‹ RomanciersChapitre 53 sur 69 · ROMANCIERS APTE · texte numérisé non relu

ROMANCIERS APTE

É Courageusement tous les deux vont reprendre leur vie,

interrompue un temps par cette fatale passion.

Et ainsi triomphe l’idée de famille. Comme la neige efface les pas, les forces de réserve que sont le devoir et la règle effaceront le souvenir. Et c’est bien ainsi. La conclusion est bonne.

Mais que ces deux êtres ont eu de la peine à en arriver là! Dès le lendemain de son arrivée au Grand-Saint- Bernard et dès la première entrevue, Marc a pardonné. Du moins il l’a cru. Allégé un moment par sa générosité,

- les souvenirs mauvais l’ont alourdi bientôt. Il ies a entretenus à plaisir ; il a voulu voir le théâtre de l'accident ; il s’est remis à lire les lettres d’amour que la coupable avait reçues et qui déterminèrent son renvoi. IL a agi illogiquement : je pardonne, mais jamais je n’oublierai! Le vrai pardon, le pardon chrétien va jusqu’à l’oubli ou, S'il n’y parvient pas de fait — certaines blessures ne se Cicatrisent pas — il agit comme s’il avait oublié. Mais le malheureux Romenay n’est pas chrétien ; il n’a que des raisons humaines pour pardonner. Il cherche une excuse

à la faute de sa femme dans ce qu'il appelle « le triomphe

de l’amour » et il s’agit là de l’amour coupable ! « Le vrai pardon ne vient que de Dieu», dit très justement le prieur du Grand-Saint-Bernard, qui aurait dû remarquer que Dieu n’était pas la source du demi-pardon ac- cordé par Romenay. | En somme, il y a beaucoup de christianisme dans ce roman ; il n’y en a pas assez. On n’y sent pas passer la force surnaturelle du sacrement de mariage. Seule elle €st capable de donner l'énergie de renouer des liens si déplorablement brisés. Sans elle la faiblesse humaine est le jouet de la sensibilité et des impressions du moment.

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Ce qui mérite l’admiration sans restriction, c’est la

psychologie de l’auteur. Cette persistance du souvenir, - =

gâtant tous les efforts de rapprochement, comme c’est vécu! Les rares entrevues de Marc et de sa femme — rares parce que Marc ne peut oublier — sont décrites avec une observation aiguë. Leurs paroles, qui voudraient être bonnes et confiantes, augmentent leur désarroi et leur incapacité de se comprendre.

Un autre élément de beauté est le décor des Alpes qui fait le fond de cette tragédie. La magnifique nature qui entoure l'hospice du Grand-Saint-Bernard et la physionomie intérieure de ce caravansérail alpestre nous valent des pages bien intéressantes.

Toutefois, citons plutôt un passage de la dédicace à Paul Bourget, parce qu'il indique nettement l'orientation du roman : |

Un soir de l’été dernier, je redescendais sur une vallée de Savoie. Je promène en montagne mes rêves et mes contes après que la réalité m'en a fourni la matière. Ils me tiennent compagnie et s’orientent d'eux-mêmes vers un dénouement, Quelquefois je les conduis assez haut. Ce soir-là, je cherchais un gîte que j’avais hâte de découvrir: j'avais faim et j'étais las. Un toit que j’aperçus me réjouit le regard. Je me précipitai et je heurtai à la porte.

Un homme vint m’ouvrir, qui portait sur lui cette détresse spéciale à ceux dont la négligence ne provient pas de la misère, mais de l’abandon de soi, de l'installation dans la défaite voulue, acceptée, presque recherchée. Les habits n’étaient pas usés, mais ils ne tenaient plus et ils n'avaient jamais dû être brossés, ni raccommodés. La barbe était hirsute et malpropre. Cependant le visage n’avait pas de rudesse.

Il me considéra de ses yeux tristes sans hostilité, avec indifférence. Je lui expliquai ma fatigue. Justement, il avait son repas devant lui, sur une table boiteuse : un repas froid, plus que frugal, du pain et du fromage de chèvre. Moi qui comptais sur une bonne soupe chaude, bien endormie sur le feu! Maïs il n’y avait pas de feu. Il m'offrit ce qu’il avait et il ajouta :

— Îci, il n’y a rien. C’est pas une maison.

est-ce qui vous nues = Ce qui manque ? du feu, pardi!

E Je rentre trop tard. Ex, — Vous n’avez donc pas de femme ? as | — J’en avais une. Je n’en ai plus. ; = — Elle est morte ? £ x — Non. L + Ce non fermait la conversation. Après un silence, il se leva et me | donna congé :

— Plus bas, il y a de vraies maisons. Vous serez mieux. Je partis et, plus bas, le découvris en effet un toit de chaume, un 3 vrai toit, comme aurait dit mon homme, un toit d'où sortait un filet F de fumée bleue. J'entrai et je trouvai tout un monde, le mari, la femme, les enfants, autour d’un brasier clair dont les flammes À

| léchaient une marmite noire pendue par un crochet de fer. Sans … tarder on m'invita, selon l’ancienne coutume de Savoie. Amusé et

égayé par le rire des mioches, je m'’informai du solitaire qui habitait É plus haut. On m’expliqua que sa femme était partie avec un contre- Ÿ

bandier. Un jour elle était revenue, mais il avait refusé de la re-

prendre. Alors elle était retournée dans son pays, et l’on n’en avait plus de nouvelles.

| — Dans son pays? ë : — En Italie. Ce n “était pas une femme de chez nous. “ Aïnsi ai-je appris qu’une maison n’est pas une maison sans un LR de fumée. Autrefois, ne dénombrait-on pas les villages par le chiffre des feux ? Et chaque feu, c’est une famille. #4 ss E art S’éloignerait bientôt de la réalité, tomberait dans le faux et "le romanesque, s’il ne s’intéressait pas à la flamme du foyer. Dans à les grandes villes, les maisons sont trop hautes et les fumées se p: confondent dans un brouillard aui obscurcit l’air et les idées. À la 4 s Ph. Campagne, le soir on se rend mieux compte. (1). 5 3

Les idées de tradition et de sacrifice qui font le mérite des romans analysés jusqu'ici arrivent à leur point culmi- nant dans La Maison ( 1913), qui est comme la synthèse -l’idéal que Henry Bordeaux a poursuivi avec une … e Done persévérance.

(1) La Neige sur les Pas, p. 1v (Plon).

| oman, poème % à maison a et à un be M C'est d’abord le poème de cette habitation, grande où petite, luxueuse ou modeste, où s’est passée notre enfance et qui reste toujours « la maison » pleine de souvenirs et, pour nos yeux d'enfants, centre du monde. C’est aussi le poème de la famille, de ce petit royaume où l’autorité du père se transmet à son fils et successeur, et si

mer une chaîne A nb

Henry Bordeaux a parfaitement exprimé cette double grandeur. Il a analysé avec pénétration les impressions d’un enfant qui aime la maison, et toute cette première partie est remplie de détails savoureux, bien finement observés. Il a su représenter l’autorité familiale dans le caractère bon et ferme d’un père qui comprend son devoir et qui le remplit avec une énergie jamais défail lante. h

Pour faire ressortir davantage l’idée principale, il a placé dans cette famille un personnage aux sentiments tout opposés, un disciple de Jean-Jacques Rousseau, impatient des liens familiaux, esprit léger, voltairien et

égoïste. C’est le grand-père, qui joue ici un rôle un peu

inattendu pour son âge, mais nullement invraisemblable, tant cet héritier du dix-huitième siècle est nettement dé-

peint. Avec plus ou moins d’inconscience, par une.

influence où l'exemple a plus d’empire que l’enseigne-

Ga

ment direct, il détache l’enfant de la maison paternelle pour en faire un amant de la grande nature libre et de l'humanité primitive.

Le conflit ne devait pas tarder à se produire entre l’enfant transformé et le père. En vain celui-ci s'efforce

de reprendre son fils. Le jeune homme se rebiffe, et ne cédera qu'au lit de mort de son père. En ce moment ses yeux s’ouvriront; conscient de sa responsabilité, il pren- dra d’une main ferme le gouvernement de la famille. La pénétration à analyser la crise de l’enfant révolté révèle un psychologue averti de l’âme de l’adolescent. II nous fait assister au travail lent et sourd qui s’accomplit dans cet esprit sous l’impulsion, d’ailleurs légère, d’un homme qui n’a pour lui que le faux prestige de l’indépendance et de l'indifférence.

Mais les plus belles pages du livre sont les premières dont je regrette de ne citer qu’une trop courte partie :

— Où vas-tu?

.— À la maison.

Ainsi répondent les petits garçons et les petites filles qu’on rencontre sur les chemins, sortant de l’école ou revenant des champs. Ils ont des yeux clairs et luisants comme l’herbe après la pluie, et leur parole, s’ils ne sont pas effarouchés, pousse toute droite, à la manière des plantes qui disposent de l’espace ou ne sont pas gênées dans leur croissance,

— Où vas-tu ? LR

Ils ne disent pas : « nous rentrons chez nous ». Et pas davantage : « nous allons à notre maison ». Ils disent : la maison. Quelquefois, c’est une mauvaise bicoque à moitié par terre. Mais tout de même, c’est la maison. Il n’y en a qu’une au monde. Plus tard il y en aura d’autres, et encore n’est-ce pas bien sûr.

Et même de jeunes gens et de jeunes femmes, et des personnes d’âge, et des gens mariés s’il vous plaît, se servent encore de cette expression, À la maison, on faisait comme ci, à la maison il y avait cela. On croit qu’ils désignent leur propre foyer. Pas du tout: ils parlent de la maison de leur enfance, de la maison de leurs père et mère qu'ils n’ont pas toujours su garder ou dont ils ont changé les habitudes, et c’est tout comme, mais qui est immuable dans leur souvenir. Vous voyez bien qu'il n’y en a pas deux... (1).

Parmi les œuvres de guerre du capitaine Bordeaux,

(1) La Maison, p. 3 (Plon). Voir plus loin (pp. 25 et suiv.) la place qu’occupent le père et la mère dans la maison.

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