvant, gonflé de patriotisme et de nobles sentiments, épopée de la France, bien fait pour inspirer aux jeunes l’amour de leur pays, il plaira peut-être davantage encore aux vieux, qui en goûteront plus consciemment l’art et la saveur.

Voilà bien la physionomie de la France vue d’un œil optimiste, qui s’attarde à regarder ce qu ’il y a de beau et de bon chez elle et se détourne des spectacles tristes et France y rayonnent, les grandes, comme Jeanne d'Arc, Pasteur, les héros de l’Afrique équatoriale ou de l’Indo- Chine (1), et les modestes, comme le dévoñment des … religieuses, le labeur calme et tenace du paysan français, les familles de vieille souche chrétienne qui vivent dans le devoir effacé, et tous les bons vieux métiers de France! Ces derniers, parmi un fouillis de justes observations, forment un tableau poétique et réconfortant. Les enfants

. qui liront cela garderont le goût du métier paternel.

Chargé d'art sans en paraître lourd, écrit en un style classique d’une simplicité et d’un relief admirables, ce livre a quelque chose de fort et de doux, de fier et de

(1) Les héros de la grande guerre ont trouvé leur place dans une . nouvelle édition.

délicat, qui fait honneur au talent et au cœur de celui qui

l’a offert à sa patrie. Et nous souhaitons à notre petite Belgique un écrivain de chez nous qui nous dépeigne

avec cette perfection la physionomie de notre belle patrie, nos richesses naturelles, nos ressources morales et nos gloires nationales : c’est le fond qui manque le moins! Après avoir invité ses jeunes lecteurs à jeter un coup d'œil d'ensemble sur la carte de la France, René Bazin

leur dit ceci, qui montre bien l'esprit de tout ce

volume :

Feuilletez encore votre atlas. Comparez la carte de France avec celle des autres pays. L'Italie a une longue étendue de côtes, et des ports, et des golfes, mais tous sur la même mer; elle est soulevée: où son milieu par la chaîne des Apennins; on n’y rencontre pas cette proportion si remarquable chez nous, entre la montagne et les plaines. L’Autriche n’a qu’une fenêtre sur l’Adriatique ; l'Allemagne que des côtes basses, froides et grises. Et si vous m’opposez que l’Amérique du Nord, plus grande que toute l’Europe, sépare deux océans et ne manque ni de beautés naturelles, ni de la variété des. climats, je vous répondrai qu’elle n’a point de passé et que nous en

avons un.

I. faut être fier d’appartenir à une nation de vieille civilisation et de vieux renom, qui a donné tant d'exemples de sainteté, de courage militaire, de travail, de génie dans les arts et dans les sciences, de charité dans la vie. Notre sol est couvert de monuments bâtis par nos artistes pour exalter cette noblesse de la race. On ne citerait guère une commune de France où quelque grand personnage n'ait vécu où passé. Là même où l’histoire n’a retenu aucun nom, il faut que vcus vous souveniez à sa place. Elle n'a pas tout dit. Dans le même paysage où vous vivez, enfants, presque toujours vos parents ont vécu, non seulement ceux que vous avez pu connaître, mais ceux qui respiraient, parlaient et songeaient au dix-huitième siècle, au quinzième, au treizième, et plus loin encore dans les âges écoulés. Eux aussi, ils ont été associés à la grandeur française. Quelle part y prenaient-ils ? celle de la tâche quotidienne. Les hommes gagnaient le pain de la famille ; les femmes tenaient le ménage ; ils obéissaient à la loi de Dieu; ils ne causaient ni trouble dans l'Etat, ni préjudice à leurs voisins ; et cela suffit pour faire une vie admirable, utile à l'entourage et à toute la nation. Ils ont contribué à.

l’ordre, à l’aide fraternelle, à l'excellence du métier, à la richesse

commune. Ne doutez pas, s’ils ont eu l’occasion d’un dévouement —

difficile, dans un danger public, qu’ils ne l’aient acceptée et comme il le fallait. Mais leur soumission à la loi de leur état, le progrès de : leur expérience, leur âme tout ennoblie par l’idéal d’un ciel à gagner, la famille qu’ils élevèrent pour les continuer : voilà de quoi furent faits les services certains qu’ils rendirent au pays. Par eux, Ja France fut soutenue et accrue. Vous pouvez dire, quand on vous parle des chansons de l’ancienne France : « Nos grand’mères les ont

chantées » ; quand on vous parle de ses batailles : « Nos grand-pères

les ont combattues »; quand on vous parle de ses douleurs : « Nos grands-parents en ont pleuré »; quand on vous parle des vertus de la race : « Ils les avaient » ; quand on vous parle de la France généreuse, courtoise et fière, vous pouvez répondre : « Ils l’ont faite ! » La terre où vous vivez, enfants, est pleine de ces souvenirs, qu’elle soit du nord ou du midi. Elle a d’autres beautés, comme je l'ai montré, mais celle-là les dépasse toutes (1).

C’est encore la « douce France » qu’on retrouve dans les œuvres de guerre de René Bazin, et on l’y reconnaît d'autant mieux qu’elle est aux prises avec la rude Allemagne. La Closerie de Champdolent (1917) est l'histoire d’un homme coupable d’un acte de violence, et qui se réhabilite durant la guerre par son courage. Roman d’une belle unité, où la vie du paysan breton, un peu idéalisée sans doute, est rendue avec simplicité et finesse.

Beaucoup plus touffu, le roman des Nouveaux Oberlé (1919), dont le fond est l'étude de l’âme alsacienne, est devenu, par les déplacements des personnages, une représentation de la guerre dans ses principaux aspects : les fronts de la Marne, de l’Yser et de la Russie, les ambulances, l’évacuation des territoires envahis, la répercussion des défaites et des victoires dans les familles de l'Alsace et de toute la France. Les scènes de la grande tragédie se déroulent autour des

(1) La douce France, p. 4 (de Gigord).

llemagne, épris de la France, se donnent à elle d’emblée avec enhousiasme, et dont les autres, détestant les Germains autant que les premiers mais manquant de confiance dans la victoire française, visent surtout à être «pratiques », à tirer de la situation créée par la guerre le parti qui leur paraît le moins risqué pour leur avenir et pour celui de l’Alsace.

toute son acuité: faut-il obéir à l’ordre de mobilisation

node l’Allemagne, ou bien déserter pour s'engager dans

l’armée française ? Les deux frères prennent des routes opposées, jusqu'à ce que celui qui avait obéi aux Alle- mands et pris part à la campagne de Russie est envoyé au front français, et devant Reims, écœuré de la brutalité de ses chefs, décide de déserter à son tour au péril de Sa vie. Du fond des tranchées allemandes, Joseph Ehrsam dirige sa lorgnette vers la cathédrale de Reims : ET Ehrsam laissa s'éloigner l'officier, et revint à la place qu’il avait d’abord choisie. Irrité des injures de Gervasius, il était plus encore

irdigné des propos que le capitaine avait tenus contre l’église de France, contre les chefs de la France, contre tout le peuple qui avait

cathédrale, blanche dans le matin clair. Il la regardait, et il pensait : Voilà donc ce qu'ils visent. Ces hommes, quand ils sont devant un chef-d'œuvre ont le sentiment de l’ infériorité de leur culture, et la

Fe is tirent contre l’histoire de France dont la leur est jalouse, Beaux évêques, princes, rois, vous êtes pour eux des ennemis, à cause de votre gloire encore vivante. On ne sait plus tous vos noms, chez vos neveux: mais la liste de ces proscrits de pierre, l'Allemagne l’a ne … dressée, elle l’a apprise par cœur. Faudra-t-il que j’assiste à cette a 4 "exécution, moi, le fils de ce brave homme qui ne pouvait pas seulement entrer sur la terre de France sans lever son chapeau devant

frères Ehrsam, types représentatifs de la double tendance s fils d'Alsace, dont les uns, irréductibles ennemis de

Dès les premières pages, le problème se pose dans.

élevé cette merveille et abrité là ses plus grands souvenirs autour + de son Dieu. Il se sentait maintenant plus fortement attiré par la

rage les prend de détruire le témoin. Tu peux tout craindre, Reims ; ;

LAS 2 sus > ME : Br les arbres, les sources d’eau vive, les champs, les pauvres choses de ce pays glorieux ? Est-ce que je peux continuer de faire partie d’une armée qui déteste Hugues Capet, Clovis, Charlemagne, Jeanne la Pucelle, l’ampoule de l’huile sacré? Non, je ne resterai. pas » (1). :

Et quand les deux frères se retrouvent, Joseph ne peut s'empêcher, malgré son amour pour la France, dont il vient de donner une magnifique preuve, d'exprimer ses appréhensions au sujet du sort que les Français feront à l'Alsace reconquise : d CASE ESS

— J'ai peur qu’ils ne viennent abîmer les âmes des enfants de chez nous, comme ils ont fait chez eux. Est-ce que tu les vois chassés d'Alsace, nos frères de Marie? Nos religieuses de Ribeauvil qui tiennent tant d'écoles? Nos braves instituteurs alsaciens, qu sont loin d’être des athées et qui ont gardé le crucifix à la plac d'honneur ? Dans ce doute-là, l'âme alsacienne vit entre l'amour € la crainte. Ah! mon frère Pierre, toi excepté, l’Alsacien avec sor air bon enfant, est méfiant. Si ce que les Allemands ont toujours dit, Re que nous serions persécutés à cause de notre religion, le jour où nous serions rattachés à la France, si cela allait être vrai? Ca

— Non, les Français ne nous feront pas ce cadeau de bienvenue !

— S'ils le faisaient... Nous avons tenu quarante-sept ans contre le Boche : contre ceux qui menaceraient la foi, nous tiendrions cent ans !

— Pas besoin. Ils ont donné leur parole: le Président, Joffre, d’autres encore, des grands. É

— Tu te fies aux paroles ?

— À celles-là, oui: c’est la France qui les a dites. Tu pourrais me rappeler bien des mesures de persécution qu'ont prises les homme qui la mènent. Je sais, je sais : ne t’agite pas inutilement... Ils on fait du malsils n'ont pas compris leur propre pays : mais ils ne l’on pas plus décatholisé que les Allemands n’ont défrancisé l’Alsace. Je l’ai connue peu à peu, la France, et, comme il arrive à tous les passants, j'ai aperçu d’abord celle qui n’est pas la vraie. Tu vois comme elle se bat, la France: si tu la voyais prier, et donner ! Tu Jui rendras justice, un jour, tu abandonneras même cette idée que

‘ Ja France a bien de la chance de nous reprendre, nous Alsaciens, -. nous Lorrains. |

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(1) Les Nouveaux Oberlé, p. 441 (Calmann-Lévy).

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— L’as-tu assez répété, pourtant ? L'ai-je entendu, ce refrain-là ? Tu te démens.

— Je me corrige. Il y a du vrai là dedans, mais la plus grande vérité, c’est que l’Alsace et la Lorraine seront trop heureuses de

retrouver le cœur de la France, où vivent les mots de la vie éternelle.

— Lesquels ?

— « Je crois en Dieu! »

— Toujours l’homme enthousiaste !

— Oui, je le suis, parce que je l’ai comprise, celle que les nations ont regardée comme une marchande de modes et de plaisirs, et qui n’est, à vrai dire, qu’une sainte femme mal mariée. Et puis, vois-tu, en triomphant, la France va rentrer dans la voie de son histoire : elle est faite pour combattre la brute et relever l’idéal. Je ne dis pas que les Français ne se disputeront plus, mais la victoire va changer les thèmes (1).

Beau et émouvant roman, évocateur de tous les souvenirs de la guerre, les tristes et les glorieux, les glorieux surtout, car René Bazin reste fidèle à sa résolution de ne rien cacher, mais d'appuyer de préférence sur ce qui élève les âmes. N'est-ce pas la mission de l’art et de la littérature ? Et le plus beau titre de gloire de René Bazin n'est-il pas de n’y avoir jamais failli ?

Appréciation générale.— Voulons-nous connaître la méthode de composition de René Bazin? Nous n’avons qu’à prendre le recueil de conférences intitulé Questions littéraires et sociales (1906) où, parlant du roman, du peuple, de la jeunesse, du bien à faire autour de soi, il

4 >: . . LA - A révèle les beaux sentiments qui le poussent lui-même à écrire. Il y raconte la genèse de De toute son âme et de Donatienne et montre que le roman part de « la vérité que l’écrivain veut souligner, la situation qu’il veut exposer » :

À peine s'’est-elle formulée dans la pensée et déjà les lignes générales du roman sont arrêtées. D’un mouvement qui semble instinctif,

(1) Les Nouveaux Oberlé, p. 509.

elle marque tous les rôles de premier rang, tous les principaux personnages à venir (1).

Et le romancier nous indique que, pour la mise au

point, l’approfondissement des caractères, la combinaison des scènes, la création des personnages accessoires que l’idée maîtresse n’a pas nécessairement évoqués, il préfère au travail suivi et régulier, la méthode plus vagabonde et plus lente « de ne point hâter l’œuvre à venir, de n’y penser que rarement avec application et d’y

songer toujours ». C’est « la période d'amour, parce que

l’amour est seul créateur » (2). On voit combien, avant 1a rédaction, l’esprit et le cœur du romancier ont müri lentement le sujet et en ont construit l’armature.

Plus loin, parlant du roman populaire, il trace les grandes lignes de son propre idéal :

Toute œuvre populaire, et on peut dire toute œuvre de grand art, est une œuvre d'éducation et d’ascension. Toute littérature qui voudra mériter le beau nom de populaire, doit être inspirée par l’amour du peuple (3).

Avec quelle conscience René Bazin n’a-t-il pas suivi ce programme! Toutes ses œuvres procèdent de son amour du peuple, et cet amour, il le puise dans ses convictions chrétiennes :

Ah! si nous étions plus chrétiens ou simplement plus logiques avec nous-mêmes, nous jugerions autrement cette question d’art-et de littérature ! Nos pères, enseignés par le christianisme, avaient un sens plus profond de l'égalité, dont nous parlons sans cesse, mais à laquelle nous avons tant de peine à souscrire. Ils la connaissaient sous ses divers aspects, égalité de nature, égalité dans la souffrance et dans le mérite, égalité devant la mort, égalité dans la destinée immortelle, et, s’ils étaient tentés de l’oublier, un grand fait venait la leur rappeler, et c'était, aux mêmes fêtes chrétiennes qui les

(1) Questions litéraires et sociales, p. 67.

(2) Ibid., p. 73.

(3) Ibid., 85 et 86.

| réunissaient, la NT de tous aux mêmes s , la

même dignité morale reconnue aux maîtres et aux serviteurs, aux

; riches et aux pauvres, égalité, en somme, la plus parfaite, puis- qu’elle s’opère par la commune grandeur des hommes (1).

Mais si cette œuvre est profondément chrétienne, si elle poursuit un but moral élevé, il ne s’ensuit pas que tous les romans de M. Bazin soient écrits pour tout le 3 monde. Combien de fois leur auteur n’a-t-il pas reven-

l'exception des bas-fonds d’obscénité, qui ne sont pas du domaine de l’art! » (2). Connu comme écrivain catholique, il s’est vu forcé de déclarer qu’il n’écrivait pas pour les jeunes gens, que le roman « pour toutes les __ mains » est un genre faux, parce qu’il écarte de la vie un élément dont le plus honnête homme ne peut pas ne pas tenir compte. Et il en profite pour indiquer comment

exciter le désir. Rendons-lui ce témoignage que c’est bien de cette façon que le mal apparaît dans ses ouvra- | ges: pour réussir comme lui à être à la fois aussi réaliste et aussi réservé, il ne fallait rien moins que cette délica- tesse de sentiment, ce tact chrétien, que donnent l’ac-

aucune âme.

| paysage et exprime adroitement un sentiment ingénu. Son adaptation au sujet est si parfaite qu’il ne se fait

1 Questions littéraires et sociales, p 101.

. (2) Jbid., p. 149.

diqué le droit de peindre «la vie telle qu’elle est, à

le romancier catholique éveillera l’idée du mal sans en

| coutumance de la vertu et le souci de ne faire du tort à Le style de René Bazin Stone de la pureté de sa.

pensée. Souple et délicat, limpide comme l’eau qui découle du rocher, il traduit avec naturel le charme d’un

jamais admirer aux dépens de l’idée. La discrétion et

La ncofale Dec:

tradition et de famille que Bourget a si bien définies et défendues dans ses dernières productions. Et d'autre | part ils se rattachent à l’œuvre de René Bazin par ce

Savoie à toutes les pages ; la beauté de son pays natal en-

l'œuvre entière de ce écrivain, qui s’est ae si souvent sur la misère et la vulgarité des humbles, se caractérise en un mot: la distinction.

Nu RTE

Henry Bordeaux (1870)

Par la date de leur apparition, les œuvres de Henry Bordeaux appartiennent à l'histoire du vingtième siècle, mais elles sont si apparentées à celles de Bourget et de

Bazin, qu’elles doivent avoir une place ici. Le fond de

romans de Bordeaux est la mise en valeur des idées de.

« provincialisme » auquel Bordeaux reste fidèle, et aussi par un ensemble de qualités morales et littéraires qui invitent à la comparaison. 2

Henry Bordeaux est né à Thonon-les-Bains, en Sa

* voie; petit-fils de magistrat et fils d'avocat, il se destinait |

à continuer cette lignée de juristes. Ce sont là des circonstances qui influeront grandement sur le caractère de son œuvre. On y retrouve les lacs et les glaciers de la

chanta son enfance et forma son âme de poète et d’artiste. Les loisirs de la province et les calmes lectures -

l'ont poussé d’abord vers la critique : il publie fort jeune ses Ames modernes (1894) et les Ecrivains et les Mœurs

(1900). Les procès et la chicane __ ja Savoie passe pour

être processive — rempliront certains de ses romans, où l’auteur a déversé le meilleur de son expérience person-

nelle.

Bientôt la litérature le prendra tout entier. Romancier, journaliste, critique dramatique (dans la Revue Hebdomadaire), conférencier, il s’acheminait paisiblement vers l’Académie française, quand la guerre éclata. Elle allait y porter plus sûrement encore le brillant commandant, racontant les combats et puis les victoires en de magnifiques livres: Les derniers jours du Fort de (1917), les Captifs délivrés (1918) et Sur le Rhin (1919). Il fut élu en 1919 en remplacement de Jules Lemaître.

Les œuvres. — Dès son premier roman, Le Pays natal (1900), Henry Bordeaux pose nettement la thèse sur laquelle il bâtira la plupart de ses romans. Comme

il le dit dans la dédicace, il retrace « la rare aventure d’un déraciné qui reprend racine ». Le sacrifice de l’in-°

dividu à la famille et à la société, le bonheur trouvé dans la ligne de vie tracée par les ancêtres : c’est la féconde idée qui sera le leitmotiv de tant de belles œuvres.

Lucien Halande revient de Paris à son domaine

d’Avully en Savoie ponr en négocier la vente. Mais dès

son arrivée il est repris par les traditions familiales : il renonce un peu brusquement à son projet, accepte d’être

quelqu'un dans ce milieu de province et d’y continuer les

traditions laborieuses et dévouées de son père et de son

aïeul, et épouse une jeune fille de son pays, élevée loin de Paris dans des idées de simplicité et de charité. Fait

contraste avec lui son ami Jacques Alvard, égoïste, vaniteux, cynique calculateur de son intérêt. L'opposition entre cette figure et celle de Lucien est d’ailleurs un peu

Ra SC “+ 1 SR ;

HENRY BORDEAUX | 321 É: 4 perdue dans l’ensemble des autres personnages plus ou moins utiles à l’action. La facture de ce roman manque d'unité : l'intrigue n’a pas cette venue simple et sûre que Bourget donne à ses conceptions. Il y a quelques inhabi-

letés de construction, un agencement peu réussi d’incidents, pas assez de nuance dans le caractère de Jacques Alvard.

C’est par l’idée surtout que ce livre conquiert des sympathies; le sentiment du pays natal et de la continuité de la famille touche, en effet, les fibres les plus intimes du cœur humain:

Les hommes sont ainsi. En revenant sur le sol natal, ils reprennent les trésors du passé et la foi dans l’avenir. Car ils y retrouvent l'esprit des ancêtres, et ils comprennent que toute œuvre durable dépasse la vie d’un homme... (1).

Cette idée serait plus efficace encore si elle était étayée par la religion. Il semble que Bordeaux, ici comme dans la Peur de vivre ou la Neige sur les pas, accorde trop peu à l’idée religieuse. La morale de certains beaux caractères est purement naturelle; ils puisent leur force dans la philosophie, dans l’idée de la tradition familiale

- ou tout simplement dans l'influence bienfaisante de l’atmosphère natale. La pratique religieuse, elle, est réservée aux femmes, du moins à certaines d’entre elles.

Ainsi dans la Peur de Vivre (1902) l’énergie de M Guibert, la principale héroïne, se retrempe dans la prière. Mais sur ses enfants, qui ont hérité de sa force d'âme, la religion ne paraît avoir aucune influence; l'écrivain la supprime de leur vie, comme s’il avait peur de diminuer la virilité de leur caractère en les montrant -

* à genoux devant Dieu.

(1) Le Pays natal, p. 339 (Fontemoing).

traits bia dominant de sa deu morale tout le groupe des personnages! M" Guibert a vu mourir Son mari, mourir ou partir au loin ses enfants et, tou- jours Courageuse, elle se retire dans l’isolement de la vieillesse, attendant « la mort sans crainte après avoir accueilli la vie sans faiblesse ».

Les enfants sont dignes d’elle et avant tous ce Marcel,

4 À capitaine à vingt-huit ans, qui a pris part à l'expédition

glorieuse de Madagascar, caractère fait d'énergie et de tendresse. Puis cette Paule qui , par piété filiale, veut : sacrifier son amour; mais sa mère la pousse elle-même … au mariage qui doit la rendre heureuse là-bas, loin d'elle, 1 au Tonkin. 5 À côté de cette galerie des forts, il y a celle des affligés de la peur de vivre. Et surtout Alice Dulaurens, qui aime Marcel et en est aimée, mais qui n’a pas le courage de

“ son amour. Sa mère la jette dans les bras du comte de

“ Marthenay qu’elle déteste, et elle se laisse faire, hon-

| teuse de sa faiblesse. Elle est d’ailleurs malheureuse, et

toujours elle se reprochera la mort de Marcel qui, déses-. péré, se rejette dans les expéditions et tombe en Algérie,

Le frappé d’une balle au front. Et aussi monsieur Dulauni. rens, gouverné par sa femme: il a toujours à la bouche

le mot de tranquillité et il tremble devant la moindre responsabilité. La scène où M”"° Guibert vient lui demander. la main de sa fille Alice pour Marcel le dépeint partait ment: il évite de s'engager, répond évasivement, sonne à tour de bras pour appeler sa femme... Pauvre fantoche, qui ne sait dire ni « oui » ni « non », et dont l’agtation inutile forme un parfait contraste avec la décision … calme de son interlocutrice. H

ouvrage :

Elle ne savait pas ce que nous pouvons sur notre destinée, quand É

nous oSons porter sur elle une maïn qui ne tremble pas (p. 174). ? Malheur aux femmes qui rétrécissent la vie de leur mari ! sé

Aujourd’hui, l’amour n’est plus assez fort pour supporter Li sépa-

ration, la douleur, pour accepter le sacrifice (p. 190). où Quand il éprouvait ane insuccès, il relevait la tête et riait

“8e avec ces paroles: « Tant qu’on n’est pas mort, il n’y a rien de ç

perdu » (p. 190).

La douleur qui nous vient de la destinée est plus profonde, mais ; moins déprimante que celle dont la source est en nous-mêmes, dans notre faiblesse, dans notre lâcheté devant la vie. Après avoir brisé les cœurs en les visitant, sa vertu les épure et les consolide. L’autre nous use sans profit et nous GE lentement par des coups sans grandeur (p. 274).

Les Roquevillard (1906) érige en thèse la solidarité de la famille. Elle est méconnue par le jeune Maurice qui, donnant libre cours à un amour opposé aux senti-

À Anis familiaux, la sacrifie à son égoisme. Mais les évé-.

nements se chargent de lui montrer son erreur. Et la famille le sauve. | Son père, un brillant avocat de Chambéry, qui a le culte de sa race et dont la vie est faite de droiture et de dignité, prend lui-même la défense de Maurice, accusé de vol. Il sait que son fils est innocent, mais celui-ci refuse de dénoncer la coupable, parce qu’elle a été sa maîtresse. Et Maître Roquevillard, par une vigoureuse plaidoirie évoquant toute la lignée des ancêtres qui té- he moignent en faveur de la moralité de Maurice, obtient son acquittement. Peut-être qu'aux yeux d’un jury une Docu pareille produira son effet. Elle est cepen- . dant d’autant plus faible qu’il est bien clair que ce jeune

de | égaré n’a pas hérité de toutes les vertus de ses aïeux. Quoi qu’il en soit, ce roman ne peut manquer de fortifier

dE ENS ÉD 3

Là

ROMANCIERS Der

les sentiments de famille et l'honneur de la race : à ce

titre, le caractère du père est admirablement tracé, non moins que celui de sa fille, Marguerite, qui se sacrifie foute au principe de solidarité.

Il y a une psychologie plus ténue et plus fouillée dans Les Yeux qui s’ouvrent (1898), dont la première par-

tie est remarquable. La seconde traîne un peu, à cause du souci de noter l’évolution des caractères avec toutes

ses nuances et ses hésitations.

Un mariage qui paraissait devoir être heureux sombre: dans l’adultère parce que le mari, un homme d'étude, n'est pas parvenu à associer sa femme à ses hautes préoccupations intellectuelles. I1 a eu le grand tort de chercher ailleurs une sympathie d’esprit qu’il ne trouvait pas dans son ménage et, quand la rupture se fait, toute la culpabilité retombe sur lui. Peu à peu cependant s'ouvrent les yeux de sa femme: n’a-t-elle pas manqué de perspicacité ? Elle comprend finalement qu’il n’aurait tenu qu’à elle de s'attacher son mari. Et le foyer se

reconstitue après de longs efforts et des concessions

réciproques.

La morale est indiquée nettement dans l'ouvrage :

Douloureusement elle avait appris que nous sommes beaucoup

__ plus responsables des petites choses que des grandes où les cir-

constances ont plus de part, et que c’est à nous, jour par jour, à fixer la chaîne, facile à briser, de notre bonheur. Elle comprenait mieux, et lui avec elle, la résistante force des tendresses humaines lorsqu’elles sont soutenues par une promesse sacrée et par le lien visible des enfants (1).

Tout cela est vrai, et il n’est pas douteux que M”° Derize se soit montrée très incompréhensive de son

mari. Cependant le domancier exagère sa part de res-

(1) Les Yeux qui s’ouvrent, p. 144 (Plon).

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