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avait été confié, doit aller le redemander au chef des mercenaires. Elle réussit à le reprendre, mais au prix de sa virginité. Dès lors, Carthage est victorieuse. Mâtho, fait prisonnier, est déchiqueté par la foule vengeresse. Témoin de son supplice, Salammbô tombe à la renverse et meurt.
Malgré la fantasmagorie de lumière orientale noces sur ces descriptions chargées de couleur locale, le livre est monotone. Trop de batailles, trop de scènes de carnages et de festins barbares. Rien de pur ou de calme, pour nous reposer de cette cruauté, de ces instincts fougueux, qui dénotent un monde sauvage et monstrueux.
Le spectacle de tant de férocité consolait, paraît-il,
Flaubert de la banalité de l’existence. Il appelait cela « un sujet splendide » et se félicitait, avant de commencer Salammb6, de vivre pendant quelques années loin du monde moderne. C’est ainsi que, tout en continuant son réalisme, il satisfaisait les goûts romantiques qu’il a toujours gardés au fond de son âme.
Si l'œuvre accuse une dépense extraordinaire de talent. et de travail, il s’en faut de beaucoup qu'elle soit . belle dans son ensemble. L’art réside dans la perfection avec laquelle les scènes de brutale sensualité et de sévices raffinés sont rendues; mais le sujet en lui-même est abominable. Ce n’est pas encore le naturalisme de Zola, mais c’en est l’annonce. Plus que Victor Hugo, Flaubert exploite le frisson provoqué par l’épouvantable ; il secoue les nerfs plus qu’il n’excite le sens esthétique. Les sensations crues et désordonnées se succèdent comme Jes tableaux d’un « musée des horreurs » (1).
(1) Salammbô a été mis à l’index.
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26 de ROMANCIER
| Voici une scène du champ de bataille après le combat :
- Douze heures après, il ne restait plus des Mercenaires qu’un tas de blessés, de morts et d’agonisants.
On reconnaissait la forme des camps à leurs palissades inclinées. Un long amas de cendres noirs sur l'emplacement des Libyens ; le sol bouleversé avait des ondulations comme la mer, et les tentes, avec leurs toiles en lambeaux, semblaient de vagues navires à demi perdus dans des écueils. Des cuirasses, des fourches, des clairons, des morceaux de bois, de fer et d’airain, du blé, de la paille et des vêtements S’éparpillaient au milieu des cadavres ; çà et là quelque phalarique prête à s’éteindre brülait contre un monceau de bagages; la terre, en de certains endroits, disparaissait Sous les boucliers ; des charognes de chevaux se suivaient comme une série de monticules; on apercevait des jambes, des sandales, des bras, des cottes de mailles, et des têtes dans leurs casques, maintenues par la mentonnière et qui roulaient comme des boules ; des chevelures pendaient aux épines ; dans des mares de sang, des éléphants, les entrailles ouvertes, râlaient couchés avec leurs tours ; on marchait sur des choses gluantes et il y avait des flaques de boue, bien que la pluie n'eût pas tombé (1).
L'ouvrage suivant de Flaubert porte un titre : L'éducation sentimentale (1869), qui conviendrait mieux à Madame Bovary et se justifie moins que le sous-titre : Histoire d’un jeune homme.
Ce jeune homme, Frédéric Moreau, est un type d’involontaire. Bien qu’au fond il ne manque pas d’honnêteté, il n’éprouve jamais un sentiment relevé et mène une existence veule et méprisable. Durant des années, ii tourne autour de deux ou trois dames pour en faire ses maïitresses, sans y toujours réussir. À la fin, aban- donné de toutes ou les ayant quittées. Frédéric voyage,
fréquente le monde, a d’autres amours encore. Mais le
souvenir continuel d’une première passion le poursuit. Après de longues années, il revoit celle qui en avait été
(1) Salammbô, p. 235 (Fasquelle). |
Et | 2°; Lp
GUSTAVE FLAUBERT ÉRRREe Tr
l'objet, et leur conversation se ramène au regret de
(n° avoir pu faire le bonheur l’un de l’autre. Le livre finit
de cette façon pessimiste, et cette histoire si Ines {En aboutit à rien.
Volume trop compact et, malgré le style, fastidieux. Succession de scènes très réelles, décrivant la vie de
Paris vers 1848, la vie des viveurs et des grandes dames qui commettent l’adultère. Monde louche et, somme
toute, peu intéressant, objectivement dépeint, sans la moindre expression de déplaisir ou de blâme. Il est vrai que la seule description en inspire le dégoût; mais comme on aimerait de voir l’auteur fustiger la vanité, la sottise et l’immoralité de ses personnages!
— On aimerait? Donc le but moral est atteint! —
. Peut-être. Mais parce que l’auteur s’est imposé de rester impassible jusqu’au bout, son récit est beaucoup moins intéressant: il ne montre pas la dégradation insensible - de Frédéric vers l’immoralité; il a fait de son person- nage un froid objet d'étude, et ces scènes de séductions,
. de marchandages, de résolutions, de disputes n ’ont le
Et la berline se lança vers les Champs-Elysées au milieu des phases voitures, calèches, briskas, wurts, tandems, tilburys, dog- - carts, tapissières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriers en Lo” demi-fortune que dirigeaient avec prudence des pères de
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plus souvent entre elles qu’un seul lien, celui des mêmes … figurants. Rien de cohérent comme dans un roman de . Bourget. L'œuvre, mal charpentée, est fatalement traf- L nante, et Flaubert aurait pu l’allonger d’autres scènes : à l'infini, comme il en retrancherait la moitié que le … roman n’en deviendrait que plus lisible.
Trop conduites pour elles-mêmes, les descriptions : - sont facilement détachables du contexte. Voici, par exemple, un retour de courses :
famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelque garçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehors ses deux jambes. De grands coupés à siège de drap promenaient des douairières qui sommeillaient; ou bien un stopper magnifique : passait, emportant une chaise, simple et coquette comme l’habit noir d’un dandy. L’averse cependant redoublait, On tirait les parapluies, les parasols, les mackintosh; on se criait de loin: « Bonjour ! — Ça va bien ? — Oui! — Non! — À tantôt ! » et les figures se succédaient avec une vitesse d’ombres chinoises. Par moments, les files de voitures, trop pressées ,s’arrêtaient : toutes à la fois sur plusieurs lignes. Alors, on restait les uns près des autres, et l’on s’examinait. Du bord des panneaux armoriés, des regards indifférents tombaient sur la foule; des yeux pleins d’envie brillaient au fond des fiacres ; des sourires de dénigrement répondaient aux ports de tête orgueilleux; des bouches grandes ouvertes exprimaient des admirations imbéciles ; et, çà et là, quelque flaneur, au milieu de la voie, se rejetait en arrière d’un bond pour éviter un cavalier qui galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Puis tout se remettait en mouvement; les cochers lâchaient les rênes, abaissaient leurs longs fouets; les chevaux, animés, secouant leur gourmette, jetaient de l’écume autour d’eux ; et les croupes et les harnais fumaient, dans la vapeur d’eau que le soleil couchant traversait. Passant sous l’arc de triomphe, il allongeait à hauteur d’homme une lumière roussâtre, qui faisait é“ingeait à hauteur d'homme une lumière roussâtre, qui faisait étinceler les moyeux des roues, les poignées des portières, le bout des timons, les anneaux des sellettes; et, sur les deux côtés de la des vêtements, des têtes humaines — les arbres tout reluisants de pluie se dressaient, comme deux murailles vertes. Le bleu du ciel, au-dessus, reparaissant à de certaines places, avait des douceurs de satin (1).
C’est un bien singulier livre que cette Tentation de Saint Antoine (1874), qui a fait durant vingt ans le tourment de son auteur. Dès 1845, Flaubert en avait conçu le projet; quatre ans après, il lut son manuscrit à Louis Bouillet et à Maxime Du Camp, et ceux-ci jugèrent indigne de la publication cet ouvrage dont l’auteur leur avait dit, plein de confiance: « Si vous ne
(1) L’Education sentimentale, p. 254 (Fasquellel
’est capable de vous émouvoir » (1).
Flaubert courba la tête sous le verdict de ses amis ; accepta d’eux un autre sujet tout dissemblable, celui Madame Bovary. Mais en 1856, il refond son œuvre; puis, par crainte de poursuites judiciaires, il la remet . une seconde fois au tiroir (2). PT
en en 1874, après de nouvelles modifications,
obsession de sa vie.
L'idée première lui était venue à Gênes: « Ja ai vu un LE tableau de Breughel représentant la tentation de Saint Antoine, qui m'a fait penser à arranger pour le théâtre
la tentation de Saint Antoine, mais cela demanderait un.
siècle »
Le sujet est donc plutôt ie C'est une suite d’hallucinations provoquées par l'enfer pour inspirer à Antoine le découragement de sa vie de pénitence, un atalogue de tous les systèmes de philosophie cp de troubler la certitude de sa foi. Tous les dieux, tous les Olympes, tous les Bouddhas, toutes les idoles, les phénomènes bizarres, les bêtes imaginaires passent en sarabande devant l’ermite immobile et troublé. La luxure £ sa part dans quelques visions. Antoine résiste parfois ollement : des doutes restent sans réponse; mais il K
1} Maxime Du Camp a rapporté l'épisode dans ses Souvenirs .
ü éraires.
(2) Cette seconde ébauche a été publiée en 1909 par M. Louis rtrand. 2
(3) Correspondance, re série, p. 87.
{4) Ibid., 4° série, p. 27.
triomphe à la derniere: Épreuve, car il Ce fait 1è signe de. la Croix et se remet en prière ».
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Ici, comme dans Salammbô, l’occasion était bonne pour s’abandonner à la fureur de la description. Les ‘4 tableaux se succèdent avec la rapidité de la cinématogra- 1 phie ; l'imagination de Flaubert se déploie à l’aise, mais
une énorme érudition lui procure les éléments de ses
brillantes fantasmagories. De nombreuses lectures lui ont
fourni la documentation nécessaire. Chacun des chapitres représente un long travail. « Dans la journée, écrit-il
à George Sand, je m'amuse à feuilleter des belluaires du
moyen âge; à chercher dans les « auteurs » tout ce qu’il y a de plus baroque comme animaux. Je suis au milieu de monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels, et puis les recherches pour le bon Saint Antoine seront finies » (1).
Voici l’anachorète aux prises avec la tentation de la Er iandisc:
Alors il se relève en sursaut.
Ai-je rêvé ?.. C'était si net que j'en doute. La langue me brûle! J'ai soif!
Il entre dans sa cabine, et tâte au hasard, partout.
Le sol est humide! Est-ce qu’il a plu? Tiens! des morceaux ! ma cruche brisée! mais l’autre ?
I1 la trouve.
Vide! complètement vide!
Pour descendre jusqu’au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et la nuit est si profonde que je n’y verrais pas à me conduire. Mes entrailles se tordent. Où est le pain