‹ RomanciersChapitre 57 sur 69 · NV · texte numérisé non relu

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dès l’aurore, les pieds meurtris par les ronces, insensible aux déchike rures de sa chair, déjà grand à douze ans comme un garçon qui en D à 1 aurait vingt.

À Comme douceur il eut la rosée du matin qui rafraîchissait sa peau

gercée, le bourdonnement du vent qui lui emplissait les oreilles

1 - d’une musique berceuse, la tombée de la nuit avec ses apaisements; .

(1) Les Charniers, p. 203 (Lemerre).

et il éprouvait, au milieu de ces choses, une jouissance muette de tout son être. Pareil à l’arbre qui, de toutes ses branches à la fois, pionge dans les gloires du ciel et pompe le vent, la chaleur et l’ombre, insatiablement il absorbait la nature dans la plénitude de sa vie.

Ce vagabond était chez lui dans la forêt, sentant vaguement remuer quelque chose dans l’ombre, il ne savait quoi, de la vie, des êtres, de la substance et comme le frisson d’une création farouche et douce. Petit à petit le massacre des oiseaux avait fait place à des massacres plus hardis. Le gamin, se sentant pousser bec et ongles, s’armait à présent contre une proie moins souple, d’une poursuite virile. Il déserta les hautes feuillées, fouilla la profondeur des des- Sous de bois, et comme il avait connu les nids, il connut les terriers. Il avait des malices de Sauvage pour déjouer les ruses des bêtes, était extraordinairement patient et contemplatif, se raidissait comme un pieu pendant les silences de l'affût, ses deux yeux farouches tournant seuls effroyablement ; et une volonté tenace d’être le chasseur de ces rôdeurs de l’ombre entrait en lui (1).

Ainsi la forêt domine le roman et en devient le principal personnage, surtout dans la première et plus belle partie. La seconde est moins originale. Cachaprès séduit une paysanne, honnête et travailleuse jusqu’alors. Ils se rencontrent fréquemment dans la masure d’une vieille femme complaisante, jusqu’à ce que Germaine, lassée quelque peu, rencontre un jeune paysan moins sauvage que Son amant. Cachaprès les surprend et terrasse son rival qui, par vengeance, ébruite les amours de Germaine et du braconnier. Celui-ci, traqué dans la forêt par les gendarmes, devient assassin et meurt d’un coup de fusil.

Le grand concert de la nature bruissant dans les chênes et les pins de la forêt est le rythme général du livre, sur lequel se détachent les sentiments humains qui forment l'intrigue. La poésie de la nature livrée à elle-même se traduit ici en magnifiques descriptions, pleines de justes

(1) Un Mâle, p. 10.

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observations et d’un amour ardent de la vaste forêt.

Certes c’est un grand peintre celui qui, au début du

roman, décrit le réveil du bois!

Malheureusement, le poète aime la nature en païen et ii la traduit trop souvent en images lascives. Tous les instincts qu’elle excite sont bons en eux-mêmes. Il a plaisir à dépeindre ce beau et robuste sauvage de brigand, qui méprise la civilisation et l’ordre moral et n’a que ses propres désirs pour règle!

Le peintre réaliste ne se préoccupe nullement de la morale, qui est inexistante ; il décrit objectivement les mœurs brutales des paysans, les goinfreries des kermesses et les rouges querelles de ces êtres qui n’écoutent que leurs instincts.

Le style d'Un Mâle, un peu trop chargé, est riche et vibrant. D'un coloris puissant, ferme de touche, il évoque avec netteté la vision des choses. Il y a là un lyrisme qui est totalement absent du Mort (1882).

Un Mâle était l’exaltation de la vie, l’hymne à la nature et à la sensualité. Le Mort est le revers du tableau : il nous montre de l’humanité pour qui la brutalité est devenue naturelle.

C'est l’histoire macabre d’un assassinat commis par deux frères, paysans abêtis par l’avarice, et opéré sans préméditation, uniquement parce que la vue de l’or avait déchaîné chez tous deux leurs instincts de sauvage rapacité. Malgré la peine qu’ils ont à enfouir le cadavre, le crime n’est pas découvert par la justice. Mais la victime se dresse dorénavant dans leur vie, et le remords travaille effroyablement leur imagination toujours sur le qui-vive. Grâce à l'intervention d’une « femelle » aussi brutale qu'eux — occasion de quelques scènes de basse sensualité

méditer chacun la suppression de … autre, et le roman se termine par une lutte atroce dont . e résultat entrevu est la mort de tous deux.

Les brutes décrites là rappellent les paysans du peintre Laermans; ce sont des dégénérés crasseux et tristes chez qui l'instinct criminel se développe comme une maladie. Lemonnier a décrit la psychologie de ces abrutis avec un Ë relief saisissant, en phrases concises et mordantes : £

Les Baraque n'ayant pas de cheval, charriaient eux-mêmes leurs. engrais, s’attelaient au soc, une bricole aux épaules, traînaient la herse, faisaient toutes les besognes de la bête, devenus eux-mêmes pareils à des bêtes. Le maigre Bast tendait alors les reins, ne sen- | tant pas la peine, ses muscles gonflés comme des câbles, et l’échine … raïdie, tirait, poussait la brouette, transportait à la ville des charges sous lesquelles un bœuf eût pantelé. :

___. Rarement une parole s’échangeait entre eux, et elle était rapide, dite d’une fois, pour n’y plus revenir. On n’entendait dans la maison, quand ils s’y tenaient, que le claquement des sabots, le bruit de l’ouvrage en train, le souffle court de Balt à cause de son chancre, et les accès de toux effrayants de Bast. k “La vie s'était ainsi réglée dès la première heure, et ils la conti- nuaïent, sans désir de changement, ayant une haine commune des voisins, de tout le prochain, du mariage, un même amour sordide de l’argent, une égale lésine à laquelle ils sacrifiaient leurs faims. lis prenaient le matin un repas à la chicorée, à midi repassaient de . l’eau sur la cafetière et mangeaient du pain d’épeautre sans beurre, le soir se sustentaient de pommes de terre cuites sous la cendre où bouillies à l’eau, auxquelles s’ajoutait, une fois la semaine, un morceau de lard. Pas de bière, si ce n’est au cabaret, le dimanche; et ainsi ils vieillissaient, leurs boyaux crevant la faim, leurs membres “a … tremblant la fièvre, avec des claquements de dents et des ‘grelotte- ments de fausse misère.

Ils couchaient sur des paillasses de feuilles sèches, choquant leurs maïigreurs contre le châlit, mal abrités par des lambeaux de couver- F: tures et sentant le gel mordre leur nez et leur poil se durcir au givre (1). :

Quand le romancier montre ces gaillards à l’œuvre, il

— ils finissent par

(1) Le Mort, p. 8 (Gillequin).

| met dans leurs gestes d’automates quelque chose d'e . froyable comme la fatalité. Cela est puissant et, par endroits, shakespearien. Mais assurément, ce livre-ci ne peut plus être la glorification de l'instinct; il en est la | condamnation, puisqu'il montre à quelle dégradation

tombent les hommes qui s’abandonnent à lui.

Lemonnier descend d’un degré de plus la pente du naturalisme dans Happe-Chair (1886). L’immoralité la plus immonde y est décrite sans pudeur. Happe-Chair est la grande usine, le laminoir où peine le rude et brave 55 puddleur Jacques Huriaux qui, pour son malheur, a épousé Clara, surnommée Clarinette, fille d’un passeur et d’une mégère. Les commencements du mariage furent % bons, mais, dépensière et infidèle, Clarinette accumule les dettes à l’insu du mari. Bientôt éclatent les scènes ee. ménage, vulgaires et violentes.

Le rude travail de la métallurgie, les catastrophes et les grèves qu’il entraîne, la vulgarité des hommes et des femmes et leur vie de misère et de vice sont l’occasion “pour le romancier de peindre des tableaux où |’ horreur et la basse volupté dominent.

Il y a une façon de parler du vice qui est vicieuse par sa vulgarité même. Le style de Lemonnier, comme celui de Zola, non seulement quand il fait parler ses personnages, mais quand il décrit pour son propre compte, ne recule pes devant ies termes les plus grossiers, qu’il serai indécent d'employer en bonne compagnie. 2 __ On a fait remarquer non sans fierté nationale que : Happe-Chair serait historiquement antérieur à Germi- * nal(i). La brutalité des expressions en serait d’autant

{{) LÉON BAZALGETTE, Camille Lemonnier, p. 19.

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moins excusable. Et puisque l’on compare les deux naturalistes, remarquons avec joie que Lemonnier n’a pas la lourdeur de style de Zola et que son vocabulaire est d’une plus grande richesse. D’autre part, l’auteur de Germinal a plus de puissance : Lemonnier n’a pas le don de faire mouvoir les foules, ni celui de mêler à son récit cette poésie de la matière qui donne la vie aux grandes forces de l’industrie. |

Mais Happe-Chair a les mêmes tendances socialistes que Germinal. Les capitalistes, catholiques de religion, s’y montrent fort peu soucieux du bien-être des ouvriers. Les braves gens sont décidément trop rares dans le monde décrit par Lemonnier : défaut habituel dés naturalistes qui oublient que la vertu et l'honnêteté sont aussi des choses réelles! Livre pessimiste, dont la lecture, au point de vue moral, reste déprimante.

Plus d’un ouvrage de Lemonnier, nous l'avons dit, a été l’objet de poursuites judiciaires. Le plus retentissant de ces procès fut celui de Bruges dirigé contre L'Homme en Amour(1897), qui se termina d’ailleurs par un acquittement dont on a fait un triomphe.

De cet épisode de sa vie littéraire Lemonnier, indigné, a tiré la matière de son roman Les deux Consciences (1902) où un écrivain, du nom transparent de Wildman, se voit en butte aux avanies d’un réquisitoire. Torturé par les subtilités d’un long interrogatoire, incompris de tous les partisans de la vieille morale, blâmé même par Sa femme qui prie pour sa conversion, il est malheureux dans son isolement et tenté parfois de douter de son honnêteté. L’acquittement prononcé par le tribunal de « Portmonde » arrive trop tard; l’écrivain a trouvé dans le beffroi une mort accidentelle ou volontaire.

Dans toute sa trame ce livre est un plaidoyer pour la moralité de l’œuvre de Lemonnier. La religion et la morale chrétiennes y sont représentées comme étroites et ridicules, parce qu’elles s'opposent à la joie et aux belles passions. Elles étouifent la beauté du paganisme et les mythes sacrés de l’amour sous l’austérité des vertus théologales.

Et naturellement, comme toujours en ce litige, les termes du vocabulaire français sont intervertis : toutes les. épithètes de justice, de bonté, de moralité sont réservées à la sensualité, tandis que la vertu et la continence deviennent laides, mescuines et basses. Le naturalisme est appelé « un beau panthéisme innocent et candide ». La révolte de la chair contre la morale devient la suprême éclosion de la belle nature.

Ecoutez Wildman justifiant ses œuvres, en particulier celle qui évidemment correspond au Mâle de Lemonnier :

Il se revit à l’âge des belles témérités, encore méconnu, mais déjà enivré de passion, de force et d’héroïsme, mouvant en son livre de début de puissants blocs charnels en qui circulait la sève des champs et des forêts. Ah! ces rustres sanguins et râblés, ces belles brutes de la lignée des modèles de Jordaens et de Rubens, comme il les campait dans leur sauvagerie de créatures encore élémentaires.

Pour la première fois, un écrivain ramenaïit à l’unité de l’énorme vie organique la créature et la portion d’univers qu’elle occupait. La glèbe sembia avoir pris corps dans les membres noueux d’une humanité taillée au cœur des chênes et arrosée des efflux verts qui gonflaient les essences. Ensemble la terre, les faunes et le rural vivaient le drame éternisé de la genèse.

Le livre avait fait, sur les cerveaux anémiques, débilités par la vie machinale et factice, l’effet d’une loque rouge agitée devant les dindons d’une basse-cour. D'’aigres polémiques, au nom de la décence, essayèrent. d’enrayer cette clameur puissante de vie, ce retour à la sincérité de la nature. Et non seulement on blâämait le sujet dans le tour forcené de l’observation, mais jusque dans la couleur émaillée et sensuelle du style, la sonore et turbulente polyphonie des vocables comme le fracas d’une kermesse (1;.

(1) Les deux Consciences, p. 111 (Ollendorff).

= Lemonnier plaide ainsi style le condamne. | Mais ces déclamations font aujourd’hui de moins en moins d’effet. Si l’on ose dire, cela ne « prend » plus. Onsait trop ce que sont ces magnifiques instincts de l’hu- manité et quelle basse animalité se dégage de cette « puissante clameur de vie », de ce « retour à la sincérité de la nature ». Chacun veut vivre sa vie, dût-il pour y parvenir écraser ses semblables.

Pour les besoins de Sa thèse, Lemonnier attribue gratuitement au juge Moinet un esprit étroit, une âme de tortionnaire, et à la femme de Wildman une religion racornie de bigote. Devrions-nous, pour éviter ces deux :

pour son œuvre et son propre

déformations maladives du sentiment religieux, célébrer avec lyrisme la « morale » de l'Homme en Amour » Et pour échapper au reproche d’étroitesse d’esprit, nous assSocierons-nous aux louangeurs de Happe-Chair ? ,

__ Mais c’est chez eux et non pas chez nous que se trouve l’étroitesse d’esprit! Leur intelligence est fermée … aux plus belles conceptions qu’ait jamais eues l'humanité! à Ils admirent la force débridée, l’explosion des instincts déchaînés, et ils ne comprennent rien à la beauté de l'esprit dominant la matière, à la noblesse de la volonté qui contient la passion dans les limites fixées par la raison. Pour aboutir à leurs violences charnelles, ils n’ont qu’à descendre la pente de la nature et ils appellent cela à de l’énergie! Plus ils rapprochent leur héros de l'animal, D plus ils proclament au’ils ont réalisé un magnifique spéci- men d'humanité. Vit-on jamais pareil sophisme ? | Les Romains, tout païens qu'ils étaient, avaient certes 4 une conception plus juste de l’humanitas, eux qui appe- laient l'ivresse, le transport, la violence une impotentia,

Pr 7

c’ est-à-dire une faiblesse: Et « humanité » était pour eux comme pour nous synonyme de culture intellectuelle, —

urbanité, décence, finesse.

Iñtermédiaire entre l’animal et l’ange, l’homme, composé d’une âme et d’un corps, se développera d’autant plus dans sa raison formelle d'humanité qu'il établira plus solidement la hiérarchie qui doit exister entre ses facultés supérieures et ses instincts sensuels. L'âme est à l’homme aussi « naturelle » que le corps. A moins de nier la supériorité de l’intelligence sur les sens (ce serait nier le génie qu'ils s’attribuent), on doit admettre qu’exalter la mafîtrise de soi est, bien mieux que le déchaînement des

passions, un « retour à la sincérité de la nature » et « une

clameur puissante de vie ». |

Quand les admirateurs de l’instinct se mettent à louer Camille Lemonnier, ils accumulent les épithètes tirées du règne animal. M. Léon Bazalgette décrit le physique du romancier :

« Le cou, le front, les narines — point caractéristique du visage, mobiles, sans cesse éveillées, aspirantes, avides — et les yeux, surtout en un certain roulement des prunelles qui lui est familier, concourent à déterminer l'expression de grande animalité humaine de sa physionomie. Au repos, son visage, empreint de cette gravité, de ce profond sérieux si frappant parmi les faunes, … évoque la noblesse farouche et la force indomptable du taureau ».

Ah! qu’en termes galants ces choses-là sont mises ! Puis il considère l’œuvre :

« Elle est avant tout surabondante de vie, lourde de

sève et de nature, touffue, débordante, excessive. Un

rant des be coutumiers s’ Ÿ ; dénonce » (1). Îlest vrai qu’il ajoute qu’ « à cette brutalité ndides ait op une tendresse singulièrement pénétrante

enne à son tour excessive...

pas erreur.

l’importance que ces idées, toujours les mêmes, prennent dans l’œuvre de Lemonnier. C’est ainsi que la thèse est

reprise sous forme de récit édénique dans Adam et Ève (1899): la nature est belle, la nature est bonne ; tous les »

Peut-être nous sommes-nous trop étendu dans la réf tation de ces théories philosophiques. Notre excuse est

. s’en oi de en que me soit Qoie nous

instincts, légitimes ; la vertu consiste à les suivre. La so- …

. ciété et la religion ont inventé des devoirs en contradiction |

avec ces instincts ; elles ont faussé la grande harmonie de la création.

attire une jeune fille qui a perdu ses parents: ils s ’appel-

nature et de la fécondité maternelle. Un bonheur animal, représenté comme l’idéal de l'humanité et voluptueusement décrit, voilà la conception que le romancier se forme

de cet état d’innocence primitive qu’il s’efforce de re.

e {D Camille Lemonnier, pp. 5 et 6. Paris, Sansot.

Un homme se retire dans la forêt, fuyant les hommes; il y vit de sa chasse et des fruits de la terre. Un jour ily

lent Adam et Eve et vivent heureux dans la poésie de la

. ès é RSS

et af Runes n'avaient pas une vie supérieure à aie dé la “brute, et comme si la dignité humaine n’exigeait pas une

le péché originel.

Croit-il donc relever l’homme en ravalant ainsi sa nature ? Et ne voit-il pas que sa grandeur se trouve dans la capacité de sacrifier ses instincts à un but plus élevé, en rapport avec la noblesse de son intelligence et les . exigences de sa destinée immortelle? Toute cette glori- =

fication de la nature est l’œuvre d’un sophiste, qui ne tient pas compte de la réalité. Es

ph dés bd di à des Éd:

fois traité avec plus de réserve au point de vue moral, ce : qui ne veut pas dire que le roman soit recommandable. Deux enfants, garçon et fille, vivent de la vie primitive

et sauvage dans les bois; à deux ou trois reprises ils

reviennent dans la société des hommes, mais bientôt le . goût de l’indépendance les reprend plus fortement et ils | retournent à la misérable hutte qu’ils se sont construite | dans la forêt. Robinsons des bois, ils y grandissent, ingénieux à se procurer la nourriture et à inventer les outils de leur pauvre travail. Ils s’aiment Rene et ont ‘ee

enfants à leur tour.

Leur bonheur simple au cœur de la forêt repré ei

vie de la nature. La nature n’est plus le cadre où les hommes vivent et sentent ; elle est le grand tout, et l’hom- , me n’est plus qu’un atome de l’immensité. La mort n’a rien de triste parce qu’elle n’est qu’une métamorphose: le cadavre devient une source de vie animale et végétale

à la vie humaine comme une pauvre parcelle de la grande 2

lutte incessante contre les mauvais instincts déchaînés par re

des SE

À peu de changements près, le sujet est encore repris “ dans Au cœur frais de la forêt (1900); il est toute-

qui n’a pas moins de valeur que la vie humaine. De l’âme

il n’est, naturellement, pas question.

Abstraction faite des invraisemblances qu’on pardonne : d’ailleurs à un genre se rapprochant de l’allégorie, cette histoire est rendue intéressante par le talent de peintre et l’amour de la nature que Lemonnier a déployés et aussi par la netteté du style. Voici le début :

Je ne savais pas exactement quel âge j’avais : personne ne m'avait appris à compter les années ; et elle-même ne parvenait pas à dépasser le chiffre dix quand on lui demandait le sien.

Je lui dis donc: « Quel âge as-tu ?» C'était la première fois. Elle me répondit comme à tout le monde :

— J'ai dix ans. 3

La terre, pour elle, avait dix ans comme sa propre vie et la vie de toutes les choses autour d’elle. Une mère n’avait pas marqué sur le mur par de petites lignes le degré de sa croissance en comptant : Un, trois, cinq, sept, et ainsi de suite jusqu’à l’âge qu’elle avait maintenant. Il n’y avait à l'horizon de ses jours que d’horribles visages de misère et personne ne lui avait donné le nom familial.

Elle me dit: « Dix ans »; et je me mis à rire, car moi du moins, je pouvais compter jusqu’à cent. Il m'était arrivé de posséder cent cerises ou cent noix, au temps de mes maraudes dans les vergers. Ensuite, toujours il était venu un homme armé d’une fourche ou un gros chien qui m'avait mis en fuite.

Je l’appuyai contre le tronc d’un arbre et avec une pierre tranchante, je marquai l’endroit qu’atteignait la plus grande hauteur de sa tête. Puis je lui passai la pierre et à mon tour je me plaçai contre l’arbre en lui disant :

— Fais-moi une marque dans l'écorce comme je l'ai fait pour toi.

Alors seulement je me retournai et je vis qu’elle était plus petite que moi de près d’une main. J'étais content qu’il y eñt entre nous cette différence. ;

— Vois, lui dis-je, tu ne vas que jusque-là et moi j’atteins presque

à cette branche. Je suis aussi plus fort que toi, j’ai des doigts plus

durs. Je suis donc ton aîné de plusieurs années.

Et nous parlions comme un frère et une sœur. Elle me regarda de côté avec ses yeux gris, des yeux de petit animal défiant.

— Si c’est pour me battre comme les autres que tu parles ainsi, fit-elle, j'aurais préféré ne pas aller avec toi contre l’arbre.

Encore une fois je me mis à rire, je riais sans méchanceté.

— Mais non, petite fille, ce n’est pas pour ce que tu crois. Puis- —

que je suis le plus grand, c’est moi qui les battrai quand ils vien dront.

Les autres jamais ne lui avaient parlé aussi doticement. Son regard s’éclaira à travers l’'emmêlement de ses cheveux couleur de lin roui. Elle vint plus près de moi et me dit:

— Oh! tu ferais cela ? (1).

À côté de ces œuvres qui, malgré leurs qualités, donnent tant de prise à la critique littéraire et plus encore à la censure morale, il en est d’autres irréprochables ou à peu près. Ils sont bien gentils, par exemple, ces Petits Contes (1882), qui mettent en scène de braves bêtes et un pantin. De très jolies pages seraient à citer : l’arrivée d’un petit garçon à la maison avec un vilain chien arraché aux voyous qui allaient le noyer (2), la psychologie d’un vieil ours, gagne-pain d’une pauvre famille (3). I ya aussi une description qui rappelle un peu les Charniers: c’est la charge de la cavalerie dans les plaines de Givonne (4). Cela est écrit pour les enfants, qui ne comprendront pas toujours ce vocabulaire, mais grâce à cette destination, le style s’est simplifié de sa surcharge habituelle, et il gagne beaucoup à cette sobriété. É

Comme va le Ruisseau (1903), un autre volume qui contient trois nouvelles, est parmi les plus belles choses qu’ait écrites Lemonnier. Ce sont des contes sains, frais, ie où la nature et le sentiment vivent en bonne harmonie, surtout Au beau pays des Flandres, qui décrit en des tableaux plantureux la vie féconde d’une grande ferme flamande. On ne trouve guère ici cette exagération où Camille Lemonnier tombe si souvent quand il entame de

(1) Au cœur frais de la forêt, p. 5 (Ollendorff). (2) Les Petits Contes, p. 5 (Bruxelles, Lebècue). (3) Zbid., p. 19.

{4) Ibid., p. 57

mante eu À rappelle la manière er Daudet.

nsi dans cette description de la pluie, la façon dont il onne la vie aux choses : songer au gracieux conteur

Le avait tout de même trop es que la terre avait soif : le

n Dieu avait écouté la prière des cloches et les petits anges avaient

o ert les robinets, comme ils disaient. Maintenant chaque goutte

au était une pièce de cent sous pour les champs; les épis aussi

de leur côté regardaient là-bas à l’horizon si cela durerait un peu de. ë | temps encore; ils ne demandaient qu’une petite semaine, après quo’.

ils feraient tout seuls l’effort pour arriver à maturité. Tout le monde en était content, les bêtes au pâturage, les chevaux par les routes, 4

; ‘ les coquelicots et les bleuets qui se préparaient pour le reposoir de

ne Ce procession, le jour de la Fête-Dieu. I1 n’y avait que les abeilles

io se plaignaient... (1). s

Lemonnier fait ressortir le calme de gens de Flandre : 4

4 es est si bon en Flandre, de commencer sa journée en mangeant comme on irait à communion et à messe! Le café est chaud, on attrape une tartine de beurre qu’on trempe dans le bol ou dont avec le couteau soigneusement on fait des mouillettes égales, puis on . recommence avec d’autres tartines, trois, quatre, six, qu’on laisse … glisser avec de pleines cuillerées de miel, très doucement, sans se presser. La terre non plus n’est pas pressée, ni la saison, ni le blé . qui germe, ni le moulin qui attend le vent et tout vient à son heure, le travail et la mort. Personne ne l’a dit aux petits enfants et cepen- dant, les enfants en toute chose font comme ont fait leurs parents, avec la lenteur dont ils se signeraient et diraient le bénédicité. C’est .

à Ja. raison pour laquelle les vieilles gens de Flandre deviennent plus 4 vieilles qu'ailleurs (2). A

Dans la Maison qui dort, c’est la vie caleutrée de petits \ rentiers hollandais, paresseux et gourmets, qui est peinte comme un tableau d'intérieur de Pieter De Hoogh. La ne F paix y est troublée seulement par « les idées » qui sont

+ venues à l’homme et contre lesquelles les objurgations .

He

a) Ce va le Ro p. 112 (Laffitte).

(2) Ibid., p. 99.

se De or dOente son Pontet en songeant à au malheureux qui croupissent dans la misère...

; va le Ruisseau, le conte qui donne son titre au recu c’est l’idée de sacrifice, rare chez Lemonnier, qui n’a pa - l'habitude de prêcher la réaction contre un sentiment de remonter le courant du ruisseau. Une jeune institutrice

gieux plus solide que l’invraisemblable panthéisme. quel, un moment, son esprit ingénu voudrait croire.

Le Petit Homme de Dieu (1902) veut être un bo livre et y réussit à peu près, malgré l’ironie de l’aute qui à certains moments frise le sacrilège. Mais som À toute cela n’est pas très fort, et le romancier du M ie ne semble pas ici dans sn élément. | Le principal héros du livre, Ivo Mabbe, est un mar- E. chand de cordes et de semences qui, chaque année dans | la célèbre procession de Furnes, joue le rôle du Ch entrant sur son âne à Jérusalem. Fier de son titre, il par le Roe au sérieux et, toute l’année durant

Christus s'était mis à prêcher la bonne DL chez les pauvres pêcheurs de la côte comme il le faisait chez le petit peuple des ruel. es. Ils arrivaient chez Wishje Brad au nombre de vingt ou trente, les

plus dénués et les plus malheureux surtout. La chambre était pleine & de visages hâlés, aux yeux mangés par le sel, aux peaux dures com-. #0 me un cuir de bête. Et Ivo, debout parmi eux, parlait ; mais ceux-là 3 he ne ‘comprenant rien aux apologues, il se bornait à leur rappeler les 2 5 “Here de Jésus qui se rapportaient à à leur condition. À la jus

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: ROMANCIERS RC il oubliait un peu lequel, de Christ ou de lui, les avait dites le premier. |

— Vous êtes bien pius près de Dieu aue les autres... Vous aurez votre joie alors que la leur aura fini... Ce qui est en bas sera en haut. ls hochaient la tête pour témoigner qu’ils étaient de cet avis. Par la porte ouverte, sa voix au loin se répandait dans la dune. Quand il avait fini, ils le suivaient respectueusement, à pas doux, par les

sables.

Jésus de Nazareth était ainsi allé le long de la mer; il s’asseyait Sur une montagne ; et de partout les pêcheurs arrivaient ; et il leur

annonçait la venue d’un temps qui les paierait de leurs longues

peines. Quelle joie inexprimable c'était pour lui, l’humble marchand

de semences, d’avoir été choisi afin de promulguer la leçon divine! Voilà, il fallait prendre cet Ivo Mabbe comme ii était: Christ luimême eût souri doucement 1à-haut.

À force de prêcher, il lui vint d’étranges gestes et l'habitude de parler tout haut dans la rue (1). .

Toute la ville, édifiée par ses vertus et par les miracles qu’il s’imagine opérer, l'appelle « le petit homme de Dieu ». Mais son idée de se rapprocher du peuple des ruelles, pour imiter jusqu’au bout Notre-Seigneur, a fait tort à sa popularité; alors le nouveau Christ se décourage.

Autour de ce fantoche évoluent tous les personnages de la procession, Hérode et Pilate, les docteurs et les anges, et surtout Madeleine, qui voudrait bien épouser Ivo Mabbe.

La psychologie de ce simple parmi les simples est étu-

diée un peu longuement peut-être. Comme il arrive dans les villes de province, les gestes de tous sont commentés

par le menu, et l’histoire de ces petites passions, de ces

mesquines rivalités prend trop de place pour ne pas lasser

le lecteur.

Ïl y a plus de poésie, mais trop de longueurs aussi dans La Chanson du Carillon (1911) qui, à vrai dire, n’est

guère un roman. C’est un poème délicat, finement ciselé (1) Le Petit Homme de Dieu, p. 194 (Ollendorff).

à la gloire de Res où l’artiste, moins préoccupé de réalité, a laissé s'épanouir son rêve d’un monde de sen timents purs et diaphanes. ‘ | Les principaux personnages, deux jeunes filles, sont

sujets à des hallucinations de contes ce fées. Elles ressem- blent beaucoup aux vierges fluettes et spiritualisées de la chôsse de sainte Ursule, et aussi un peu aux fantoches mystérieux qui peuplent les petits drames de Maeterlinck ; elles ont le sens du mystère des choses. L'une des deux est aveugle et pénètre d’autant mieux le monde invisible. Leur vie est tissue d'événements bien menus, si menus qu'its en deviennent insignifiants.

Cela serait soutenable dans une courte nouvelle, maïs tout un livre écrit dans cet esprit ! Ces histoires manquent

d’ême ; elles tournent à vide; on ne voit pas à quoi abou-

tissent ces imaginations, si ce n’est au plaisir d’une fan-

taisie trop prolongée. Il y aurait mieux à faire, quand on

est artiste et au’il y tant d’idées à remuer ! Mais, dans cet enfantillage quelque chose dont on ne se lasse pas, c’est la reconstitution de Bruges ou plutôt la

vision, amalgame de réalité et d’imagination, d’une F Bruges idéalisée, dont le passé ruisselant d’or, de soie ét de pierreries, se mêle à son présent calme et dolent et à

son avenir de splendeur ressuscitée. Et du haut de son beffroi déferle à travers les âges l’éternelle chanson du carillon, poésie aérienne qui maintient au cœur de la vieille ville le souvenir de ses anciennes gloires et la joie

toujours vivante de ses beautés artistiques. On pourrait citer beaucoup de pages où la physiono-.

mie poétique de Bruges est agréablement « imaginée » :

Bruges ! du songe, du sommeil, de la gloire, de l’oubli... La dalle sous laquelle s’éternise le cœur dormant des vieilles Flandres. Un

reliquaire d’or et d’émaux avec 1 a grande humanité du XIV°. PS ; ruges ! des canaux, des églises, d'antiques palais, des maisons. $ dentelles, le Beffroi. Le carillon surtout! cette volière d’or où : ssore à coups réguliers un vol d'oiseaux d’or, de lumière et de diamant ! Des siècles qui se lèvent au fil des eaux comme d’un miroir magique. Des noms doux comme des violes, le Lac d'amour, le quai du Rosaire, si mélancoliques et si tendres... Des ombres qui glissent, es voix éteintes, des bruits de chapelets égrenant les heures mys- 4 tiques. Et l’eau soupire sous les arches des ponts; des feuillages. | de saules pleurent le long des muraïlles ; il passe de furtives figures aux plis de longs manteaux, des princesses, des martyres, des sain: tes peut-être (1). CE

os et la sub

Il faut faire une place bien à part à La Belgique (1888), un très beau livre, où la grandeur et la poésie de 3% notre pays surgissent en des pages prestigieuses. Lemon- È nier a élevé ce monument avec amour; il a étudié en d détail les différentes provinces pour en saisir les aspects si variés; il a noté le folklore des villes et des campagnes

€t la bigarrure des mœurs flamandes et wallonnes. Sans à doute il est, par endroits, plus lyrique que réaliste, mais faut-il l’en blâmer? La poésie mêlée à ces descriptions est faite pour exalter le sentiment patrial. 500 mr iséez lés ‘pages qui évoquent la physionomie de . Malines; elles respirent la quiétude mystique de la vieille … Cité flamande, au-dessus de quoi éclatent, en un style coloré et chaud, les magnificences de la métropole de . Saint-Rombaut et la symphonie des couleurs des Rubens | que recèlent Saint-Jean et Notre-Dame. LE RR Et quelle orchestration de style pour célébrer Anvers! .

Le verbe est au diapason voulu pour évoquer, splendide

à (1) La Chanson du Carillon, p. 39 (Laffite). Relevons deux ex- pressions « belges » : parc pour parterre (p. 166) et : elle se rrppelait de sa mère (p. 300). ER :

opulente, la ossi des en et du commerce, la beauté de son fleuve, dont « chaque vague roule d < l'or », le fourmillement des mâts dans les bassins, l’acti- ; vité incessante des quais, le luxe des lourdes architectures, le faste des églises, la hardiesse de la flèche de Dan le ruissellement de couleurs des musées.

de pinceau qui, volontiers, les traits, l'imagina du peintre ne perdant jamais ses droits. Voici commen débute l’âpre description du Borinage :

De la terrasse du château de Mons, on voit se dérouler des ca pRuns dévastées et rabougries qu’une suie éternellement projeté des hautes cheminées recouvre d’un linceul chaque jour épaissi. Su: ce lent et incessant déluge de charbon, l'air s’estompe de teintes. A fuligineuses qui décolorent jusqu’à la clarté du jour; le soleil lui-

__ même y sombre aux vagues de l’universelle fumée comme un navire É battu par une mer d’encre. Pour nous, qui venons de quitter les. vertes idylles de la terre flamande, ce tranquille paradis de pâtres e de bestiaux, la sensation est forte de nous trouver brusquement je ee sur ce sol de cataclysmes, dans les noires tristesses d’un horizon \ calciné, au bas duquel s’é étagent en tous sens des buttes sombres, . 4 affreusement pelées. L’aurore n’y distille pas, comme ailleurs, ses. rosées de topazes, de rubis et de saphirs, mais comme un bless roulé dans des linges souillés, elle met au ciel une large plaie rouge dont les larmes sont bues rapidement par les poussières montées de la terre. ë Lx C'est la contrée désolée aux rives de laquelle expirent les cet de de la création, la terre de feu où bout dans les profondeurs la chau- dière des sorcières de Macbeth, le « Finis terræ » des églogues et des bucoliques. De grandes flammes souterraines la dévorent con- É stamment, pareilles à une meute de chiens roux, et elle profile sous. le ciel de sèches vertèbres auxquelles la glèbe ne pend plus que. comme des écharnures aux os d’un squelette (1). p

(1) La Belgique, p. 480 (Castaigne).

< - # % La grotte de Han est encore un de ces spectacles bien faits pour mettre en ébullition l'imagination de Lemon- . nier : l

C’est la région des effrois: on dirait qu’une incantation a immo-

| bilisé le gironnement affolé d’un chaos au moment de sa plus effré-

née rotation et qu’il va suffire du geste d’un nécromant pour re-

mettre en branle ces montagnes qui ne s’accrochent à rien, ces pics déséquilibrés et penchés sur le vide, ces blocs pesant le poids d’une

maison et qui demeurent rivés à on ne sait quels clous invisibles. D'énormes chauves-souris passent dans l'air avec un froissement

doux d’âmes eérrantes dérangées dans leur sommeil, et leur aile

semble faite d’un peu de toute cette nuit d'éternité qui prendrait Corps dans un vol. Tout ici est macabre, démesuré, apocalyptique, terrible : le doigt de la Mort s’y appuie sur la bouche du Temps comme pour le contraindre à garder inviolé le secret des genèses et des métamorphoses ; et elle est vraiment la reine de cet empire des ombres, habité par les Nixes et les Parques qu’on croit apercevoir partout sculptées dans le roc. Là règne le noir sans borne et sans fin des créations abolies, pareïllement à un fleuve de silence et de désolation que rien ne pourrait épuiser ni grossir.

Telles que les antiques Avernes, les grottes ont d’ailleurs leur

Léthé, cette Lesse qui, après s’être roulée en tout sens au lit des

vallées, brusquement vient se perdre aux horreurs de ces lieux sou-

terrains, comme une Madeleine repentante au remords des solitudes. C’est elle dont on entend Ja voix à travers les échos de la montagne,

Fa

elle qui met ses rauques sanglots aux clairons cachés dans les ténè- ‘bres, elle encore dont les eaux mortes, ensanglantées aux étincelles des flambeaux, semblent rouler les épaves que Dante entrevit pendant sa traversée avec Virgile. Cependant les salles se succèdent à l'infini dans ce palais des visions et des vertises, les unes semblables à des arènes jonchées de ruines et de cadavres, les autres ciselées dans Ja pierre comme des paradis mauresques, d’autres encore déployés sous des arceaux de cloître. Ici la salle du Dôme, là le trône de Pluton, ailleurs la salle d'armes, la galerie du Précipice,

cinquante autres dont on vous dira les noms à mesure que vous plon-

gerez dans leurs tortueux labyrinthes. Et quand, échappé enfin aux

sorcelleries des Circés et des Mélusines qui peuplent la grande nuit,

on revoit la douceur des choses coutumières, il semble aue l’âme se

réveille d’un songe funeste, et la clarté du jour est une délivrance (1).

(1) La Belgique, p. 631.

nier a su être, à ses heures, un délicat poète : toujours lee

a été un merveilleux ouvrier du verbe. L'étude assidue

du dictionnaire lui avait donné une étonnante richesse de

vocabulaire :

Mes amis, mes jeunes confrères se rappellent sans doute encore l’insistance que j’apportais à leur recommander la lecture passionnée du dictionnaire. Elle avait été pour moi-même une source précieuse de jouissances, un renouvellement de mes ressources et de ma sensibilité, le trésor inépuisable de l’éloquence et du savoir humains.

Je ne me plains pas d’avoir été trop bien écouté quelquefois ; l’énormité du recueil où se décanta l'expérience des âges laisse un vertige;

ja trouvaille ne va pas sans ivresse. C’est la cause de la congestion

lexicologique qui tourmente les noviciats. Il convient d’exagérer d’abord l'étendue de son vocabulaire afin de n’en garder par la suite

que les éléments expressifs (1).

Malheureusement Lemonnier en garda trop. Il déver-

sait avec exubérance son trésor de vocables. Comme S’it

appliquait à son style sa théorie de la liberté de l'instinct, sa phrase poussait en pleine nature comme une futaie envahissante, que jamais il n’émondait de ses sauva- geons. De là ce plantureux pullulement de termes qui embarrasse le lecteur et lui enlève la joie des calmes perspectives.

Ce talent, si grand par certains côtés, a manqué de règle et de mesure. Il n’a pas la sérénité des grands maîtres.

Il n’a pas non plus — comme l’a fort bien fait remar-

quer M. Victor Kinon, au lendemain de la mort de.

Lemonnier (1) — il n’a pas l'indispensable fond d’idées. Ce fut un admirable peintre de la nature et de tout ce qui

(1) Préface au livre de Gustave Abel, Le Labeur de la Prose, p. 8. Toute cette préface est intéressante : on y assiste à la laborieuse formation du style si luxuriant de Lemonnier.

(2) Journal de Bruxelles, 16 février 1913.

Appréciation générale. — Apre naturaliste, Lemon-

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tombe sous les sens ; ce ne fut pas un penseur. Quand ce ‘ paroxySte » de la sensation s’attaque à l’idée, il tombe dans la phraséologie pure. I] prend pour des arguments les impressions de sa sensibilité. Son imagination hypertrophiée grossit les réalités au point de les déformer.

Ce fut, essentiellement, l’un des derniers romantiques. Or, il est manifeste qu’une réaction classique se propage depuis quelques années en France et en Belgique. De son souffle assainissant elle éteindra bientôt les derniers feux de Bengale de l’apothéose de l'instinct. La gloire de Camille Lemonnier y perdra fatalement de son éclat.

Henry Carton de Wiart (1869)

Né à Bruxelles le 31 janvier 1869, Henry Carton de Wiart fit de brillantes études aux collèges des Pères Jésuites, à Alost et à Bruxelles. II étudia la philosophie à l’Institut Saint-Louis et le droit à l’université de Bruelles. I] compléta ses études à l’Institut catholique de Paris, où il ajouta à ses diplômes celui de licencié en science médico-légale.

Dès ses débuts comme avocat, une double activité se manifeste chez lui, et elle perdurera à travers les vicissitudes de sa vie : l’action sociale et politique et le culte des lettres; ses labeurs et ses succès dans ces deux domaines Suffiraient, pris séparément, à remplir la vie d’un homme. x

Ce n’est pas ici le lieu de tracer sa biographie sociale et politique. Qu'il nous suffise de noter qu’avec son ami M. Renkin il créa l’Avenir Social (qui devint bientôt le

elles les premiers cours de es à nr.

des ouvriers catholiques et que, dans de nombreux journaux, conférences et discours, il préconisa les réformes qui furent successivement introduites dans notre légis- . lation sociale. | Député de Bruxelles en 1896, et toujours réélu dents Ministre de la Justice en 1911, il continua au parlement la lutte pour ses idées de saine démocratie; en même temps il se fit à maintes reprises, le défenseur des inté- + rêts de l’art et de la littérature.

À vrai dire, nous n’avons pas le droit de séparer lacs tivité littéraire de M. Carton de Wiart de son lab social. Car à ses articles de sociologie comme à ses dis- ” cours il communique une allure littéraire et artistique qui ne diminue en rien, faut-il le dire, leur clarté ni leu 3 orce logique. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir ces études morales et sociales, que M. Pierre No- thomb a colligées en un recueil sous le titre: Le bon É Combat (1913), ou encore ces magnifiques discours prononcés en France pendant la guerre et édités sous le titre: La Politique de l’Honneur (1918), où M. Car-

. sentiment de l’honneur belge. Le 20 décembre 1914, disait, à l’occasion de la réception solennelle du Gouve À nement belge par la ville de Paris, ces belles paroles qui dé. E mériteraient d’être consignées dans les fastes de notre

histoire nationale : 4

Ce que nous voulons, nous comme vous, la seule nibiifont à la- À quelle notre politique internationale, tout comme la vôtre, ait le désir et le droit de prétendre, c’est d’être d’honnêtes gens.

Oui, d’honnêtes gens, esclaves de leur parole et de leur signature, fidèles à cet idéal dont la France a toujours eu le culte et que nous

re

frons sans plainte et qui s’appelle d’un seul mot, intraduisible en allemand : l’Honneur !

comprenons comme elle, pour lequel nous luttons sans trêve et souf-

Depuis 1831, la Belgique prospérait sous un statut spécial qui était.

Or, brusquement, le dimanche 2 août, à 7 heures du soir, une de

ces Puissances tint à la Belgique ce langage :

« Laisse passer mes armées afin que je puisse atteindre plus vite

mon rival et le surprendre. Si tu y consens, tu n’auras pas à le re-

gretter. Si tu refuses, je te traiterai en ennemie ! » Pourquoi ne le dirai-je pas ? À cette minute décisive, nous eñmes

aussitôt Ja vision de ce beau pays, dont la prospérité souriante faisait notre orgueil, envahi, saccagé, en dépit d’une résistance inégale,

par des hordes innombrables.

Ja condition même de son indépendance. Par des traités solennels, : les Puissances s'étaient engagées vis-à-vis de nous, et les unes vis- à-vis des autres, à respecter notre neutralité, bien plus, à la garantir,

Mais livrer passage à un des co-signataires de nos traités, quel . qu'il eût été, c’eût été trahir nos autres garants. C’eût été manquer -

à notre parole. Aucun Belge n’y songea.

Et aujourd’hui, après tant d’atrocités subies, après le pillage et les

incendies, après le massacre de tant de vies innocentes, la perte de

. martyrisé les vivants et les morts, les êtres et les pierres! — malgré …

tant de richesses, la destruction de tant de beautés, — car ils ont

nos villes détruites, nos campagnes ravagées, nos familles en deuil, errantes dans les décombres ou sur les chemins de l’exil, qui donc,

du bandit ? :

En un croquis déjà fameux, un artiste anglais, Bernard Partridge, représente l'Empereur allemand auprès de notre Roi Albert.

Ricanant d’un air sinistre, le Kaïser lui montre d’un geste les. cadavres et les ruines amoncelés sur le sol belge et se penchant à :

Son oreille, il lui souffle : « Eh bien ! tu vois, tu as tout perdu! »

parmi les victimes, voudrait changer sa misère contre les profits

Et notre jeune Roi, porte-parole de tout son peuple, de répondre :

simplement en se redressant de toute son honnéteté et en s'appuyant S. . Sur son épée comme sur son droit: Not my soul! Pas mon âme! (1). su La :

Là où il fit œuvre de pure littérature, M. Carton de Wiart se révéla également initiateur. Avec l'abbé Mœller $

et Pol Demade, il fonda Durendal, revue catholique d’art

et de littérature, qu’il baptisa de ce nom belliqueux parce .

(1) La Politique de l'honneur, p. 13 (Bloud et Gay).

Dr Q:

quel avait} à « trancher des heure à indifférence RES Ji montra ainsi par ses actes que les catholiques reven- diquaient la place d’honneur dans nos mêlées contem- . poraines, qu'il s ’agît d'art, de littérature ou de réforme

sociale (1). É

) En 1892, parurent ses Contes hétéroclites. M. Car- + Ye ton de Wiart a raison de les appeler des « pastels » où des « pointes sèches » : les uns sont nuancés d’un délicat sentiment; les autres, d’une fine ironie. Ces derniers

Ë font la satire des vices de la société : la basse politique, dans le Cœur de Ventrillon; la cruauté de l'assistance ie

officielle, dans le Patrimoine des Pauvres; la prétendue charité mondaine, dans le dialogue intitulé Dans les œuvres; la déchéance du Barreau, dans Un Document inédit. # . L’un ou l’autre conte, par les connaissances archéologiques qu’il suppose autant que par l'esprit satirique qu'il distille, est vraiment remarquable. Je citerai, de La onzième plaie d'Egypte, le réveil, très hétéroclite, d’une momie au Musée du Cinquantenaire ;

À Bruxelles. Au Musée du Cinquantenaire. us” Silence lourd, silence contagieux, à peine troublé par les grignote- Du ments discrets de quelques vieux rats, souvenirs de P'EpOEESES Pr nationale. :

Voluptueusement immergé dans la peluche d’un pouf mirabelle, : dort le gardien de céans, sans se départir d’une posture profondément

médifative, copiée sur celle du Pensiero. On sait d’ailleurs que les ; huissiers de salle partagent avec les grues l’appréciable PHYIÉRS. de

. Pouvoir dormir dans toutes les positions.

__ Soudain, des phénomènes inattendus — et dignes de l'être — vinrent troubler, — tels les présages d’un cataclysme, — cet inté- = si calme, si scientifique.

Des ombres bizarres s’estompèrent sur les murailles.

5 PAULIN RENAULT, Henry Carton de Wiart.

20 CA Te Re £, Ad 40

Les rayons qui s’infiltraient, glorieux, au travers des vitres serties de plomb, brusquement s’éclipsèrent.

Prudemment les imitèrent les rongeurs archéophages.

Dans leurs armoires hermétiquement closes, les vases, les grès et : les amphores rendirent des bruits sinistres, auxquels firent écho les craquements des boiseries,

Couverts aussitôt du fracas d’une glace se brisant sur les dalles. Et la momie, classée au catalogue Ravenstein sous le n° 6, oscilla Sur Sa base, comme galvanisée ; puis perdant l'équilibre, elle vint s’affaisser à terre au milieu des débris de sa cage.

Des choses plus étranges advinrent alors :

La momie se redressa dans toute sa raideur de larve ; d’une vive contraction musculaire, elle fit sauter les vieilles bandelettes chamarrées d’hiéroglyphes et empesées de cinnamome qui ligotaient ses membres; puis elle se frotta les paupières, ouvrit de grands yeux de sphynx, taillés en amandes et relevés aux coins ; elle se tâta lon-

&uement des pieds à la tête et vice-versa ; elle entre-choqua vigou-

reusement ses mains fluettes et vernies où les nerfs saillaient comme des cordes de violon, et dont la peau, sèche comme une peau de couleuvre, gardait imprimée en losanges la gaufrure produite par la trame des bandelettes ; elle fit jouer successivement toutes ses

articulations, rétablit dans ses artères la circulation du sang et poussa

enfin un interminable ouf ! qui eût réveillé un sourd de naissance.

.… Mais qui ne réveilla pas le gardien, abdiqué aux songes paradisiaques.

Sans plus admirer les curiosités d’alentour, la momie se dirigea : vers un placard, où le gardien remisait les vêtements qu’il portait en dehors de ses fonctions officielles.

Et s’en affubla, après quelques maladresses — bien excusables n'est-ce pas ? — abandonnant d’ailleurs, en échange du complet qu’elle s’appropriait, un mètre cube de bandelettes, ainsi qu’un lambeau d’épiderme, noirci et effrité, impropre à tout usage.

La momie fit ensuite des adieux pleins d'humour à ses trois carapaces de sycomore, puis elle gagna la porte, — marchant plus vite

que des intérêts composés (1).

Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir comment ce conte aboutit à une critique amère de la presse moderne. Un style agréable et vif ajoute à l'intérêt des Contes hétéroclites et dénote un souci de distinction et de belle.

(1) Contes Hétéroclites, p. 66 (Edition populaire).

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