HENRY BORDEAUX
ponsabilité. Si le journal d'Albert Derize, qui note le
Ps relâchement graduel du lien unissant leurs deux pensées,
explique beaucoup de choses, il ne justifie nullement l’inqualifiable égoisme de cet homme. Quelque élevés que fussent ses goûts, il aurait dû, lui surtout qui se pique d’être psychologue, tenir compte de ceux de sa femme. Il manque de patience chrétienne au point de ne pouvoir se résigner, pour le maintien de son bonheur. familial, à l’insignifiance des conversations.
Je ne puis l’accuser, écrit-il, ni de coquetterie, ni de sotte admiration de la mode, ni de goût exagéré du plaisir. Seulement, elle a besoin d’être constamment distraite par de petites choses de rien, et cette recherche m'est insupportable. Vainement je tente de l’intéresser à des lectures, à de la musique, aux changements de la lumière que la menace de l'automne accentue, à mon œuvre même. Elle écoute gentiment et pense ailleurs. L'intelligence ne lui fait pas défaut, mais elle a horreur de s’en servir. Il lui faut des limites qu'on touche de la main. Et quand je veux les abattre, elle en reconstruit d’autres immédiatement (1).
Et pour de menues misères pareilles, cet insensé brise son foyer et abandonne ses enfants! Parce qu’il n’a pas su faire les petits sacrifices quotidiens nécessaires, il se plonge dans une vie déréglée, qui entraîne avec elle des tortures morales bien autrement insupportables. Sans compter qu’avec le temps et l’influence douce et continue de sa parole, il aurait insensiblement élevé sa femme à son niveau intellectuel.
N’empêche qu’il y ait ici, comme je l’ai dit, de la très intéressante psychologie. On y voit l’importance des détails dans le maintien des amours comme des amitiés et comment il faut, tous les jours, consolider l’édifice de la bonne entente, dont les petits heurts répétés compromettent la solidité. Quelle justesse d'observation dans
(1) Les Yeux qui s'ouvrent, p. 155.
Le ce comme dE où Mr Dee est trebiee par le souvenir de ses voyages en compagnie de son mari! (1): 24 Ce sont là, réellement, des « tranches de vie ». 4 Dans La Croisée des Chemins (1909), Henry Boreaux reprend, avec des variations, la thèse du Pays Natal; il la reprend même deux fois dans le même rolan, ce qui est une fois de trop.
Un superbe avenir se déroule, à Paris, devant le jeune chef de clinique Pascal Rouvray. Ses rêves sont excités encore par sa fiancée, Laurence Avenière, fière d’épouser une future célébrité.
La mort subite de son père, médecin à Eu rappelle Pascal en Dauphiné. Malgré son amour de l’indépen- î dance et les théories de développement personnel qu’il a È puisés dans l’atmosphère du Quartier latin, malgré aussi les sourdes résistances de sa fiancée qui ne se décide pas . 4 PA quitter la vie fiévreuse de Paris, Pascal, après une 4 longue et douloureuse lutte, s’en va continuer les tradi- É tions paternelles. Il épousera une jeune fille de Gre- . noble, celle-là même que ses parents, se défiant de "1 Laurence, lui destinaient jadis.
A peine son héros s’est-il définitivement fixé à Lyon que le romancier nous transporte derechef à Paris, où nous retrouvons, treize ans plus tard, le même Pascal professeur à la Faculté de médecine. Le sacrifice qu’il a : fait, en pleine jeunesse, de sa liberté l’a donc conduit au E “but convoité, plus vite peut-être que s’il avait poursuivi “sa carrière à Paris. à Maïs une seconde fois Pascal hésite, à la croisée des : chemins, entre la passion et le devoir. Laurence, deve-
(1) Les Yeux qui s'ouvrent, pp. 244-245.
impudent triomphe humilie profondément Pascal, qui
comprend une fois de plus que la seule voie à suivre est
celle des obligations de la famille.
De ces deux romans distincts, qui traitent un sujet |
semblable avec des personnages identiques à quinze an-
nées d'intervalle, le premier est incontestablement Je meilleur. Il forme, lui, un ensemble d’une parfaite unité: un cas de conscience est posé et résolu. Il est regrettable
seulemént qu’il soit résolu plutôt par des forces incons-
bb 4e :
CS Ed gt da he à hs À it
cientes que par une libre détermination bien raisonnée.
L'auteur est resté fidèle à l’idée de l’épigraphe: « Les.
raisons me viennent après, mais d’abord la chose
m'agrée ou me choque sans en savoir la raison ». La
leçon est affaiblie et compromise par le fait que le héros n’agit pas en toute indépendance de volonté. e Quelle est cette leçon ? Qu'il faut suivre la ligne des. * ‘4 traditions familiales, sacrifier la passion à ce devoir, en opposition avec la conception égoïste, nietzschéenne, que la jeunesse se fait de la vie. g.
Cette morale se renouvelle dans la seconde partie, … mais avec moins de bonheur dans la composition. Le
revirement très inattendu de la conduite de Paul, A
de si longues années d’énergie, a vraiment besoin, pour
s'expliquer, de l'influence du démon de la quarantaine, < ce moderne deus ex machina, inventé à propos pour cou-
vrir l’invraisemblable.
La Robe de laine (1910) nous raconte, au dire de
l’auteur, « l’histoire d’une petite fille toute simple que
broie la crueîle vie moderne ». C’est une douce et belle
figure que celle de Raymonde; héroïne de beauté, de