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EN BELGIQUE

Camille Lemonnier (1844-1913)

L'homme. -— Né à Ixelles de parents flamands, Camille Lemonnier reçut une éducation toute latine; par là il réalise en lui la fusion du tempérament flamand et de la culture française. Il avait peu de goût pour les études de droit qu’il commença à l’université de Bruxelles, et déjà il s’occupait de littérature, quand son père, désespérant de le voir réussir ses examens, le fit entrer comme expéditionnaire au gouvernement provincial du Brabant.

A vingt-cinq ans, après la mort de son père, il se fixe pour quelques années au château de Burnot, près de Namur, et c’est là, en pleine nature, qu’il écrit ses premiers ouvrages et accumule les impressions sauvages que plus tard Un Mâle mettra en valeur. Ce dernier livre consacre sa réputation en Belgique où, malgré l’apathie littéraire de l’époque, il obtint un succès étonnant, et à Paris, où l’auteur fut accueilli d'emblée parmi les réalistes comme l’un des leurs.

Naturellement, la Jeune Belgique lui fait fête et le proclame son chef. Il publie de nombreux volumes (en 1903, un banquet célébra l'apparition du cinquantième), surtout des romans et des critiques d’art, car il n’a jamais abandonné ce dernier genre par lequel il avait débuté, et il y était passé maître.

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L’audace de son naturalisme lui valut trois procès en

cour d’assises, à Paris, à Bruxelles et à Bruges. Peut

être ces poursuites judiciaires contribuèrent-elles à étendre sa renommée d'écrivain. Sa maison de la chaussée de Vleurgat et sa villa de La Hulpe étaient le rendez-vous des jeunes écrivains et des artistes, qui l’honoraient comme leur idole. L’encens que ces admirateurs exubérants lui brûülaient allait, semble-t-il, autant à ses théories qu’à son talent. Dans les banquets qui formaient la principale cérémonie du culte voué à celui qu’ils appelaient « le mâle », des toasts dithyrambiques rendaient hommage à la « religion de l'instinct » et lançaient l’anathème aux « culs-de-jatte » qui avaient l’outrecuidance de protester au nom de la morale. C'était le beau temps de « l’art pour l’art »; le naturalisme battait son plein; Zola, en France, bâtissait les lourdes assises de ses Rougon-Macquart; Lemonnier, en Belgique, imitait ou devançait ses audaces, proclamant, aux applaudissements de la Jeune Belgique, le retour à la nature primitive et aux sauvages instincts.

On poussait à leurs dernières conséquences les théories de Jean-Jacques Rousseau; la retenue dans la passion était taxée de « dégénérescence », et la violence sans frein s’appelait « sincérité de la vie » et « explosion des splendeurs édéniques ».

Le maître lui-même donnait le ton:

Le plus haut état d'humanité est celui qui, se développant économiquement selon la science, accepte l’instinct et la nature comme la loi suprême de ses mouvements. Si quelque chose apparaît en nous divin, c’est bien la pureté originelle des impulsions ! en elles-mêmes, elles sont toujours belles, la société seule les pervertit. C’est l’état

social qui est partout malade et duquel il faudrait, par le retour à la nature et à la beauté foncière de la vie, nous guérir (1).

(1) Cité par Maurice des Ombiaux, Camille Lemonnier, p. 142.

œuvres comme nn Chair et 1 Ho ee en amour.

barbarie. Camille Lemonnier, grand artiste, était piètre = philosophe, et ne se souciait guère des conséquences des idées qu’il lançait dans le monde.

Il mourut le 13 juin 1913 des suites d’une opération chirurgicale.

Les œuvres. — Au lendemain de la prise de Sedan, Camille Lemonnier se rendit sur le champ de bataille.

dirait que la vocation descriptive du romancier est née

ÿ installée dans l’église de Givonne est d’une crudité que . ne dépasseront pas après lui le Désastre de Paul et Victor Margueritte, ni la Débâcle de Zola.

L'église de Givonne était pleine de blessés. Sur le seuil, mêlée à de la boue, de la paille piétinée faisait un amas qui fermentait.

Au moment où nous allions entrer, des infirmiers, le tablier gris maculé de placards rouges, balayaïent par la porte d’entrée une sorte

les abattoirs.

L’odeur de ces eaux était si forte que les infirmiers, pour ne pas

d’un nuage de tabac.

Nous entrâmes.

Les malades baïignaient dans l'urine et dans le sang. Is étaient étendus sur des bottes de paille et n’avaient pour se | couvrir que leurs manteaux.

Les litières étaient des fumiers.

aux grabats en filamenteuses glus.

Appliquées d’une façon générale dans la société, elles causeraient la ruine de toute morale et ramèneraient la

Les visions d’horreurs dont il a été témoin durant son. voyage et à Sedan même, furent consignées avec réalisme dans Les Charniers (1871). Il n’y évoque pas la guerre elle-même, mais ses effets les plus atroces. On.

de ce cauchemar; le chapitre qui décrit l’ambulance

de mare fétide comme celle où ceane le sabot des bouchers dans

les sentir, fumaient à grandes bouffées leurs pipes et s’entouraient

Des caillots gluants plaquaient sous les pailles et le sang pendait 4

Pr a rouge fontaine de vie s’égouttait sinistrement dans ce funèbre et la mort tournait le robinet.

< Çè et là des gangrènes vertes et bleues mettaient au bord “< plaies ouvertes des croûtes épaisses comme des orfèvreries et ailleurs bouillonnaient, spumeuses, ou les fleurs hideuses de la purulence s’épanouissaient sur ces morts vivants. Et les pus malins rongeaient la chair, pourrissaient le sang, salivaient aux lèvres des blessures.

L’hôpital râlait (1).

Dans les Charniers, une certaine monotonie de t to rible énerve après une centaine de pages. Il y a une limite que l'imagination fatiguée du lecteur se refuse à franchi

surtout dans un ouvrage uniquement descriptif. : :

On trouvera assurément plus de beauté, sinon plus de talent, dans un livre comme Un Mâle (1881), l’une des œuvres les plus puissantes de Lemonnier, qui s’y montre disciple de Victor Hugo plutôt qu’émule de Zola.

C’est bien à Victor Hugo que fait songer la description de la vie sauvage du braconnier Cachaprès dans la grande : forêt. Il a grandi dans les bois comme le sonneur de Notre-Dame de Paris dans les profondeurs de la cathédrale. Il y a affinité entre le braconnier et la futaie comme entre Quasimodo et la floraison des sculptures du temple. … Cachaprès est la bête naturelle de ce milieu, le compàgnon de tous les animaux qui peuplent les fourrés : :

1 Le bois devint pour l'enfant une tentation de tous les instants. Il vivait dans les arbres et les buissons, mêlé à l’animalité qui les remplit. Il était lui-même un jeune animal, nourri des sèves de la terre; le soleil frappaît à cru son épaule ; la pluie le transperçait; il rôdait

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