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Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins
grosse qu’un œuf. .
(1) Correspondance, 4° série, p. 98.
: À Comment > Les chacals l’auront pris? Ah! malédiction! - Et de fureur il jette le pain par terre.
A peine ce geste est-il fait qu’une table est là, couverte de toutes . Jes choses bonnes à manger. È
La nappe de byssus, —striée comme les bandelettes des sphinx, produit d’elle-même des ondulations lumineuses. II y a dessus d'énormes quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des - fruits d’une coloration presque humaine ; et des morceaux de glace blanche et des buires de cristal violet se renvoient des feux. - Antoine distingue au milieu de la table un sanglier fumant par tous
ses pores, les pattes sous le ventre, les yeux demi-clos; — et |
l’idée de pouvoir manger cette bête formidable le réjouit extrême-
ment. Puis, ce sont des choses qu’il n’a jamais vues, des hachis.
noirs, des gelées couleur d’or, des ragoûts où flottent des champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères qu’elles ressemblent à des nuages.
Et l’arome de tout cela lui apporte l’odeur salée de l’Océan, la fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses na-
-rines tant qu’il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an,
pour dix ans, pour sa vie entière!
À mesure qu’il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d’autres s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s’écroulent. Les vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les plats bouillonne, la pulpe des fruits s’avance comme des lèvres amoureuses ; et la table monte jusqu’à sa poitrine, jusqu’à son menton, — ne portant qu’une seule assiette et qu’un seul païn, qui se trouvent juste en face de lui.
Il va saisir le pain. D’autres pains se présentent.
Pour moi!... tous! mais...
Antoine recule.
Au lieu d’un qu’il y avait, en voilà! C’est un miracle, alors,
le même que fit le Seigneur!
Dans quel but? Eh! tout le reste n’est Das moins incompréhen-
siblel Ah! démon, va-t'en!
I1 donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît (1). Dans son ensemble, la Tentation de Saint Antoine est
(1) La Tentation de Saint Antoine, p. 27 (Fasquelle).
un livre peu agréable à lire ; il suppose une connaissance plus qu’ordinaire du monde alexandrin ét de l’histoire des religions et des philosophies. Le lecteur peu averti y comprenérait surtout quelques objections contre la foi, quelques tentations de la chair, et de l’ensemble il tirerait trop facilement la conclusion que l’effort de la raison pour sortir du labyrinthe de l’erreur est inutile.
Au point de vue littéraire, le jugement d'Emile Faguet me paraît très juste dans sa sévérité : « On peut admirer quelquefois, on peut sentir, sinon quelque émotion, du moins quelque intérêt de temps en temps, on peut même penser quelquefois, en lisant ce poème philosophique. Mais encore, outre qu’il est ennuyeux, il est faible de pensée, il se perd dans le mesquin et le grotesque sans piquant, surtout il témoigne d’un effort prodigieux dont on n’a pas su effacer les traces et qui nous communique la sensation d’une fatigue morne. C’est un peu l’effet que produit toujours Flaubert. Il n’a jamais connu la création allègre, abondante, heureuse, se plaisant, se jouant et souriant à son jaillissement de source. Mais cette sensation est plus nette et plus pénible, à lire la Tentation de Saint Antoine que tout autre ouvrage de son auteur » (1).
Les Trois Contes (1877) pourraient être mis entre toutes les mains, s’il n’y avait par-ci par-là un détail scabreux. De plus, Flaubert détestait trop la religion et ce qu’il appelle le parti ecclésiastique pour ne pas mêler toujours quelque sottise à l’expression du sentiment religieux.
Le premier récit, Un cœur simple, est l’étude d’une mentalité tout à fait inférieure, où il entre une forte dose
(1) Flaubert, p. 63.
re
d’automatisme. L’héroïne est faible d'esprit, ignorante au plus bas degré, servante fidèle à ses maîtres par instinct, comme un chien, capable pour eux d’un dévouement héroïque inconscient. Dévote, elle ne comprend rien à la religion; d’un amour de vieille fille elle adule un perroquet, qu’elle finit, dans sa cervelle rabougrie, par identifier avec le Saint-Esprit.
La légende de Saint Jean l’Hospitalier, assez incohérente, s’inspire-t-elle de l’Œdipe-Roi de Sophocle ? Victime d’une fatalité, Julien, à la suite d’une prédiction, tue son père et sa mère. Il avait cependant pris ses précautions, s’était enfui du château paternel, mais la fatalité a été plus forte. Alors, Julien évite la société des hommes ; par esprit de charité, il s’établit passeur d’eau au bord d’un fleuve. Une nuit, il transporte un lépreux épouvantable; il le nourrit, l’héberge, le réchauffe dans son lit, et le malade, qui n’était autre que Jésus-Christ, le récompense de son dévouement en l’emportant au Ciel dans un ravissement.
Le troisième conte, Hérodias, est une longue description du festin offert par Hérode Antipas à Vitellius, gouverneur de Syrie, et des scènes qui accompagnèrent la décollation de saint Jean-Baptiste. C’est très fort, dans le genre réaliste, et cela rappelle, comme couleur exotique, certaines pages de Salammbô. Mais l’éclat trop soutenu de ces tableaux fatigue le lecteur. Comme dans les deux autres contes, les données des descriptions sont juxtaposées mathématiquement comme des chiffres.
Qu'on en juge par ce passage qui décrit l’arrivée de
Vitellius chez Hérode :
Un nègre survint. Son corps était blanc de poussière. Il râlait et ne put que dire:
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5 DE st
— « Vitellius! »
— « Comment ? il arrive?
-— « Je l’ai vu. Avant trois heures, il est ici! »
Les portières des corridors furent agitées comme par le vent. Une rumeur emplit le château, un vacarme de gens qui couraient,
de meubles qu’on traînait, d’argenterie s’écrouiant ; et, du haut des
tours des buccins sonnaient, pour avertir les esclaves dispersés. Les remparts étaient couverts de monde quand Vitellius entra
dans la cour. I1 s’appuyait sur le bras de son interprète, suivi d'une grande litière rouge ornée de panaches et de miroirs, ayant la toge,
le laticlave, les brodequins d’un consul et des licteurs autour de sa personne. | :
Ils plantèrent contre la porte leurs douze faisceaux, des baguettes reliées par une courroie avec une hache dans le milieu. Alors, tous
frémirent devant la majesté du peuple romain.
La litière, que huit hommes manœuvraient, s'arrêta. Il em sortit un adolescent, le ventre gros, la face bourgeonnée, des perles le long des doigts. On lui offrit une coupe pleine de vin et d’aromates. Il la but, et en réclama une seconde.
Le Tétrarque était tombé aux genoux du Proconsul, chagrin, disait-il, de n'avoir pas connu plus tôt la faveur de sa présence.
Autrement, il eût ordonné sur les routes tout ce qu'il fallait pour
les Vitellius. Ils descendaient de la déesse Vitellia. Une voie, menant du Janicule à la mer, portait encore leur nom. Les questures,
les consulats étaient innombrables dans la famille; et quant à Lu-
cius, maintenant son hôte, on devait le remercier comme vainqueur .
des Clites et père de ce jeune Aulus, qui semblait revenir dans son domaine, puisque l'Orient était la patrie des dieux. Ces hyperboles
furent exprimées en latin. Vitellius les accepta impassiblement.
I1 répondit que le grand Hérode suffisait à la gloire d’une nation. Les Athéniens lui avaient donné la surintendance des jeux Olympiques. Il avait bâti des temples en l’honneur d’Auguste, était patient, ingénieux, terrible, et fidèle toujours aux Césars (1).
A différentes reprises déjà, Flaubert a mis en scène des ignorants qui se piquent d’être des savants, et Homais, qui tient une si grande place dans son premier
roman, en est le prototype vraiment réussi. Voici que, -
dans Bouvard et Pécuchet (1881), il consacre tout un
livre à noter les méfaits de la demi-scierce. C'est bien le
(1) Trois Contes, p. 188 (Fasquelle).
Mise a,
fond de ce roman, auquel Flaubert aurait voulu don-
ner le sous-titre: « Du défaut de méthode dans les A
sciences » (1).
Les deux bonshommes, vrais Tartarins du savoir, parcourent le cycle des connaissances humaines : ils étudient successivement le jardinage et l’agriculture, la fabrication
des conserves, la chimie, l’anatomie, la médecine, l’astronomie, l’histoire naturelle, la géologie, l’archéologie, l’histoire, la littérature, la politique; puis, se lancent dans l’amour, mais dégoûtés, se mettent en tête de faire de la gymnastique, s’initient au spiritisme et à la magie, attaquent la philosophie, pratiquent la religion et le mysticisme, s’éprennent de la cranioscopie, essayent de l’édu- cation, méditent des réformes sociales et des plans d’embellissement de leur commune, mais, échouant en tout et désabusés de tout, ils décident de reprendre leur ancien métier de copistes…
En chacune de ces sciences, ils ont voulu, pleins d’en-
thousiasme, atteindre du premier coup au grand savoir.
Is se sont enquis des meilleurs auteurs, les ont plus ou
moins compris, et, les appliquant à tort et à travers, se crurent capables de tout réussir. En chacune d’elles, ils se développèrent sans se soucier des autres, et ils ont pensé, sottement, y faire des découvertes. Mal digérée, la science leur a nui chaque fois, mais après les déconvenues, ils se sont, avec la même ardeur naïve, rejetés sur ‘une nouvelle branche du savoir. Et leur bêtise n’a fait que croître.
La satire est très forte. Il n’y a guère moyen d’imagi-
ner plus haute comédie. C’est le Bourgeois gentilhomme au degré supérieur. Mais assurément, ce « comique
(1) Correspondance, 4° série, p. 348.
pes
re
FA
ire
d'idées », comme l’appelait Flaubert (1), est trop profond pour être saisissable par le grand public, et le livre n’a eu du succès que parce qu’il a paru peu après la mort de l’auteur (2).
Peut-être Flaubert a-t-il voulu se moquer non seulement de la demi-science, mais de la science elle-même ; cela me semble apparoir spécialement de la seconde partie, celle qui traite de la religion, de la philosophie, etc., où manifestement le dégoût, que finissent par en éprouver Bouvard et Pécuchet, ressemble trop à celui que Flaubert exprime si souvent pour son propre compte dans sa Correspondance. Les idées religieuses surtout s’emboîtent trop bien dans la mentalité de Flaubert, et les jugements des deux bonshommes sur Bossuei, Joseph de Maistre, Dupanloup, et d’autre part sur Spinoza, sont ceux que nous retrouvons sous la plume du correspondant de George Sand.
Le livre présente du danger pour les esprits de culture religieuse peu solide, et les crises amoureuses de nos maniaques sont décrites en couleurs trop crues. Si le curé intervient souvent, on lui fait jouer un rôle inintelligent et ridicule : piètre défenseur de la religion, il se tire d’affaire par la fuite ou par des raisons a priori.
Bouvard et Pécuchet se sont improvisés géologues. Les voici en exploration scientifique. Il est difficile de caractériser en traits plus mordants la bêtise du « bourgeois » frotté d’un vernis scientifique :
Quand ils eurent vu les calcaires à polypes dans la plaine de Caen, des phillades à Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l'oclithe partout, et cherché de la houille à Cartigny et du mercure
(1) Correspondance, 4° série ,p. 261.
. (2) « Quant à espérer me faire lire du public avec une œuvre comme celle-là, ce serait de la folie ! » Zbid., p. 301.
à Chapelle-en-Juger, près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion : plus lointaine, un voyage au Hâvre pour étudier le quartz pyromaque et l’argile de Kimmeridge.
À peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui conduit sous les phares; des éboulements l’obstruaient, il était dsngereux de s’y hasarder.
Un loueur de voiture les accosta et leur offrit des promenades aux environs: Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, « Rome s’il le fallait ». 3
Ses prix étaient déraisonnables, mais le nom de Fécamp les avait frappés; en se, détournant un peu sur la route, on pouvait voir Etretat, et ils prirent la gondole de Fécamp pour se rendre au plus loin d’abord.
Dans la gondole, Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec trois paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n’hésitèrent pas à se qualifier d'ingénieurs.
On s’arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes après, la frôlèrent pour éviter une grande flaque d’eau avançant au milieu du rivage.
Ensuite, ils virent une arcade qui s’ouvrait sur une grotte profonde ; elle était sonore, très claire, pareille à une église, avec des colonnes de haut en bas et un tapis de varech tout le long de ses dalles.
Cet ouvrage de la nature les étonna, et, continuant leur chemin en ramassant des coquilles, ils s’élevèrent à des considérations sur l’origine du monde.
Bouvard penchait vers le neptunisme; Pécuchet, au contraire, était plutonien.
Le feu central avait brisé la croûte du globé, soulevé les terrains, fait des crevasses. C’est comme une mer intérieure ayant son flux et reflux, ses tempêtes; une mince pellicule nous en sépare. On ne dormirait pas si l’on songeait à tout ce qu’il y a sous nos talons.
Cependant le feu central diminue et le soleil s’affaiblit, si bien que la terre un jour périra de refroidissement. Elle deviendra stérile; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide carbonique, et aucun être ne pourra subsister.
« Nous n’y sommes pas encore », dit Bouvard.
« Espérons-le », reprit Pécuchet.
N'importe, cette fin du monde, si lointaine qu’elle fût, les assombrit, et, côte à côte, ils marchaient silencieusement sur les galets.
La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et à, par des lignes de silex, s’en allait vers l’horizon, telle que la courbe d’un rempart ayant cinq lieues d’étendue. Un vent d'est,
âpre et froid, soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre et comme: enflée. Du sommet des roches, des oiseaux s’envolaient, tournoyaient, rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois, une pierre, se détachant, rebondissait de place en place avant de descendre jusqu’à eux.
Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées :
« À moins que la terre ne soit anéantie par un cataclysme ! On ignore la longueur de notre période. Le feu central n’a qu’à déborder.
— Pourtant il diminue.
— Cela n’empêche pas ses explosions d’avoir produit l’île Julia, Je Monte-Nuovo, bien d’autres encore. » Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand. .
« Mais de pareils bouleversements n’arrivent pas en Europe.
— Mille excuses, témoin celui de Lisbonne. Quant à nos pays, les mines de houille et de pyrite martiale sont nombreuses et peuvent très bien, en se décomposant, former des bouches volcaniques. Les volcans, d’ailleurs, éclatent toujours près de la mer.
Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin une fumée qui montait vers le ciel. Ù
« Puisque l’île Julia », reprit Pécuchet, « a disparu, des terrains produits par la même cause aurant peut-être le même sort. Un îlot de l’Archipel est aussi important que la Normandie, et même que l’Europe. » ;
Bouvard se figura l’Europe engloutie dans un abîme.
« Admets, dit Pécuchet, qu’un tremblement de terre ait lieu sous la Manche; les eaux se ruent dans l’Atlantique; les côtes de la
France et de l’Angleterre, en chancelant sur leur base, s’inclinent, se rejoignent, et v’lan! tout l’entre-deux est écrasé. »
= Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite, qu’il fut bientôt à cent pas de Pécuchet. Etant seul, l’idée d’un cataclysme le troubla. Il n’avait pas mangé depuis le matin: ses tempes bourdonnaïient. Tout à coup, le sol parut tressaillir et la falaise, au-dessus de sa tête, pencher par le sommet. À ce moment,
une pluie de graviers déroula d’en haut. <
Pécuchet l’aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria de loin:
« Arrête! arrête! la période n’est pas accomplie. »
Et, pour le rattraper, il faisait des sauts énormes, avec son bâton de touriste, tout en vociférant : s
« La période n’est pas accomplie! la période n’est pas accomplie! » (1).
(1) Bouvard et Pécuchet, p 109 (Fasquelle).
| GUSTAVE FLAUBE RT
Ce mer trait est d’un comique parfait. Flaubert a souvent des trouvailles pareilles. Dans leur fabrication de
conserves, l’alambic des opérateurs éclate en vingt mor- —
ceaux par la force de la vapeur. Et Pécuchet de conclure : « C’est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie! » Et ils se lancent à corps perdu dans la chimie. Bientôt, ils ambitionnent de souffrir pour la science.
La composition de cet ouvrage demanda à Flaubert un travail colossal. I1 lui fallut étudier un traité du jardinage
pour des détails précis sur les greffes, ou pour montrer
Pécuchet minutieusement appliqué à la culture du melon :
I1 sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes remplies de terreau, qu’il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une
‘ autre couche; et quand elle eut jeté son feu, repiqua les plants les
plus beaux, avec des cloches par-dessus. Il fit toutes les tailles suivant ies préceptes du bon jardinier, respecta les fleurs, laissa se nouer les fruits, en choisit un sur chaque bras, supprima les autres, et dès qu'ils eurent la grosseur d une noix, il glissa sous leur écorce une planchette pour les empêcher de pourrir au contact du
crottin. Il les bassinait, les aérait, enlevait avec son mouchoir la
brume des cloches, — et si des nuages paraissaient, il apportait vivement des paillassons (1).
Et ainsi pour les multiples sciences explorées par ces deux sots, Flaubert dut s'imposer la tâche de lire une quantité énorme de volumes, en se mettant au point de vue de l’impression de ces lectures sur des cerveaux d’imbéciles. « Savez-vous, écrit-il à M”° Roger, à combien se montent les volumes qu’il m’a fallu absorber pour mes Deux Bonshommes ? A plus de 1500! Mon dossier
de notes a huit pouces de hauteur et tout cela ou rien,
c’est la même chose! » (2).
Il y a travaillé plus de six ans, et le manuscrit était
(1) Bouvard et Pécuchet, p. 39.
(2) Correspondance, 4° série, p. 359.
vrages. la si casanier, one un mois pour d | rir un certain paysage qu'il avait en tête, et quiten ît ces quatre conditions : « 1° une falaise ; 2° un de cette falaise ; 3 (ETES lui une Ve aussi
p À rquoi passer tant d'années sb ds et si je1 n'aurais )aS on fait d'écrire autre chose ? mais Je me re 2
(0}1 acharnement à ce travail rentre tout à fait dans ce. a
| lation etoile. — “Sclon la in très Æ ste d'Emile Faguet, le réaliste, chez Flaubert, est doublé - d’un romantique. De là, cette différence d'inspiration qui a produit des livres aussi opposés que Madame Bovary Ê et Salammbô, que l'Education sentimentale et la Teniation de Saint Antoine. 2 Cependant, le réaliste l’ emporte sur le romantique
a: par l'influence sur les contemporains, puisque, Madame
rl:
(1) Correspondance, p. 280.
(41 Ibid., pp. 275 et BOT.
adame Bovary et l'Education sentimentale. Quel que ‘soit son sujet, Flaubert apporte toujours le souci de e la description exacte, la minutie du détail réel, qui dis- | tinguent le réaliste. Partout aussi, sans y réussir toujours, il veut être impersonnel. Il est réaliste encore en ce sens ’il prend plaisir à décrire la laideur physique ou mole; la conception de son art se fonde sur la reproduc- e jon de la nature, mais il choisit, dans la nature, les sujets … qui conviennent le mieux à son pessimisme, ceux qui nous découvrent les horreurs de la vie, les déformations 4 intellectuelles, les rachitismes moraux. Ce n est pas. FE «le beau » qu il poursuit, mais seulement ce genre de” | beauté qui consiste à photographier exactement « le | laid ». En un mot, il a fait de l’imitation de la nature le d but de l’art, alors qu’elle ne devrait en être que le moyen. FR Il a commis la même erreur pour le style, qui était | pour lui tout l’art. « Je tâche, dit-il, de bien penser pour … bien écrire. Mais c’est bien écrire qui est mon but, jene |» Je cache pas (1) ». Il est vrai que ce souci était pour lui | une méthode, mais il la pousse un peu loin: h Quand je découvre une mauvaise assonance où une répétition # |2
ES
dans une de mes phrases, je suis sûr que je patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l’expression juste qui était la seule < LS qui est, en même temps, l’harmonieuse (2). | Mais que de recherches parfois pour la trouver ! Is’en £ paint tout le long de sa Correspondance : La
Je suis harassé d'écrire ; le style, qui est une chose que je prends à cœur, m'agite les nerfs “horriblement. Je me dépite, je me ronge,
D (1) Correspondance, 4° série, p. 221.
@ Ibid., 4° série, p. 225.
ii y a des jours où j'en suis malade et où la nuit j’en ai la fièvre.
Plus je vais et plus je me trouve incapable de rendre l’Idée. Quelle drôle de manie que celle de passer sa vie à s’user sur des mots et. à suer tout le jour pour arrondir des périodes; il y a des fois, il. est vrai, où l’on jouit démesurément, mais par combien de découragements et d’amertumes n'’achète-t-on pas ce plaisir! Aujourd’hui, par exemple, j’ai employé huit heures à corriger cinq pages et je trouve que j’ai bien travaillé (1).
Trente années plus tard, il écrit :
Depuis trois jours je ne décolère pas je ne peux mettre en train mon Histoire d’un cœur simple. J'ai travaillé hier pendant seize heures, aujourd’hui toute la journée, et ce soir enfin j’ai terminé
la première page (2).
M. Albalat a consacré aux corrections de Flaubert un chapitre de son livre sur le Travail du Style. I y publie jusqu’à six rédactions successives de la description de Rouen dans Madame Bovary. En les comparant, on constate l’élagage opéré sur les phrases pour les amener à cette concision et à cette forte simplicité qui rendent un Style digne d’être classique (3).
Cependant le travail y est encore trop sensible; ce style exige une attention soutenue, et son perpétuel étincellement fatigue comme le miroitement du soleil sur les eaux. La manie de la description réaliste expose à multiplier les détails aux dépens de la clarté. Nous figuronsnous bien exactement la casquette de l’écolier Bovary., après avoir lu le passage suivant : ;
C'était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle
(1) Correspondance, 1"° série, p. 195.
(2) Ibid., 4° série, p. 223.
(3) Voir en particulier la cinquième et la sixième rédactions. ALBALAT, Le travail du style, p. 71.
| SR par trois boudins circulaires; puis s’alternaient, sépa- U rés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de
| lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un poly-
. gone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée, et
d’où pendaient, au bout d’un long cordon trop mince, un petit croi-
sillon de fils d’or, en manière de gland (1). Ailleurs, avec plus de goût, Flaubert se contente de
| faire saillir quelque détail très précis, qui suffit à QUE l'impression d’un ensemble :
nr
La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le commencement
des ogives et quelques portions de vitrail. Mais le reflet des pein-
tes se brisant au bord du marbre, continuait plus loin, sur les
| dalles, comme un tapis bariolé (2).
On pourrait relever ées centaines de descriptions pa-
reilles, où le détail vu remplace les généralités courantes.
Car Flaubert avait horreur des clichés, des expressions
% Bd
toutes faites, qui traînent dans les livres et dont les réminiscences viennent d’elles-mêmes sous la plume. . C'est de Flaubert surtout qu’on pourrait dire que son
génie n’a été qu’une longue patience. I] n’a conquis la . gloire littéraire qu’à force d’un persévérant labeur : assis | à sa table de travail, il lutte des journées entières avec . les vocables ; son impuissance à les dompter lui arrache parfois des cris de découragement, mais quel triomphe
quand, la phrase enfin achevée, il la fait, selon son expression, passer par son gueuloir, et qu’il constate avec enthousiasme que sa forme WPDESGRDIE est pleine d’har-
monie!
ER Ar (1) Madame Bovary, p. 2.
(2) Ibid., p. 265.
Emile Zola (1840-1902)
L'homme. — Emile Zola naquit à Paris d’un ingé-
nieur italien. Son enfance se passa à Aix en Provence,
où son père dirigeait le creusement du canal des Bouchesdu-Rhône. A dix-sept ans, il continue ses études à Paris,
mais, plus préoccupé de poésie que de grec ou de latin, il ne réussit pas à passer son baccalauréat.
Alors, forcé pour vivre de se faire petit employé, il ronge son frein et, rêvant à la gloire, décidé à faire sa
Et Coins dus DO ef Mo ch Ein
La AA Lun E te
trouée à tout prix, il cherche un filon inexploré. L’épo- …
pée, qui manque à la France, le rendrait célèbre : il faït à son ami Baille la confidence de ses hésitations :
Mon rêve est de faire paraître, avant deux ans d'ici, deux volumes, un de prose, un de vers. Quant à l’avenir, je ne sais; si je
prends définitivement la carrière littéraire, j'y veux suivre ma.
devise : Tout ou rien! Je voudrais par conséquent ne marcher sur les traces de personne; non pas que j’ambitionne le titre de chef d'école, — d’ordinaire un tel homme est toujours systématique, mais je désirerais trouver quelque sentier inexploré, et sortir de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique — j’en-
tends un poème épique à moi et non une sotte imitation des anciens
— me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose évidente, chaque société a sa poésie particulière; or, comme notre société n’est pas celle de 1830, comme notre société n’a pas sa poésie, l’homme qui Ia trouverait serait justement célèbre. Les aspirations vers l’avenir, le souffle de liberté qui s’élève de toutes
parts, la religion qui s’épure: voilà certes les sources puissantes
d'inspiration. Le tout est de trouver une forme nouvelle, de chanter dignement les peuples futurs, de montrer avec grandeur l’humanité montant les degrés du sanctuaire. Tu ne peux nier.qu’il y
ait là quelque chose de sublime à trouver. Quoi? je l'’ignore 7
encore. Je sens confusément qu’une grande figure s’agite dans l’ombre, mais je ne puis saisir ses traits (1).
(1) Lettres de jeunesse (juillet 1860), p. 111. (Fasquelle.)
Plus tard, il trouvera un moyen plus facile de se diffé-
rencier de la foule des écrivains en s’engageant, tête baissée, dans les halliers de la pornographie. Pour le . moment, il est idéaliste; à vingt ans, il répudie le réa- lisme: |
Je détourne les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas que je nie l'utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce que je préfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à l’égard de la réalité et de l'idéal. J'accepte l’une comme nécessaire, je m’y soumets selon la nature; mais dès
* que je puis m’échapper de cette ornière commune, je cours à
l’autre et je m'’égare dans mes prairies bien-aimées (1).
Il croit en Dieu (2), tout en se déclarant « aussi ignorant en théologie qu’en toute autre science (3). »
Mais les rêves d’avenir ne nourrissent pas leur homme. Et longtemps le poète, qui a abandonné son pre-
mier emploi, bat le pavé de Paris, à la recherche d’une … position, maudissant la société « qui n’emploie de
l’homme que les plus misérables facultés (4) ». Enfin il obtient une place de cent francs par mois chez l'éditeur Hachette. ; |
Trois ans plus tard paraît son premier volume, les
(1) Lettres de jeunesse, p. 116.
(2) Chaque secte religieuse a sa profession de foi, je veux faire.
ici la mienne : « Je crois que ce Dieu m'a créé, qu’il me dirige icibas et qu’il m'attend dans les cieux. Mon âme est immortelle et, me donnant le libre arbitre, le Maître s’est réservé le droit de peines et
de récompenses. Je dois faire ce qui est bien, éviter tout ce qui est
mal, et compter surtout sur la justice et sur la bonté de mon Juge. » Maintenant je ne sais si je suis juif catholique, juif protestant ou mahométan, je sais que je suis créature de Dieu, et cela me suffit. » Lettres de jeunesse (10 août 1860), p. 132.
-(3) Plus loin, il y revient : « Remarque générale : chaque fois que je veux faire de la science ou de l’histoire, je commets des énormités. Je n’ai pour moi que mes rêves, mes imaginations et mon
= amour de l'harmonie; chacun son lot — et, sans vanité, je ne me . ‘plains pas du mien ». Lettres de jeunesse, p. 135.
(4) Lettres de jeunesse (1% mai 1861), p. 163.
Née sabrina
re Contes à Ninon (1864), suivis bientôt de la Confession de Claude (1865), dont le caractère « physiologique »
attire l’attention du parquet, ce qui n’est pas pour dé-
. plaire à l’auteur. Il écrit à son ami Valabrègue que son